Voyager en romans sur les bords de la Baltique, la Lettonie

Par Philippe Perchoc | 2 juin 2011

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Voyager en romans sur les bords de la Baltique, la Lettonie”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 2 juin 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1129, consulté le 30 mars 2017

Mirabeau écrivait à Louis XVI “la Courlande est loin d’être un pays méprisable”. Vu d’Europe de l’Ouest, la Lettonie est un peu comme une île. Elle n’est accessible que par avion, éventuellement par bateau, ou par les autres États baltes en bus. Rien de plus normal pour un pays tourné vers la mer et dont la capitale, Riga, semble parfois comme un port un peu trop grand pour un pays un peu trop petit.

Et comme le notait avec malice Jules Verne sans y être jamais allé, la frontière de la Lettonie avec la Russie n’est pas tellement inscrite dans le paysage. C’est ainsi qu’il rapporte dans un “drame en Livonie” en 1904 : “La frontière !" avait dit cet homme. Mais quelle était cette frontière dont aucun cours d'eau ne fixait la limite, ni la saillie d'une chaîne, ni les massifs d'une forêt ? ... N'existait-il là qu'un tracé conventionnel, sans aucune détermination géographique ?”. Rappelons qu’elle l’était d’autant moins à l’époque que Riga était la troisième plus grande ville de l’Empire russe et que la Lettonie ne devint indépendante que 15 ans plus tard.

Difficilement accessible - même si la compagnie aérienne locale AirBaltic tente de faire de Riga un hub régional -, la Lettonie apparait pour le public français comme un pays relativement indéterminé. Et peut-être mystérieux. C’est ce qui ressort immédiatement du roman de Jean-Paul Kauffmann avec lequel on peut accomplir ce voyage. Dans Courlande (2009), l’auteur part à la recherche d’un pays perdu au nom magique, et d’une femme perdue depuis trente ans.

La Courlande, c’est en effet ce duché dont les 234 ans d’existence (1561-1795) marquent une partie de l’imaginaire européen. Un drapeau rouge et blanc parfois agrémenté d’un grand crabe noir, des manoirs allemands abandonnés dans la campagne, des familles germano-baltes cultivant en Allemagne et ailleurs le souvenir d’un paradis perdu sont quelques unes des images qui nous en parviennent. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison, puisque l’historienne des mondes germaniques Anne Sommerlat reprend l’expression de “Paradis des nobles”, lieu à la fois de culture germanique et d'arriération sociale qui permettait aux esprits nobles de cultiver les Lumières tout en dominant loin dans le XVIIIe siècle des populations entières maintenues dans le servage. Un des personnages de Kauffmann rappelle : “Les Allemands ne soupçonnent pas l’extraordinaire destin de ces Baltenritter, descendants des chevaliers teutoniques. Ils ont été chassés du Paradis terrestre par leur faute. Ils n’ont pas vu venir le danger, alors que les signes s’accumulaient sous leurs yeux. Une attitude suicidaire : ils vivaient hors du temps, avec leurs chevaux, leurs paysans, leurs domestiques. Ils n’ont pas su préserver leur bonheur”.

C’est d’ailleurs dans cette même Courlande que Marguerite Yourcenar plaça l’action du Coup de grâce (1939), imaginée à partir des souvenirs de la famille de sa meilleure amie, les von Vietinghoff. À la veille de la Seconde Guerre mondiale qui verra l’occupation de la région par les Soviétiques et par les Nazis, elle décrit le monde en perdition d’une noblesse figée dans ses principes et dont le drame familial rejoint celui d’une civilisation en disparition en 1919.

Jean Paul Kauffmann ouvre son roman par une citation de René Puaux (1939), “La Courlande semble un doux pays voué dès l’origine du monde à la paix virgilienne et où il ne s’est jamais rien passé”. C’est parfaitement faux si l’on pense à la révolution de 1905, aux combats qui suivirent la Première Guerre mondiale et qui mirent aux prises les Lettons, l’Armée rouge, les Russes blancs et les Corps francs allemands. C’est encore plus faux quand on pense aux destructions engendrées par les combats féroces entre l’Armée rouge et l'Armée nazie dans le “chaudron de Courlande” à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Ce qui est vrai, c’est que presque un siècle après l’indépendance lettone, il ne reste plus rien de la civilisation germanobalte courlandaise, effacée par vingt ans d’indépendance dans l’Entre-deux-guerres, le départ massif des Allemands pour l’Allemagne en 1939 et cinquante ans d’occupation soviétique. Les manoirs du XVIIe et du XVIIIe siècle peuplent toujours la campagne lettone, certains sont abandonnés depuis des dizaines d’années, d’autres furent transformés en usines, en fermes ou en écoles. Néanmoins, loin de l’héritage allemand de Riga, de ses beaux bâtiments médiévaux, de son quartier Arts décos, il est une autre Lettonie, qu’on peut découvrir en voiture, un livre et une carte à la main. Le long des lacs, au coeur des forêts, une Lettonie qui témoigne d’un pays disparu. Et qu’on peut facilement, “peupler à sa guise” comme dit Jean-Paul Kauffmann.

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Illustration: gato-gato-gato. the way in and out of Rīga, août 16, 2011

 

 

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