Yougonostalgie : La mémoire confrontée au présent

Par Jean-Baptiste Kastel | 26 février 2014

Pour citer cet article : Jean-Baptiste Kastel, “Yougonostalgie : La mémoire confrontée au présent”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 26 février 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1798, consulté le 27 avril 2017

« Elle était la première dame, une femme institution, une part importante de notre histoire. Une histoire que nous avons rejeté oublié, méprisé <…>, elle était la reine des Balkans et de la Yougoslavie ». Cette phrase a été prononcée par le Premier ministre serbe, Ivica Dacic lors de l’éloge funèbre à Jovanka Broz, la veuve de Tito décédée le 20 octobre 2013. Cette femme était l’un des rares symboles encore vivants d’une autre époque. Suite à l’annonce de sa mort, de nombreuses personnes se sont mobilisées afin de se remémorer une autre période, celle de la Yougoslavie. Face aux problèmes économiques et sociaux dans la région, la Yougonostalgie prend de l’ampleur.

De l’illyrisme à la Yougoslavie

L’enterrement de Jovanka Broz a réuni environ 10 000 personnes rassemblées à la Maison des fleurs, le Mausolée de Tito. De plus, on pouvait lire sur les réseaux sociaux « qu’une autre page se tourn[ait] » et la tristesse de la population allait du Vardar au Triglav.

Littéralement, l’Etat des slaves du sud (Jugo-Slavia) a connu de nombreuses évolutions. Celui-ci a été imaginé par le mouvement illyrien du XVIIIème siècle : des artistes et hommes politiques issus des nations composants cette espace souhaitaient l’unité des peuples slaves du sud de l’Europe. L’entité territoriale que nous appelons Yougoslavie a vu le jour au lendemain de la fin de la Première guerre mondiale. Dans un premier temps, cette union s’effectue autour du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, et suite à cette première expérience, autour du Royaume de Yougoslavie en 1929. Les deux royaumes sont dirigés par la dynastie serbe des Karadjodjevic. Le Royaume de 1929 s’apparente à une dictature souhaitant mettre fin aux velléités nationalistes, notamment symbolisé par le Croate Stjepan Racic.

C’est l’épisode de la Seconde guerre mondiale et l’action de Josip Broz Tito qui représente le phénomène actuel de Yougonostalgie. Car la Yougonostalgie est multiforme. Tout d’abord, ce terme ne désigne pas la volonté de retrouver une situation similaire au règne et au système politique des Karadjodjevic, dynastie ayant régnée de 1918 à 1941. Même si cette famille a été la première à imposer sa marque sur la région, elle est marquée par de grands troubles, notamment politiques, et par la critique d’une imposition des intérêts serbes à l’ensemble des nations regroupées dans ce nouvel Etat.

Nous regroupons deux idées principales sous le terme de Yougonostalgie. Dans un premier temps, il peut s’agir du désir initialement créé par le mouvement illyrien, c'est-à-dire le souhait de constituer une entité regroupant l’ensemble des Slaves du sud. Cependant, il ne s’agit nullement de déterminer son organisation politique. Le deuxième aspect prend pour base cette première idée de la Yougonostalgie. Toujours dans cette volonté de regrouper les différents groupes de cet espace, elle évoque ce souvenir de l’Etat socialiste tel qu’il existait au temps de Tito. Et c’est cette Yougonostalgie qui est évoquée aujourd’hui par les anciens citoyens des républiques balkaniques.

Pour Milica Popovic, politiste ayant travaillé sur la Yougonostalgie et membre de la dernière génération des pionners, la Yougoslavie « c’est la patrie. C’est le pays dans lequel je suis née, dans lequel j’ai grandi et ma première, et dernière, identité nationale. C’est juste dans les années 1990, quand les guerres et la dissolution ont commencé, que j’ai découvert qu’on n’était pas tous yougoslaves ».

La glorification de Tito

Nous avons fêté les 70 ans de la Yougoslavie socialiste l’année dernière. Le 29 novembre 1943, la branche politique de l’armée de libération de la Yougoslavie proclamait la création d’un Etat basé sur les frontières de l’ancien Royaume de Yougoslavie mais reposant sur une idéologie socialiste. Avant cela, en pleine seconde guerre mondiale, Tito et ses partisans entamaient une lutte face à l’occupation fasciste. Après la chute du Royaume de Yougoslavie, le 17 avril 1941, de nombreuses factions luttent pour la libération de leur pays. Cependant, la majorité des combattants ne souhaitent pas reformer le royaume de Yougoslavie, cette idée est seulement défendue dans la résistance par le parti des Tchetniks, les royalistes serbes. Pour la grande majorité d’entre eux, il s’agit de créer une Yougoslavie socialiste. La base de la légitimité de Tito et du pouvoir socialiste viennent de cette action et de ce soutien populaire.

