Vingt-cinq ans après la chute de Ceausescu, la Roumanie entame sa vraie révolution

Par Irina Boulin-Ghica | 18 décembre 2014

Pour citer cet article : Irina Boulin-Ghica, “Vingt-cinq ans après la chute de Ceausescu, la Roumanie entame sa vraie révolution ”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 18 décembre 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1861, consulté le 22 février 2017

(Par Irina Boulin-Ghica, Ancien Chef du Service de Coopération à l'Ambassade de France en Roumanie, Ancienne Directrice de l'Institut français de Bucarest)

Le 22 décembre 2014, la Roumanie fêtera le 25e anniversaire de la chute de Nicolae Ceausescu en intronisant un nouveau président, qui, pour la première fois, est issu de la minorité allemande.

Ce résultat surprenant des élections présidentielles roumaines des 2 et 16 novembre 2014, qui se sont soldées par la victoire du candidat de l'opposition libérale, adversaire du Premier ministre social-démocrate (PSD) sortant, marque une date historique pour le pays. Il s'agit, vingt-cinq ans après le coup d’Etat déguisé en soulèvement populaire, d’une véritable révolution, celle qui n'avait pas eu lieu en 1989, et que plusieurs commentateurs politiques roumains et européens prédisaient depuis quelques mois.

En effet, cette fois-ci, les Roumains, dont la résignation devant la corruption et les atteintes répétées aux principes de l’Etat de droit s’était mue en inertie, ont décidé de réagir. Ils ont repoussé les tentations totalitaires d’un régime qui voulait à nouveau instaurer le parti unique en s’emparant de tous les leviers du pouvoir. Ils ont ignoré les relents nationalistes et obscurantistes de la campagne menée par le PSD avec l'aide de l'Eglise orthodoxe roumaine contre un « étranger » non-orthodoxe ; et, dans un sursaut de dernière minute, ils se sont choisi comme président Klaus Iohannis, ressortissant de la minorité ethnique allemande et protestante, qui l’a emporté haut la main, avec 54,5% des voix.

Il aura fallu vingt-cinq ans pour que le traumatisme de la « pseudo-révolution » de 1989, selon les termes de Catherine Durandin, s’estompe dans ce pays. Vingt-cinq ans pour que disparaissent les séquelles du rêve brisé par des communistes travestis en démocrates qui se sont appropriés le pays ; pour que le cauchemar des mineurs brutalisant une population éprise de liberté après la chute du communisme se dissipe ; pour que la Roumanie sorte de l’étourdissement dans lequel elle a été plongée par tous ces chocs à répétition qui lui ont ôté tout pouvoir de réaction pendant si longtemps.

Vingt-cinq ans après, les Roumains font enfin leur révolution. Aux cris de « Dommage pour vous, le pays est à nouveau debout » et « Liberté ! Laissez-nous voter », ils sont sortis à nouveau dans la rue pour exiger le droit de vote. Quelles sont les raisons de ce réveil  démocratique tant attendu ?

Une solidarité sans précédent

Tout est parti des tentatives des consulats et ambassades de Roumanie d'empêcher le vote des Roumains de l'étranger au premier tour, qui s'est soldé par la victoire du Premier ministre sortant, M. Victor Ponta (PSD, héritier du Parti communiste). C'est ce qui a mis le feu aux poudres.

Une vague de solidarité avec leurs compatriotes aux droits bafoués s'est soulevée dans la société roumaine et a tout emporté sur son passage. Pour la première fois, les Roumains de l'étranger n'ont plus été regardés avec suspicion et leur lutte pour la démocratie a enfin été relayée dans l'ensemble du pays.

Les nombreux citoyens roumains de l’étranger ont, lors des deux tours de l'élection, eu le plus grand mal à exercer leur droit de vote, tout ayant été mis en œuvre par le gouvernement de Bucarest, à travers ses représentations diplomatiques, pour empêcher ses citoyens de voter, car ils étaient peu susceptibles d’apporter leur voix au candidat PSD.  D’ailleurs,  60 % de ceux qui ont pu s’exprimer (environ 10 % du total des Roumains résidant à l'étranger) ont massivement voté, lors du premier tour,  pour deux des candidats de l’opposition, dont 46% pour M. Iohannis.  Le score de ce dernier parmi les Roumains de l’étranger au 2e tour a été de 89,68%.

