Vers un nouvel âge d'or de la coopération franco-britannique ?

Par Florian Chevoppe | 18 octobre 2011

Pour citer cet article : Florian Chevoppe, “Vers un nouvel âge d'or de la coopération franco-britannique ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 18 octobre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1274, consulté le 22 février 2017

Traditionnellement dépendant des États-Unis pour l'équipement, la technologie et la logistique depuis 1945, le gouvernement britannique a signé un accord majeur avec la France le 4 novembre 2010 qui allait unir les deux pays à un niveau sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. À peine 8 mois après, la révolution libyenne est devenue l'occasion de tester ce nouveau partenariat. En quoi consiste cet accord et comment est-il né ? Comment a-t-il été affecté par l'intervention en Libye ? Est-il mort-né ou a-t-il un avenir ?

 

Rule, Britannia !

Le Royaume-Uni est un acteur global, mais tout ceci a un coût. Les opérations britanniques en Afghanistan et en Irak ont coûté respectivement près de 11.5 milliards et 12.5 milliards d'euros. Début 2010, on apprenait que le déficit britannique allait atteindre celui de la Grèce. En conséquence, en juin 2010, et en réponse aux sommations des autorités européennes, la nouvelle coalition des partis conservateur et libéral introduisit un "budget d'urgence", afin de ramener le déficit de 170 milliards d'euros à 23 milliards en 2015. En mai 2010, la coalition publia aussi un nouveau papier blanc, le Strategic Defence and Security Review (SDSR).

Les réductions en personnel de l'armée menèrent certains journaux à conclure que la Grande Bretagne ne pourrait plus diriger des opérations comme l'invasion de l'Irak, ajoutant que le nombre total de soldats opérationnels se monterait à 30 000 hommes et femmes – deux tiers du nombre total de soldats ayant participé à l'invasion de l'Irak. Le Comité de Défense de la Chambre basse du parlement britanique avait déjà rappelé que les forces britanniques étaient "trop éparpillées", et avait appelé à un recrutement de 10 000 personnes pour que les politiques de défense britanniques évoluent rapidement à l'aune du XXIème siècle.

C'est dans le besoin que l'on reconnait ses amis

La Grande-Bretagne et la France ne sont pas deux pays ordinaires. Elles sont d'anciennes puissances mondiales qui ont couvert, à elles deux, jusqu'à un tiers de la surface de la Terre. Et elles se connaissent bien. Anciennement Royaume de France, Kingdom of England, République française, Kingdom of Great Britain, Premier Empire, ou simplement Royaume-Uni, elles ont connu de multiples heurts dans l'histoire. Mais les choses changèrent progressivement au 19ème siècle. Le 8 avril 1904, une série d'accords connus sous le nom d'Entente Cordiale furent signés, sortant les deux pays de leur isolation face à une puissante Allemagne industrielle. La coopération culmina évidemment durant la Première et la Seconde Guerre mondiale avec des millions d'hommes et de femmes combattants côte-à-côte.

Mais ce que l'histoire oublie souvent, c'est que les deux pays furent à deux doigts de n'être plus qu'un... En 1940, quand la défaite était proche, les gouvernements français et britannique voulurent s'unirent pour continuer la guerre. Ils proposèrent une "Union franco-britannique" ou "la France et la Grande Bretagne cesseront d'être deux nations, mais une Union Franco-Britannique". Pourtant l'arrivée du Maréchal Pétain au pouvoir mit fin à cette espérance, et l'union ne fut jamais consommée. Le 29 octobre 1956, Français et Anglais déclenchèrent la crise de Suez en reprenant de force le canal qui avait été nationalisé par Nasser au mois de juillet précédent. Sous la menace d'une attaque nucléaire de l'URSS et d'une attaque financière américaine, le Premier ministre Guy Mollet proposa la formation d'un nouveau pays, imaginé par Jean Monnet, avec la Reine Elizabeth II comme Chef d'État et une double citoyenneté franco-britannique pour tous ses habitants : mais ce fut Londres qui déclina l'invitation.

Un an plus tard, la France, désormais méfiante envers Londres, signa les Traités de Rome et se lança dans une coopération avec l'Allemagne de l'Ouest, tandis que Londres signait le US-UK Mutual Defence Agreement, lui permettant de lier le programme d'armement thermonucléaire britannique avec celui des États-Unis. À nouveau, les deux pays allaient rester séparés pour un moment.

Il faut attendre quarante ans pour voir une nouvelle impulsion. En décembre 1998, Jacques Chirac et Tony Blair se rencontrent à Saint-Malo afin d'essayer de lancer une "nouvelle ère de relations militaires franco-britanniques" et déclarent que l'UE doit être "soutenue par des forces militaires crédibles", soutenant une défense européenne. Mais l'invasion de l'Irak en 2003, divisant l'Europe, oppose Londres et Paris sur le plan diplomatique, et tue l'idée d'une armée commune.

Cependant, il y eut depuis 2007 des tentatives de renouvellement des relations trans-Manche. Dès mars 2008, Nicolas Sarkozy effectua une visite d'État très médiatisée à Londres. Au cours d'un discours devant le Parlement britannique, il déclare : "si nous voulons changer l'Europe, mes chers amis britanniques [...] nous avons besoin de votre aide au sein de l'Europe, pas en dehors". Il ajouta, "je comprends parfaitement que le Royaume-Uni veuille maintenir sa relation spéciale avec les Etats-Unis, mais cela ne l'empêche pas d'occuper la place qui lui est dûe en Europe", et il appele en outre à la naissance d'une "Entente Amicale". Enfin, pendant les célébrations de la 70ème commémoration de l'Appel du 18 juin, certains commentateurs suggérèrent qu'il y aurait une "relation spéciale Cameron-Sarkozy".