La République fédérative socialiste de Yougoslavie (RFSY) existe pendant 49 années. Elle crée et impose un système de vie qui change fondamentalement du royaume de Yougoslavie : autogestion des entreprises, mouvement des non alignés et liberté de voyage pour les citoyens sont des éléments inhérents à la nation yougoslave. Un grand nombre de ses éléments sont profondément transformés, voir supprimés lors des conflits qui secouent l’espace Yougoslave entre 1991 et 2001. La RSFY était d’organisation fédérale, la quasi-totalité des Etats la composant étaient des Etats fédérés au sein cette entité. Les troubles économiques et l’émergence des volontés indépendantistes sont les éléments principaux qui ne transforment pas, mais détruisent la Yougoslavie socialiste. Ainsi, c’est successivement que les Etats prennent leur indépendance. En 1991, ce sont la Slovénie, la Croatie et l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine (ARYM), en 1992, la Bosnie-Herzégovine, en 2006 le Monténégro et la Serbie, et en 2008 c'est le Kosovo. Officiellement, le nom d’"Etat de Yougoslavie" prend fin en 2003, avec la création de la Serbie-Monténégro. Cependant, c’est en avril 1992 que la RSFY cesse d’exister, un changement institutionnel qui passe par l’abandon du socialisme.

Milica Popovic précise ce contexte : « Pendant toute le période de la Yougoslavie, ils existaient nombreuses problèmes politiques, sérieux, entre les unités territoriales, soit les républiques, soit les régions autonomes. Il y a eu le printemps croate dans les années 1970, il y a eu des manifestations au Kosovo dans les années 1980, les relations entre les républiques et les régions autonomes […] étaient souvent tendues. La tension entre les forces centralisatrices et décentralisées a représenté un fil rouge pendant toute l’histoire de la Yougoslavie. »

La référence à un système idéalisé?

Autogestion des entreprises : sur le plan économique, la Yougoslavie met progressivement en place, à partir de 1950, un système d’autogestion, s'opposant à l'étatisation soviétique. La gestion des entreprises, non par l'État ou par un propriétaire privé, mais par leurs employés, signifie une plus grande autonomie dans tous les domaines et à tous les niveaux. Des conseils ouvriers, élus par les travailleurs, sont responsables de la gestion des entreprises. Ces conseils ne peuvent cependant prendre de décisions que lors de sessions convoquées par leurs présidents. L'autogestion est appliquée dans tous les domaines, y compris les ateliers et les associations de locataires.

Entre 1950 et 1964, l’emploi à doublé et nous assistons à un boom économique, le chômage n’étant que de 6% en 1961. Nous observons un accroissement des salaires de 6.2% par année et une production industrielle qui augmente de 13%. En plus de l’automobile, l’industrie lourde, les transports (notamment la construction navale) ou encore l’équipement militaire connaissent une croissance similaire (11%). La croissance augmente jusqu’en 1980 de 6.1%. De plus, le système de sécurité sociale y très développé et l’espérance de vie s’élève à 72 ans.

Ainsi, l'économie yougoslave obtient de bons résultats et se traduit par une augmentation notable du pouvoir d'achat des citoyens. La Yougoslavie bénéficie alors d'un niveau de vie similaire à la Grèce ou au Portugal. Mais il existe une différence entre l’idéologie et la pratique. L'autogestion reste partiellement fictive : l'élection par les travailleurs des dirigeants d'entreprises reste du domaine théorique, ces derniers étant, dans les faits, désignés par le Parti. La mise en œuvre concrète de l'autogestion contribue en outre à réveiller des antagonismes entre nationalités et des protestations au niveau régional contre le dirigisme de Belgrade.

Pour Milica Popovic, « le projet de modernisation de la Yougoslavie après la guerre a apporté des nombreux avantages socio-économiques pour ses citoyens ; après la situation s’est, certes, aggravée pendant les années 1960 et 1970 avec la libéralisation du marché et la crise économique mondiale, suivie par les crises politiques. Nous pouvons résumer la situation de la sorte :  la sécurité sociale et la santé étaient ouverts pour tous, l’éducation se déroulaient sans frais de scolarité, ’Etat garantissait la sécurité de l’emploi, ce que nous ne pouvons pas trouver dans les pays post-yougoslaves »

Indépendance politique : Tito est très populaire dans l’ensemble des pays européens. Staline voyait en lui un adversaire dans l’idéologie communiste. Le parti communiste yougoslave était indépendant de Moscou, cette indépendance à été démontrée lors de la guerre civile grecque où Tito a envoyé des troupes et des armes aux communistes grecques sans l’accord de Moscou. Dès mars 1948 Moscou exprime son scepticisme à l'égard des réformes prises par Tito et présente des « recommandations » que l’économie yougoslave doit suivre. Tito les rejette et affirme que la Yougoslavie n’a pas d’ordre à recevoir de Moscou car son pays s’est libéré seul. Au mois de juin 1948, Tito n’assiste pas au congrès du Kominterm (congrès réunissant les partis communistes européens). Dans celui-ci les partis accusent la SFRY de suivre une idéologie nationaliste contraire à la révolution communiste. Les relations entre Moscou et Belgrade sont rompues.