Dès le premier tour, les consignes sont apparues clairement : il fallait à tout prix ralentir au maximum le vote des Roumains à l'étranger. A cette fin, le nombre de bureaux de vote a été diminué dans certaines villes comptant des communautés importantes de Roumains (comme Turin) ; celui des bulletins de vote envoyés dans les différents centres a été notoirement insuffisant (600 000 pour une communauté d'environ 3,5 millions) et l'heure de fermeture des bureaux de vote n'a pas été prolongée, malgré les demandes insistantes émanant de la quasi-totalité des ambassades et consulats roumains.

Peu susceptibles de soutenir M. Victor Ponta, les quelque 3,5 millions de Roumains – dont une immense majorité de jeunes - étudiant ou travaillant à l'étranger - se sont sentis frustrés et humiliés par leurs propres autorités qui les ont privés du droit fondamental d'exprimer leur vote. Ayant quitté leur pays en raison de la corruption et du système de népotisme qui gangrène l'économie, ils voulaient participer au changement, montrer que leur pays « compte » pour eux. Ils n'y ont pas été autorisés. 

Malgré les demandes émanant des intellectuels et des citoyens pour que la situation soit améliorée en vue du deuxième tour de scrutin, malgré des manifestations de rue organisées dans plusieurs des grandes villes ayant voté à majorité contre M. Ponta, le gouvernement et le Premier ministre candidat sont restés sourds à toutes les interventions. Le deuxième tour s'est déroulé légèrement mieux, mais des centaines de milliers de Roumains de la diaspora ont à nouveau été privés du droit de vote et ont subi, cette fois, l'attaque des forces de l'ordre appelées par leurs ambassades, censées les protéger. Ils ont été dispersés aux gaz lacrymogènes pour avoir voulu exercer leur droit.

Mais grâce aux réseaux sociaux, la Roumanie entière a pu voir en temps réel le traitement infligé à leurs compatriotes par les représentations de leur pays : les queues kilométriques formées dès le premier tour devant l'ensemble des consulats et ambassades,  les heures passées dans le froid par les Roumains de l'étranger, dont une grande partie n'a pas pu voter ; l'assaut donné par les forces de l'ordre lors du deuxième tour.

Grâce aux mêmes réseaux et aux téléphones portables, les Roumains de la diaspora ont pu entendre, indignés, les explications du Premier ministre aux accusations formulées contre la mauvaise organisation des élections à l'étranger : il s'agissait, selon lui « de provocateurs que l'on a amenés par cars entiers pour bloquer les centres de vote ».

Ainsi, la tentative du PSD de couper les Roumains de l'étranger de ceux restés au pays, comme l'avait fait à l'époque le mentor de M. Ponta, Ion Iliescu, auteur du coup d'Etat travesti en « révolution » en 1989, a échoué. M. Ponta a sous-estimé l'importance des réseaux sociaux et la vitesse à laquelle les informations circulent.

Et bien que sorti victorieux du premier tour avec 10 points d'écart ; bien que donné largement favori par tous les sondages au deuxième tour ; bien que soutenu par une propagande incessante matraquée par certains médias dirigés par des politiciens amis ; bien que soutenu par les oligarques de l'ensemble du pays ; bien que son adversaire, M. Iohannis, n'ait pas fait une prestation exceptionnelle lors des débats télévisés entre les deux candidats, M. Ponta a été littéralement écrasé le 16 novembre, lors du deuxième tour. Le grand parti des abstentionnistes, cette « grande inconnue » des scrutins précédents qui ne croyaient plus à rien et n'imaginant pas qu'on puisse avoir de vraies élections non-fraudées, est allé voter. Plus de 1,8 million de votants supplémentaires ont participé au deuxième tour pour exprimer leur indignation contre un système dont le mensonge est apparu de manière éclatante grâce aux systèmes instantanés de communication.

