Y a-t-il (encore) une place pour l'Europe en Arctique ?

Par Virginie Lamotte | 21 juin 2010

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Y a-t-il (encore) une place pour l'Europe en Arctique ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 21 juin 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/897, consulté le 01 mai 2017

Le 8 juin 2010, Nouvelle Europe débattait de la place de l'Europe dans le Grand Nord au Cercle suédois en partenariat avec l'Ambassade de Norvège et Touteleurope.fr. Nous recevions Laurent Mayet, Fondateur et Président du Cercle Polaire ; Éric Canobbio, Maître de conférences à l'Université Paris VIII et Åsmund Weltzien, Deuxième secrétaire et conseiller aux affaires économiques à l'Ambassade Norvège en France.

Lorsque l'on pense à l'Arctique, on l'associe spontanément à la question du réchauffement climatique. Après s'être concentrée sur son Sud avec l'Union pour la Méditerranée, il est temps pour l'Union européenne de se tourner vers son Nord. Quelle place veut-elle y prendre ? Quel rôle peut-elle jouer ? Pour en débattre, Nouvelle Europe recevait le 8 juin 2010, Laurent Mayet, Fondateur et Président du Cercle Polaire ; Éric Canobbio, Maître de conférences à l'Université Paris VIII et Åsmund Weltzien, Deuxième secrétaire et conseiller aux affaires économiques à l'Ambassade Norvège en France.

L'Arctique, un espace en mutations

Le Grand Nord, ou Arctique, est et reste une thématique prioritaire pour la Norvège, précise Åsmund Weltzien. L' Arctique représente un espace égal à quatre fois l'Europe ou quarante fois la France et la moitié est composée de mers. Huit pays la composent (États-Unis, Canada, Norvège, Islande, Danemark, Finlande, Russie, Suède), mais on ne compte que quatre millions d'habitants dans les limites du Cercle polaire.

En 20 ans, le Grand Nord est un espace qui a considérablement changé et ce processus s'accélère. Ainsi, en six mois, ces évolutions sont désormais visibles, note Éric Canobbio. C'est un territoire marqués par les questions de souveraineté et de délimitation des dernières frontières nationales. La biodiversité et ses ressources naturelles (renouvelables et non renouvelables, pétrolifères, minières, gazières, etc.) en font une région hautement attractive.

La coopération régionale concerne un grand nombre d'enjeux et celui du changement climatique est sans doute le plus important, analyse Åsmund Weltzien. Le réchauffement est très avancé et la fonte des glaces a un effet accélérateur sur le changement du climat. Celui-ci aura des conséquences géopolitiques, notamment en ce qui concerne le droit du transport maritime avec l'ouverture de nouveaux passages pour les navires.

Une autre conséquence de la fonte des glaces est celle d'un accès plus facile aux ressources énergétiques. La demande mondiale étant toujours plus importante, la pression s'accroît pour commencer l'exploitation des ressources énergétiques de la région. Les études estiment que le Grand Nord possèderait jusqu'à 25% des réserves restantes en gaz et pétrole, mais étant une région particulièrement fragile, cela rendra son exploitation d'autant plus sensible. Pour Éric Canobbio, l' Arctique a un potentiel énergétique important, à la fois sur le continent (plateau continental, russe, norvégien et canadien) que dans le sous-sol marin profond, et cela nous interroge sur les problèmes environnementaux majeurs qui peuvent en résulter. L'Arctique possède également d'importantes ressources maritimes, les stocks de poissons de la mer de Barents attirent les flottes européennes. La question de la bonne gestion de ces ressources est cruciale et controversée.

Historiquement, c'est une région qui concentre peu de tensions diplomatiques, mais l'intérêt accru pour ses ressources pourrait changer cette situation. C'est ainsi que la Norvège a pris soin de préciser ses frontières (maritimes et terrestres) avec ses voisins, et particulièrement la Russie, avec qui elle était en désaccord concernant la frontière en mer de Barents : il y a quelques semaines, un accord a été trouvé, après 40 ans de négociation. La Russie tient en effet une place centrale dans la politique norvégienne sur le Grand Nord.

Pour Laurent Mayet, l'Arctique est victime de sa surproduction et de la surconsommation internationale des ressources. Cependant, depuis le Sommet de Copenhague en décembre 2009, il faut prendre en compte la montée du scepticisme sur les causes du réchauffement climatique. Mais le rétrécissement de la glace n'est pas un mythe : on estime en effet la fin des glaces d'été autour de 2015-2020 et il ne fait que s'accélérer. 

Le Conseil arctique, un forum pour une coopération régionale renouvelée

La coopération arctique se déroule dans plusieurs enceintes, a expliqué Åsmund Weltzien, et notamment le Conseil arctique. Composé de huit membres permanents (les huit États arctiques) et de six membres observateurs (dont la France), c'est avant tout un forum de discussion pour développer la connaissance sur l'Arctique.

Une des conditions de la création du Conseil arctique est le contexte de l'après Guerre Froide, précise Éric Canobbio. En effet, avec la chute de l'URSS, l'Arctique n'intéresse plus, mais on a vu l'opportunité de s'investir dans le champ environnemental dans cette région, qui vient de perdre son intérêt géostratégique. Le Conseil arctique devient le seul instrument où l'on peut fabriquer une politique polaire. À partir des années 1990, les questions des échanges, des Droits de l'homme, l'information scientifique entre les États-Unis et la Russie ont ainsi pu se développer. Pour Åsmund Weltzien, le Conseil arctique n'est pas une institution supranationale. C'est un instrument technique et pratique qui permet la collaboration et le développement de règles et de connaissances et de jeter les bases d'une coopération.