A partir de là, la SFRY développe une politique étrangère propre. Cette indépendance internationale est mise en avant par les personnes se réclamant yougoslaves et fait parti de cette identité. Ni du coté de Moscou, ou Washington. Et cela s'achève bien entendu par la création du mouvement des Non alignés, créé en 1961 à Belgrade avec la participation notable de l’Indonésie de Sukarno, l’Inde de Nehru et l’Egypte de Nasser.

La déclaration de la Havane de 1979 résume l’objectif de ce mouvement qui souhaite assurer « l'indépendance nationale, la souveraineté, l'intégrité territoriale et la sécurité des pays non alignés dans leur lutte contre l'impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme, la ségrégation, le racisme, et toute forme d'agression étrangère, d'occupation, de domination, d'interférence ou d'hégémonie de la part de grandes puissances ou de blocs politiques ».

Ici nous avons la définition de la géopolitique yougoslave, c'est-à-dire le refus d’adhérer à un monde bipolaire et de peser sur la scène internationale en créant sa propre voix.

Fraternité et unité : La devise officielle de la Yougoslavie, fraternité et unité, a régi les pratiques culturelles et sociales du pays. En effet, un des aspects principaux de l’idéologie de la SFRY était que les différences entre les Yougoslaves n’étaient pas importantes. Cependant, elles n’étaient pas rejetées, au contraire, car si vous vous souvenez l’organisation fédérale était déterminée en fonction des groupes ethniques qui habitaient dans chaque Etat.

L’égalité était institutionnalisée à travers de nombreux aspects :

-  constitutionnellement, chaque langue possédait un statut égal ;

- on assistait à une rotation des postes à responsabilités selon les nationalités ;

- et à une répartition d'hommes politiques au gouvernement proportionnellement aux nationalités composant l’Etat fédéré.

La population face au souvenir 

La majorité des jeunes appartenant aux générations nées en 1971 et en 1991 et vivant aujourd’hui dans les états des Balkans Occidentaux estiment que la vie aurait été meilleure si la Yougoslavie avait survécu.

Constat qui peut paraitre plus que surprenant, mais réel. En 2012 le Fonds Européen pour les Balkans a interrogé plus de 2000 personnes. Deux groupes tests ont été interrogés : l’un contenait des personnes nées en 1971, la « dernière génération yougoslave », l’autre des personnes nées vingt ans plus tard, en 1991, et n’ayant presque aucun souvenir des guerres, des conflits ou de la décomposition de l’ancien système. L’enquête a été menée dans l’ancienne Yougoslavie. La plupart d’entre eux, à l’exception certes des Croates et des Kosovars, estiment que la vie aurait été meilleure si le système politique yougoslave avait été sauvé ainsi que le type de relations qu’entretenaient les républiques fédérées du vivant de Tito.

Cependant, ce phénomène de Yougonostalgie n’est pas apprécié par les élites politiques contemporaines. Milica Popovic estime que « pour les élites politiques, c’est une insulte. Pour les discours médiatiques, c’est une mémoire banalisée et commercialisée, un segment de la culture pop, un sentiment sans importance des perdants de la transition. Mais si on veut vraiment capter la signification de la Yougonostalgie, on doit la comprendre différemment. C’est une catégorie analytique, un concept multidimensionnel, un sentiment complexe et une force politique et idéologique. C'est une catégorie politique à un potentiel subversif, qui a des demandes réelles sur la réalité du présent : ils se revendiquent contre la négation des racines et pour la continuité identitaire des populations ex-yougoslaves, pour les demandes sociales et politiques, contre les tendances néolibérales d’aujourd’hui ».

Conclusion

Les pays issus de l’ancienne Yougoslavie rencontrent aujourd’hui de nombreuses difficultés économiques et sociales. Cette glorification du passé permet de se remémorer un âge passé où la situation semblait meilleure. L’intégration européenne de la région n’améliore cependant pas la situation. Ce processus d'intégration est accusé de libéraliser les économies balkaniques au dépends des restes de l’héritage de la SFRY. 

Aller plus loin

Sur Internet 

A lire 

  • CATTARUZZA Amaël et SINTES Pierre, Atlas géopolitique des Balkans, Autrement, Paris, 2012, 96 pages
  • DERENS Jean-Arnault, Comprendre les Balkans : histoire, sociétés, perspectives, Non Lieu, Paris, 2007, 375 pages

Source photo : Dinar 500 et Civil ensign of SFR Yugoslavia, Wikimédia Commons

 

 

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