La solidarité inédite entre tous les Roumains a pour la première fois triomphé des tentatives de M. Ponta de les antagoniser : celui-ci a tenté, tout au long de sa campagne, de diviser ceux qu’il considérait comme de „bons” Roumains et les minorités – les minorités ethniques de Transylvanie, en s'alliant avec les pires nationalistes xénophobes qui avaient disparu de la scène politique ; les minorités religieuses, en déversant de l'argent des fonds publiques à l'Eglise orthodoxe et demandant au clergé de précher pour l'élection d'un „vrai Roumain orthodoxe” (par opposition à un „Allemand” protestant) ;  et enfin, la minorité „géographique”celle des Roumains de l'étranger, traditionnellement stigmatisés par le PSD depuis la chute du communisme afin de les livrer à l'ire populaire pour qu'ils ne rentrent pas au pays avec des idées „nocives”.

Une nouvelle maturité politique influencée par les valeurs européennes

La sournoise brutalité employée contre le droit de vote de la diaspora a réveillé soudainement la terreur des citoyens devant le spectre du totalitarisme qu'il fallait vaincre. Et ils sont sortis victorieux.

Cette victoire est donc moins celle d'un candidat que celle d'un peuple contre un système.

La tournure inattendue des événements a pris tout le monde par surprise, y compris les Roumains eux-mêmes, incrédules devant leur propre exploit : ils découvraient la force d’une population unie dans son désir de changement, situation totalement inédite en Roumanie jusqu’ici. Ils se demandaient tous si la société civile avait vraiment réussi à s’extirper de l’apathie et du fatalisme, par sa propre force ; la force de la lucidité et du respect nouvellement découvert pour la vérité et l’honnêteté !  

A l’annonce de la victoire de M. Iohannis, plus d’un Roumain restait sceptique, soupçonnant encore une manipulation cynique de M. Ponta. Car la méfiance de la population envers sa classe politique était devenue endémique : « tous voleurs » était, jusqu’à hier, le slogan le plus fréquemment utilisé à l’approche de chaque élection, où l’apathie le disputait au dégoût et à la résignation, même parmi   les classes urbaines et éduquées. En milieu rural et pauvre, la propagande était beaucoup plus efficace, ainsi que les cadeaux ou les menaces, et on votait « comme il fallait ». C'est l'explication de la situation qui prévalait dans ce pays depuis 25 ans.

Dans un tel contexte, le PSD avait utilisé les vieilles méthodes qui n’avaient guère changé depuis les années noires du communisme : achat de voix, intimidations, listes électorales « volantes ».

Mais cette fois-ci, une nouveauté a provoqué l'explosion de l'indignation de la société : en s’attaquant à un droit aussi fondamental et symbolique de la démocratie que le droit de vote, M.Ponta a franchi un pas de trop dans le mépris de ses concitoyens, qui sont massivement venus au deuxième tour lui dire leur refus de se laisser humilier.

De manière déterminante, la jeunesse éduquée née dans les années de la « pseudo-révolution » est arrivée à l’âge du vote. Elle a été révoltée d’en être privée et a transmis sa colère à l’ensemble du pays.

Enfin, une étude sociologique effectuée dans les jours qui ont suivi le deuxième tour, a montré que, outre les grandes villes,  les villages dont un grand nombre d'habitants sont partis travailler dans d'autres pays européens ou aux Etats-Unis ont massivement voté pro-Iohannis au deuxième tour. La preuve que l'information a circulé au sujet du mauvais traitement infligé aux Roumains de l'étranger qui souhaitaient voter, mais aussi que l'éducation politique progresse. Les manoeuvres électorales du pouvoir en place ont fini par exaspérer ceux qu'on voulait maintenir dans l'ignorance et la pauvreté.  

Le rejet de la corruption

La volonté de se débarrasser d'un système mafieux et corrompu a été un autre des facteurs mobilisateurs de ce scrutin : la jeune génération éduquée, moteur du résultat de cette élection, ne semble plus vouloir tolérer cet état de fait.

