Voyager en romans sur les bords de la Baltique, la Lituanie

Par Philippe Perchoc | 2 juin 2011

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Voyager en romans sur les bords de la Baltique, la Lituanie”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 2 juin 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1128, consulté le 30 mai 2017

L’hiver est souvent propice aux lectures, et l’été aux voyages. C’est l’occasion d’aller découvrir les lieux et les paysages imaginés au long des pages, et de se laisser guider par ceux qui les connaissent le mieux. Première étape, la Lituanie.

Jules Verne et Marguerite Yourcenar ont parfois choisi les régions baltes pour situer l’action de romans qu’ils voulaient placer dans des paysages inconnus à la plupart de leurs lecteurs. Si ceux-ci pouvaient aisément imaginer Moscou, que penser de Riga en 1904 quand Jules Verne y situe l’action d’un “drame en Livonie”?

Et c’est d’autant plus vrai pour l’action du Coup de grâce de Marguerite Yourcenar (1939), inspiré des récits de Jeanne von Vietinghoff, la mère de sa plus proche amie, mariée à un officier issu d’une des plus grandes familles germano-baltes. Elle raconte, à l’orée de la guerre, une histoire d’amour et d’héroïsme aux confins de la Russie, de l’Allemagne et de la Lettonie dans la période trouble des corps francs allemands en 1919. Ces deux romans un peu oubliés de deux auteurs à succès laissent à penser que Jean-Paul Kauffmann n’a pas tort de dire dans Courlande (2009), que cette dernière est “un pays qu’on peut peupler à sa guise”.

Ce sont ces mêmes paysages, ouverts à la découverte depuis la chute de l’URSS en 1991, qu’il est aujourd’hui possible de parcourir un livre à la main pour une première découverte : les pays baltes n’existent pas. Chacun laisse apercevoir un héritage, des influences très différentes, malgré la douloureuse histoire commune du XXe siècle.

Campagne et identité lituanienne

En Lituanie, de nombreux héritages différents, combattus ou revendiqués, habitent le paysage. Et puisque le pays est agricole, il est probablement nécessaire de commencer par en parcourir les collines, les fleuves et les forêts. Avec Romain Gary et Adam Mickiewicz, Czewslaw Milosz est probablement l’un des plus grands auteurs liés à la Lituanie - et à la France. Son histoire personnelle de Lituanien de langue polonaise est au coeur de ce roman champêtre sur la découverte de l’altérité par un petit Polonais rejeté par ses camarades lituaniens au tournant du XXe siècle, au nom de la naissance du nationalisme lituanien et des sentiments anti-polonais.

"-Tout Polonais est notre ennemi.

- Les Surkant sont Lituaniens depuis des siècles.

L'autre rit. - Quel Lituanien, s'il est un seigneur ?"

À travers ce roman champètre se déroulant sur les bords de l’Issa (1956), on explore à travers les yeux d’un gamin tout le mystère de l’antagonisme entre deux peuples qui ont vécu ensemble pendant des siècles. On découvre aussi l’attachement profond des Lituaniens à la campagne, à ses beautés, à sa rudesse aussi, mais on apprend aussi sur les sentiments de l’auteur. Czewslaw Milosz (1911-2004) est issu d’une grande famille aristocratique polono-lituanienne. Cet immense auteur du XXe siècle de citoyenneté polonaise, se définissait volontiers comme Lituanien. Son oncle, Oscar Milosz (1877-1939) devint lituanien lors de la première indépendance et représenta notamment la jeune république à la Ligue des Nations, tout en développant lui aussi une oeuvre littéraire de première importance, dans laquelle la nature joue aussi un rôle central.

Cette belle nature lituanienne, prend un aspect plus inquiétant dans l'Éducation européenne (1945) de Romain Gary. Roman Kacew, de son vrai nom, est né à Vilnius 1914. Son premier roman, écrit après s'être illustré comme pilote lors de la Seconde Guerre mondiale, il le place dans les forêts profondes polono-lituaniennes à la fin de la guerre, lorsque des dizaines de milliers d'hommes continuent le combat contre l'URSS en pensant que les Occidentaux respecteront la Charte atlantique et viendront les libérer. Certains combattirent pendant plus de dix ans les forces du NKVD sans que la promesse ne fut jamais respectée. À travers Milosz et Gary, c'est toute l'ambivalence de la forêt protectrice de l'identité et du combat pour la Lituanie qui est offerte au lecteur.

De la campagne à la ville

Pour aller de cette campagne vers la ville, il est de nouveau possible de prendre le train dans de bonnes conditions. De Klaïpeda au bord de la mer, l’ancienne Memelburg allemande administrée par les Français quelques années dans l’Entre-deux-Guerres, le train vous conduira vers Kaunas, la capitale des Lituaniens. Pourquoi cette différence entre la capitale des Lituaniens et la capitale de la Lituanie ? Probablement parce que c’est à Kaunas, capitale du pays entre 1919 et 1939, que l’on approche de plus près la Lituanie traditionnelle, catholique, conservatrice et fière de sa langue. Les petites maisons à deux ou trois étages de la vieille ville et de l’allée de la liberté, aux pieds de la grande église blanche des années 1920 qui domine la ville et qui fut transformée par les Soviétiques en usine de téléviseurs, donne une bonne idée de ce que devait être l’atmosphère de la Lituanie de la première indépendance.

En une heure de train à travers la campagne, on pourra trouver le charme très différent d’une des villes les plus cosmopolites d’Europe centrale, Vilnius. Ici, le Vilnius for strangers (2008) de Laimonas Briedis est probablement une des meilleures lectures pour celui qui veut lire le paysage de Vilnius à travers les yeux des voyageurs de tous les siècles qui y firent halte. Comme le géographe le dit lui-même “le paysage de Vilnius dirigea mon travail”. Il rappelle le caractère original du Grand Duché de Lituanie, l’un des grands États européens du Moyen-Age, “un pays majoritairement orthodoxe dirigé par une famille royale catholique”.

Son ouvrage, riche en cartes anciennes et en illustrations, permet au lecteur de se replonger dans une ville aux multiples noms Vilnius (en lituanien), Wilno (en polonais), Wilna (en allemand). Il pourra rechercher, le livre à la main, les influences polonaises ou russes, et bien entendu Yiddish, dans les ruelles de la vieille ville, et s’y perdre, ce qui reste le meilleur moyen de s’y retrouver.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • BRIEDIS, L., Vilnius City of Strangers, Vilnius: Baltos lankos, 2008
  • GARY, R., Education Européenne, Collection Folio. Classique, Paris: Gallimard, 1991
  • KAUFFMANN, J-P., Courlande, Paris: Fayard, 2009
  • MILOSZ, C., Sur Les Bords De l’Issa, Collection L’Imaginaire, Paris: Gallimard, 1985
  • VERNE, J., Un Drame En Livonie, Paris: Michel de l’Ormeraie, 1904
  • YOURCENAR, M., Le Coup De Grâce, Henley-on-Thames, Oxon: Aidan Ellis, 1983

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