On oublie souvent que l'Arctique est une région habitée, mais il faut cependant faire attention, car une grande partie de la population arctique ne regarde pas vers l'Arctique ou qu'elle n'est pas totalement autochtone. Ainsi, au Canada, 80% de la population vit à 300km de la frontière américaine. En Sibérie, au milieu de la glace, il y a les goulags, qui ont été construits pour le développement économique régional, avant qu'ils n'aient été transformés en camps. Aujourd'hui, ils sont de nouveau utilisés à des fins économiques, mais cela reste très récent. L'Arctique est une agrégation de réalités différentes à appréhender. Pour prendre un exemple, l'urbanité polaire existe. On y trouve de grandes cités et une population fortement éduquée avec des universités. On n'a en outre jamais autant créé de parcs nationaux dans ces pays que ces dix dernières années. Cela répond à une conscience globale de la vulnérabilité de cet espace. On parle ainsi de « dénordification » de l'espace polaire, avec les processus de développement économiques et l'arrivée de nouvelles populations parmi les autochtones.

Concernant la question des peuples autochtones, ces derniers ne représentent que 4% de la population totale arctique. Leur situation politique est par contre différente entre celle du Canada et celle des pays nordiques, qui ont mis en place par exemple pour les Sâmes une représentativité (Parlement sâme en Norvège à Karasjok, en Suède à Kiruna et en Finlande à Inari). Le Conseil arctique offre également une voix consultative aux représentations des populations autochtones.

L'Arctique et l'Union européenne : une histoire très récente

L'intérêt européen en Arctique est relativement récent. C'est depuis l'élargissement à la Suède et la Finlande en 1995 que l'Union européenne possède une frontière commune avec la Russie et le Grand Nord. C'est donc par ce décentrement vers le Nord qu'elle a été appelée à s'y intéresser. Parmi les huit États arctiques, trois sont membres de l'Union européenne (Suède, Finlande, Danemark) et deux de l'Espace économique européen (Norvège et Islande). Ce n'est pas un bras de fer dans un esprit de conquête du pôle qui s'est engagé, mais une dynamique de coopération.

L'Arctique n'a donc jamais été historiquement au sommet de l'agenda européen, mais on constate un changement aujourd'hui, et l'établissement d'une station scientifique au Svalbard renforce cette volonté de l'engagement européen dans la région. Pour Åsmund Weltzien, l'intérêt pour cette région est donc croissant, elle est devenue d'une importance géopolitique au niveau mondial. Certains pays non riverains ont une tradition polaire, à l'image de la France, qui a le statut de membre observateur au Cercle arctique depuis 2009 et son propre Ambassadeur aux Pôles (Michel Rocard).

La mission de Michel Rocard, en tant qu'Ambassadeur aux Pôles, est une action diplomatique française, mais celle-ci collabore avec les institutions européennes. Selon Laurent Mayet, la France n'est pas la seule à avoir un tel ambassadeur, d'autres pays s'en sont dotés afin de développer l'action arctique ; il s'agit avant tout d'États pêcheurs et naviguant, soucieux de la question de la gouvernance de la région et des changements que le réchauffement climatique pourraient induire. Le problème dans la collaboration arctique réside dans la légitimité de ses acteurs : "il faut toujours arriver avec beaucoup d'éléments pour montrer sa légitimité, sans paraître s'immiscer", selon Laurent Mayet. Afin de pallier à cette perception, Michel Rocard dans le cadre de sa mission, a été présent à tous les forums. La France n'est pas une nation arctique, mais nation polaire : elle a une longue tradition polaire, au nord comme au sud, d'où sa légitimité et sa volonté d'intervention.

Quand Michel Rocard était député européen, il a créé un groupe de parlementaire, le Comité permanent des parlementaires de l'Arctique, à travers lequel il a proposé une résolution sur la gouvernance arctique « Pour une approche multilatérale sur l'arctique », qui a été largement votée. À l'époque, cela avait surpris toute le monde, et la Commission européenne a ainsi publié une communication posant les premiers jalons de l'Union européenne dans l'Arctique. L'intérêt européen est donc bien réel, même si elle semble être allée trop vite à ses débuts, sans avoir la connaissance dont elle avait besoin. Il ne faut pas oublier la pomme de discorde entre le Conseil arctique et l'Union européenne (Commission européenne et Parlement européen) : le Parlement européen a voté l'interdiction des produits dérivés du phoque (à l'exception de quotas pour les autochtones), ce qui a été vu comme de l'ingérence européenne par les États arctiques. Cela a abouti à des tensions avec le Canada et la Norvège, qui ont déposé une plainte auprès de l'OMC. C'est un élément mineur en soit, mais qui constitue une gêne diplomatique importante dans la coopération arctique. C'est ce dossier qui a abouti au refus de la candidature de l'Union européenne comme membre observateur du Conseil arctique, vécu comme une ingérence de l'Union européenne dans les affaires des États arctiques.

Au sein de l'Union européenne, la compétence « Arctique » est éclatée entre différentes Directions générales (pêche, transports, relations extérieures, etc.). L'Europe étudie cependant la possibilité d'une structuration des activités arctiques, mais la question réside dans son affiliation : au sein d'une DG ou auprès du Haut-Représentant pour la PESC ? S'il y a une place pour l'Europe dans l'Arctique, elle est ainsi conditionnée par une participation basée sur de solides connaissances afin d'avoir une légitimité de s'y engager.

 

Ce débat a été organisé au Cercle suédois de Paris le 8 juin 2010 en partenariat avec l'Ambassade de Norvège et le portail Touteleurope.fr. Il était animé par Philippe Perchoc, Président de Nouvelle Europe et rédacteur en chef de la revue en ligne.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

Source photo : North Cape (localisation le plus au nord en Europe, situé en Norvège), par ph.moa, sur Flickr  

Ajouter un commentaire