Depuis vingt-cinq ans, et malgré l’intégration de la Roumanie dans les structures occidentales (Union européenne, OTAN), la corruption des classes dirigeantes a épuisé ce pays, et sa population semblait résignée à ne jamais changer cette situation, qui la maintenait au rang de pays le plus pauvre de l'UE, alors que la Roumanie possède des gisements de gaz, de pétrole, d'or et d'autres minerais stratégiques, comme l'uranium, ainsi que des terres agricoles d'une richesse prisée dans toute l'Europe.

Et afin de garder leurs privilèges, à l’aide d’une corruption endémique, tout au long de ces 25 ans, les différents avatars du Parti communiste sont pratiquement toujours sortis victorieux ou dans la coalition gagnante, à une ou deux rares exceptions près vite annihilées par différents stratagèmes plus ou moins légaux : coups d'Etat parlementaires, infiltration des partis d'opposition, recours à la violence et à l'intimidation - comme lors de la « descente » organisée des mineurs sur Bucarest en juin 1990 pour terroriser la population éprise de liberté après la « pseudo-révolution » Cette descente, organisée par des dirigeants de deuxième ordre du Parti communiste, s’était soldée par quelque 188 morts selon les chiffres communiqués par les hôpitaux, (6 morts selon les chiffres officiels) et plus de 700 blessés. Quelques mois auparavant, la population éduquée éprise de liberté avait compris que la "révolution" de décembre 1989 n'en avait pas été une et avait occupé, de manière pacifique en mai 1990, la place de l'Université de Bucarest, en exigeant une vraie transition démocratique et en scandant "Nous ne partirons pas d'ici avant d'avoir gagné notre liberté", slogan repris, 25 ans après, par les Roumains de l'étranger frustrés de ne pas avoir pu voter aux élections de novembre 2014. C'était pour déloger ces manifestants que M. Iliescu avait fait appel aux mineurs en 1990. Il les a rappelés à une ou deux autres reprises au cours des années qui ont suivi pour intimider l'opposition.  

Une de ces exceptions était la victoire de la coalition de droite qui a pris le pouvoir pour la première fois en 1996 mais dont le président, Emil Constantinescu, a reconnu publiquement, à la fin de son mandat de quatre ans, qu'il avait été "vaincu par la Securitate" (dans son interview publié le 6 octobre 2010 par le journal Cotidianul). La seule véritable exception est celle de la période 2004-2009 (premier mandat du Président Basescu), qui a permis le début de l'indépendance de la Justice et l'adhésion à l'OTAN et à l'UE. Mais même à cette époque, le parti libéral (PNL), membre de la coalition gouvernementale, avait déjà été infiltré par des anciens membres des ex-services secrets dont un exemple retentissant a été la déconspiration de l'une des figures de proue du PNL, le professeur Constantin BALACEANU, et de la Ministre de la Culture (PNL) du gouvernement de l'époque, Mona Musca. Les deux ont vu leurs dossiers d'agents de l'ex-Securitate publiés dans la presse entre 2005 et 2007. En outre,  dès le deuxième mandat de M. Basescu, le coup d'Etat parlementaire de 2012 a ramené au pouvoir le PSD, héritier de l'ex-PCR.

Depuis l’été 2013, la Justice avait pris un nouveau cours, s’attaquant de manière systématique, pour la première fois, aux très hautes personnalités corrompues. C'est l'une des raisons de la volonté du PSD de tout contrôler : il semblait prêt à tout pour gagner l’échelon suprême du pouvoir – la présidence de la Roumanie, seule instance qui lui échappait, après s'être assuré, grâce à des coalitions mouvantes, la majorité au Sénat et à l’Assemblée – afin de reprendre en main la Justice.

Or la Justice jouit d'une popularité croissante en Roumanie depuis qu'elle a commencé à envoyer en prison des politiciens et des oligarques qui paraissaient intouchables. Les tentatives désespérées du PSD de sauver ses hommes par des projets de loi ad-hoc n'ont pas échappé à la société civile, qui a commencé à s'indigner, anticipant un retour en arrière juste au moment où la Justice commençait à devenir crédible. Le PSD a sous-estimé l'intérêt de la population pour ce sujet.

Un nouveau scandale de proportions impressionnantes impliquant tous les partis politiques ayant gouverné le pays au cours des dix dernières années dans des affaires de commissions occultes de plusieurs centaines de millions d’euros versés par EADS et Microsoft n'en est qu'à ses débuts. Le PSD s'apprêtait à voter des projets de lois prévoyant l'immunité pour les ministres et parlementaires accusés de corruption, ainsi que l'amnistie pour tous ceux déjà envoyés derrière les barreaux ; en revanche,  les journalistes révélant des affaires de corruption en cours devaient encourir des peines lourdes. 

Dans le sillage de la victoire de M. Iohannis, le Parlement a rejeté dès le lendemain ces textes d'un autre âge et a levé l'immunité parlementaire de trois députés (appartenant au PSD et à l'opposition) ; un sénateur a été contraint à la démission et deux autres sont en voie de voir leur immunité levée également.

Par ailleurs, la directrice du Département pour les investigations contre les infractions de crime organisé et terrorisme (DIICOT), principale structure responsable de la lutte anti-corruption, a été mise en examen et envoyée en arrêt préventif pour corruption aggravée.

 

Le choix résolu de l’Union européenne et du camp occidental

La vigilance permanente des institutions de l'Etat de droit qui fonctionnaient encore s’efforçaient de faire respecter les véritables valeurs de la démocratie et des libertés fondamentales que l'adhésion du pays à l'Union européenne semblait devoir garantir. Mais les nouvelles orientations de M. Ponta, notamment dans le domaine des affaires, vers les régimes moins démocratiques de l’Est, plus cléments pour l'oligarchie et les conflits d'intérêt, comme la Russie et la Chine, ont également pesé dans le réveil de la société civile roumaine.

Le rapprochement soudain avec les thèses de Moscou était le principal danger que représentait, aux yeux des intellectuels roumains, la candidature et les chances de réussite de M. Ponta à l'élection présidentielle. Jusqu’ici, l’engagement de la Roumanie dans la voie euro-atlantique et sa  détermination d’y rester, était une constante de la politique étrangère du pays, jouissant de l’adhésion  d’une majorité écrasante de la population.

La mise au pas des institutions démocratiques et des contre-pouvoirs, dont la Justice et les médias, eux aussi subordonnés au pouvoir ou dans la main de dirigeants politiques amis, ont aiguisé la vigilance des citoyens, au lieu de l'endormir, comme il avait été escompté. La société a résolument rejeté les tentatives du PSD de s'éloigner des valeurs démocratiques imposées par l'appartenance du pays à l'Union européenne.

L’exemple des voisins de la Roumanie - l’Ukraine à l’est, la Hongrie à l’ouest -, montre bien que la Russie est toujours prête à profiter de l’état précaire de l’économie d’un pays,  mise à mal par la corruption et la réduction des libertés publiques, pour essayer de l’attirer dans sa sphère. Si le régime ukrainien a été fragilisé par la corruption et le régime autoritaire de M. Ianoukovitch encouragé par Moscou, il en est de même actuellement en Hongrie, où la corruption s'est accrue récemment, nuisant gravement à l'économie du pays et où la liberté d'expression subit en permanence des atteintes graves.  Après l'offre d'un crédit de 10 milliards d'euros à Budapest par Moscou pour la modernisation de son énergie nucléaire, le dirigeant hongrois, Victor Orban est devenu l'un des plus solides  soutiens de Vladimir Poutine en Europe.

Pour Bucarest, la victoire du PSD, qui ne cachait pas sa volonté de rapprochement avec Moscou, se serait  accompagné d’une main-mise sur la liberté de la Justice, afin d’assurer l’immunité des barons locaux corrompus, ainsi que la limitation de l’Etat de droit.

Là encore, les Roumains ont rejeté le spectre d'un retour en arrière. Ils ont compris le danger d'un rapprochement avec Moscou, alors qu'ils sont témoins des difficultés rencontrées par l'Ukraine et des menaces qui pèsent sur la République de Moldavie voisine, dont l'intégrité territoriale et la sécurité sont mises en danger parce qu'elles n'appartiennent pas à l'Union européenne et à l'OTAN. Ils ont compris aussi qu'un pays divisé, frustré et dont l'économie est paralysée par la corruption est très vulnérable.

Car la guerre que se livraient les deux candidats en lice pour le deuxième tour revêtait aussi un enjeu plus important: se jouait en coulisses une lutte d'influence sans merci entre les deux anciennes grandes puissances de la guerre froide, qui s'était intensifiée depuis les événements en Ukraine.

En effet, au vu du rapprochement avec la Russie entamé par le PSD, les Etats-Unis sont intervenus à plusieurs reprises dans le débat politique roumain pour exhorter le pays à combattre la corruption et la limitation des libertés individuelles et à défendre les valeurs occidentales - par la voie de l'ambassade américaine à Bucarest, mais aussi par des discours à peine voilés de Mme Victoria Nuland, Secrétaire d'Etat adjoint, en charge de l'Europe orientale.

Après le premier tour de l’élection présidentielle, quand il est devenu évident que les menaces pesant sur la démocratie en Roumanie étaient de plus en plus inquiétantes, les indécis sont sortis de leur léthargie.

Lors du premier tour, on a en effet assisté à des pratiques très préoccupantes outre les entorses aux pratiques légitimes pendant le scrutin dans les campagnes, les étudiants de la capitale et de plusieurs grandes villes ont été découragés de voter par le refus de créer des centres de vote à proximité des universités et par la rétention de la carte d’identité d’un grand nombre de ceux qui arrivaient de province.

Devant le refus catégorique du Premier ministre d’autoriser la multiplication des centres de vote à l'étranger,  le ministre des Affaires étrangères a présenté sa démission entre les deux tours et a immédiatement été remplacé par un ancien dignitaire du régime de Ceausescu, ex-chef des services secrets, M. Théodor Melescanu, qui avait démissionné récemment pour se porter candidat à l’élection présidentielle.

Le refus d'un statu-quo nocif

Vingt-cinq ans plus tard, les séquelles de l'héritage communiste, encore très présentes jusqu'ici, semblent enfin, en voie de disparition. En vingt-cinq ans, la situation n'avait que très marginalement changé du point de vue de la démocratie et de l'Etat de droit, mais aussi de la présence oppressante des services secrets, qui ont fait irruption jusque dans la récente campagne électorale.

En effet, George Maior, le chef des services de renseignements intérieurs était l’un des trois favoris pour le poste de Premier ministre en cas de victoire de M. Ponta. De même, l’un des journalistes vedettes de la télévision a fait son « coming out » pendant la campagne électorale, avouant être un officier des services de sécurité sous couvert. Pour couronner le tout, M. Ponta lui-même a été démasqué par le chef de l’Etat, qui a annoncé au pays, deux semaines avant le premier tour des présidentielles, que celui-ci avait été officier des services secrets sous couverture alors qu’il exerçait la fonction de procureur au milieu des années 2000. 

Cet état des choses explique en partie le statu quo qui a prévalu en Roumanie, où la « pseudo-révolution » de 1989, fomentée avec l’aide de Moscou par des dirigeants du PCR opposés à Ceausescu, ne s’est pas traduite par un renouvellement total de la classe dirigeante, ni par le démantèlement de la Securitate, qui n’a fait que se diviser en plusieurs services et changer de nom.  M. Ion Iliescu, premier dirigeant de la Roumanie post-communiste, lui-même ayant occupé des fonctions importantes avant de tomber en disgrâce pendant le régime de Nicolae Ceausescu, n’a jamais souhaité cette transition vers un régime démocratique, plongeant la Roumanie dans une période chaotique au début des années ’90 et s’est  soldée par l’appropriation des principales structures économiques et politiques du pays par les anciens de la Securitate et du PCR.

Les adhésions à l'OTAN, en 2004, puis à l'Union européenne, en 2007, ont contribué à une légère amélioration, mais l'indépendance de la Justice a été une lutte de tous les instants, les partis politiques de tous bords tentant en permanence de la subordonner au pouvoir, avec de rares exceptions.

Ce sont ces pratiques d'un autre âge, ce perpétuel retour en arrière que les Roumains ont décidé de refuser le 16 novembre 2014. Heureuse coïncidence : le nouveau Président sera investi le 22 décembre 2014, le jour même où on fêtera le 25e anniversaire de la chute du terrible dictateur qui avait transformé la Roumanie en un des pays les plus pauvres de la planète, paralysant sa population avec la fameuse Securitate, qui, par ses tentacules omniprésentes, avait réussi à diviser et terroriser les Roumains.

Enfin, la société civile a décidé de ne plus avoir peur et de s'affirmer par le vote citoyen. Beaucoup d'observateurs craignaient des manifestations de rue, car quelques signes avant-coureurs d'indignation avaient été observés ces derniers temps, influencés peut-être par le courage du peuple de Maïdan, à Kiev. Mais une révolution pacifique, par les urnes, est bien plus efficace et irrévocable. Il faudra que cet exploit se traduise à présent par une réforme méthodique de l'ensemble du système. 

C'est le signal qu'a donné le peuple roumain par ce vote.

Quel est l'horizon de la Roumanie après cette victoire historique ?

Dès les premiers jours qui ont suivi l'élection du nouveau président, les premiers signes des transformations en cours se sont manifestés, avec le rejet du projet de loi sur l’amnistie et l’immunité des parlementaires et ministres, l’arrestation de la directrice de la lutte anti-corruption et la levée de l’immunité de plusieurs parlementaires.

La Justice a un rôle crucial à jouer dans l’avenir de la Roumanie et doit poursuivre son opération d’assainissement de la société pour la débarrasser  de la corruption endémique qui gangrène le pays.
Car malgré des réformes économiques qui ont eu lieu récemment, principalement sous l’impulsion de la Troïka (Banque centrale européenne, Commission européenne, Fonds monétaire international), comme la réduction des prélèvements sociaux adoptée en septembre 2014,  et même dans l’hypothèse d’une meilleure absorption des fonds européens,  d’une meilleure collecte de l’impôt et des réformes structurelles à venir, tant que les structures corrompues qui contrôlent l’économie du pays et paient pour des législations qui leur sont favorables ne seront pas démantelées, la Roumanie ne pourra pas développer tout son immense potentiel,  l’un des plus importants de la région.

Il faudra adopter aussi des lois permettant la création de nouveaux partis, dont les conditions prohibitives empêchent le développement de la démocratie (25.000 signatures exigées, provenant  d’au moins 18 départements), car il faut renouveler entièrement la classe politique, dominée jusqu’ici par une poignée de politiciens véreux qui ont installé à leur tour à la tête de l'administration et des structures économiques des responsables fidèles. Les privatisations frauduleuses qui ont fait perdre à l’économie roumaine des centaines de milliards d’euro en sont la preuve.

C’est pourquoi, les performances économiques du pays sont si éloignées de son potentiel : avec un PIB/habitant de 6 700€, et un salaire mensuel brut moyen de 460 €, la Roumanie est 27e sur 28 au sein de l'UE ;  les investissements d’avenir sont quasi-inexistants et on enregistre une fuite- inquiétante des cerveaux.

A titre d'exemple, au cours des quatre dernières années 8000 médecins ont quitté la Roumanie. Le Collège des médecins de Roumanie s'inquiète devant cette situation : début 2014, 21 000 médecins avaient quitté le pays, soit près de la moitié du total (55 000), laissant le pays dans une situation préoccupante : 1,9 médecin pour 1000 habitants, contre 3,5 en moyenne dans les autres pays de l'UE.

Il est également intéressant de rappeler que pour un pays de 20 millions d’habitants et d’une superficie égale à la moitié de celle de la France, la Roumanie n’a construit, en 25 ans, que 530 km d’autoroutes et a le plus petit nombre d’autoroutes de toute l’Union européenne.

La même situation prévaut dans le domaine des infrastructures du tourisme, de la santé, de l'enseignement, de l’industrie, de l’énergie, ou de l’enseignement.

Pays producteur de gaz, de pétrole et d’uranium, la Roumanie a un potentiel énergétique prometteur, notamment au vu des réserves de gaz découvertes au large de ses côtes de la Mer Noire.

Mais la corruption et le manque de compétences dans l’administration ont empêché le pays de bénéficier des 32 mds € de fonds communautaires qui lui étaient alloués. Son taux d’absorption de ces fonds n’a été, au cours des sept dernières années, que de 15%,  soit le plus bas de l’EU. L’accès de la Roumanie aux fonds structurels a même été suspendu en 2012, par la Commission européenne en raison des irrégularités constatées.

Les milliards non perçus des fonds structurels, indispensables à l’économie du pays, ont été offerts à la Roumanie sous la forme d’un prêt remboursable (contrairement aux fonds européens) de 20 Mds €  sollicités par les autorités du pays ; ce prêt s'est accompagné d'une surveillance étroite du pays par la Troïka, qui a imposé des réformes draconiennes, dont une baisse de 25% du traitement des fonctionnaires, dans un pays où le revenu moyen était déjà très bas.

La fraude a même gagné l’enseignement, où les diplômes et les examens s’achetaient bien souvent et les affaires de corruption au moment du baccalauréat se comptaient chaque année par centaines.

Toute la société est à remettre sur de nouvelles bases et les 3,5 millions de Roumains étudiant ou travaillant à l’étranger ont une grande responsabilité : alors que la Roumanie vient d'annoncer des élections législatives anticipées pour 2015, ils doivent revenir dans leur pays pour apporter leurs connaissances, leurs compétences et leur mentalité au service du redressement du pays.

Pour ceux qui choisiront de rester dans leur pays de résidence, le vote par correspondance ou le vote électronique devra être institué afin de pouvoir influencer véritablement la politique de la Roumanie et contrebalancer les séquelles des régimes précédents qui demeureront encore longtemps, notamment dans les campagnes

Le résultat de l’élection présidentielle a très bien été résumé par le dirigeant de campagne de M. Iohannis, Vlad Tausance, un jeune homme de 35 ans qui est à l'origine de la campagne sur les réseaux sociaux : « Pour en finir avec ce système du mensonge, de la corruption et de la manipulation. Nous attendons cela depuis plus de 60 ans ».                  

Cette vague de changement s’est étendue jusqu’à la République de Moldavie, qui semble également vouloir emboîter le pas vers les valeurs européennes : lors des élections législatives qui ont eu lieu dimanche 30 novembre dans cette petite république nichée entre la Roumanie et l’Ukraine, où 80% des habitants sont roumanophones, les partis pro-européens ont remporté une victoire promettante sur les partis pro-russes, semblant confirmer la volonté de poursuivre l’engagement pris lors de l’accord d’association avec l’UE, malgré les pressions constantes de Moscou.

La Moldavie, qui abrite sur son territoire un „conflit gelé” en Transnistrie, est, comme l’Ukraine, tiraillée entre Bruxelles et Moscou et tente de s’affranchir de son passé de république soviétique.

Elle trouvera un soutien fidèle en la Roumanie voisine dans cette voie : pour preuve, à peine élu et non encore officiellement investi, M. Iohannis a réservé sa première visite à l’étranger à la Moldavie.

Irina Boulin-Ghica,

Ancien Chef du Service de Coopération à l'Ambassade de France en Roumanie

Ancienne Directrice de l'Institut français de Bucarest

Aller plus loin :

Sur Nouvelle Europe :

  • Prochain Maïdan à Bucarest ? Les conséquences des événements en Ukraine sur les pays voisins

Ouvrages :

  • PORTOCALA Radu, Autopsie du coup d’Etat roumain : Au pays du mensonge triomphant, Paris, Calman-Lévy, 1994.
  • DURANDIN Catherine , La mort des Ceauşes­cu. La vérité sur un coup d’État communiste, Paris, Bourin Éditeur, 2009.

Sur Internet :

Crédits photos: "Romania - Bucharest - 16 - November - 2014 - Protest Presidential Election" par Liviu Florin Albei sur Flickr.

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