Un grand pas en avant

En 2004, moins d'un an après la crise de la Guerre en Irak, un sondage Guardian-Libération montre qu'à peine 9% des Britanniques éprouvent de "l'amitié" pour la France, alors que 24% en disent autant pour l'Amérique. Parmi les Français, seuls 15% ressentent "une affinité" avec la Grande Bretagne, et 55% avec l'Espagne. Néanmoins le 2 novembre 2010, Nicolas Sarkozy et David Cameron signent le "Treaty For Defence and Security Co-Operation" pour 50 ans. Comme le résume la déclaration de Downing Street, le traité couvre beaucoup de sujets qui étaient jadis les pierres angulaires de la relation spéciale entre Londres et Washington. Il a pour but de renforcer l'interopérabilité entre les deux armées, avec des exercices communs et des échanges de personnels. Plus important, il appelle à une coopération dans le domaine de l'armement nucléaire et à la construction d'infrastructures communes.

Ce traité permet aussi la formation d'une Force conjointe expéditionnaire interarmée disponible pour des opérations sous mandat de l'ONU, de l'OTAN, ou sur décision des deux gouvernements. Il doit aussi permettre aux avions français d'attérir sur des porte-avions britanniques et vice-versa, et de créer une force aéro-navale franco-britannique en 2020 où le Charles de Gaulle et le futur classe Queen Elizabeth se relayeraient pour maintenir une dissusasion permanente en haute mer. Enfin, il prévoit un développement commun des nouvelles technologies sous-marines, faisant allusion à un remplacement collectif de l'armement nucléaire britannique basée sur les missiles Trident.

Ce traité implique beaucoup de choses. D'abord, la coopération nucléaire a toujours été un des plus précieux aspects de la relation spéciale de Londres avec l'Amérique, et un objet crucial de la souveraineté nationale "donnée" par de Gaulle à la France. En faisant cela, les deux nations ont accepté de mettre en commun des symboles régaliens, et les anciens rivaux dépendent désormais l'un de l'autre. De plus, la Grande Bretagne pourrait potentiellemnt être en train de passer d'une défense reposant sur un tout-OTAN vers un nucléus franco-britannique intégré. Avec une Amérique de plus en plus distante et des signes récurrents que la relation spéciale pourrait s'achever, il apparaît que ce traité marque un détachement du Royaume-Uni vis-à-vis des Etats-Unis, en particulier dans le domaine de la dissuasion et de la technologie nucléaire. Finalement, cela montra aussi que le Royaume-Uni et la France ne veulent plus compter sur l'Union européenne pour leur défense : ils n'impliquent ni la PSDC ou l'Agence européenne de défense. Quelqu'en soient les conséquences, et certaines ne peuvent pas être encore mesurées, cette coopération et ce détachement allaient encore s'accroître en 2011.

La rationalité de l'axe franco-britannique*

 







 

États-Unis d'Amérique

République populaire de Chine

Royaume-Uni

France

Fédération de Russie

Budget (£bn)

400

90

37

36

33.5

Personnel actif

1 580 000

2 285 000

176 000

352 000

1 017 000

Aéronefs

5 573

1900-2500

1 450

874

2700

Vaisseaux de guerre

288

Plus de 100

103

81

233, la plupart obsolètes

Porte-avions

0

0

1

1

1

Super porte-avions

15

2

2

0

0

Têtes nucléaires

8 500

240

225

300

11 000

 

En réponse à la guerre civile libyenne de 2011, la Grande-Bretagne, d'abord hésitante, se rallia à la France pour appeler à la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne sur la Libye. Elles firent tous deux face à la résistance des États-Unis et de l'Allemagne, certains disant que "l'administration Obama fut presque autant opposée à n'importe quelle forme d'intervention que l'Allemagne" et que Washington aurait pu penser qu'une intervention ternirait son image dans des pays tout juste sortis de révolutions. La Grande Bretagne et la France portèrent le problème au Conseil de sécurité des Nations unies, avec le soutien improbable de la Ligue Arabe, mais pas du G8 ou de l'UE. Certains commentateurs notèrent que les deux pays étaient "seuls".

Aux Nations unies cependant, Londres et Paris remportèrent un succès diplomatique : le passage de la résolution 1973 sans qu'aucun des quinze membres du Conseil ne s'y oppose. L'intervention en Libye fut rapide et efficace. Durant près de 200 jours, elle permit aux rebelles de prendre la moitié nord du pays. Les Libyens du mouvement de résistance montrèrent leur gratitude lors de la visite conjointe de Sarkozy et Cameron à Tripoli.

Cependant, même avec des bases en Corse et à Chypre, Cameron et Sarkozy cherchèrent à construire une coalition pour acquérir plus de légitimité et de support tactique – et l'intervention fut au bord de l'échec. Encore une fois, il n'y eut pas de consensus européen, mais certains États comme l'Italie, l'Espagne et la Grèce participèrent, fournissant à point nommé des bases en Sicile, en Sardaigne et en Crète. Il n'y eut pas non plus de consensus au sein de l'OTAN, et les États-Unis n'acceptèrent que tardivement de coordonner les opérations - ils avaient certes la plus grande force militaire déjà déployée dans cette zone. Cameron et Sarkozy voulurent étendre cette coalition, et acceptèrent la participation d'États non membres de l'OTAN comme la Suède ou la Jordanie, le Qatar et le Bahrein – ce dernier ayant réprimé ses propres manifestations populaires dans le sang.

La coalition fut davantage embarrassée quand les États-Unis prirent l'initiative de retirer la moitié de leurs forces de l'engagement, alors que certains journaux annoncaient que les avions français et britanniques "n'avaient plus de missiles". L'OTAN fut finalement forcé d'assumer le contrôle d'une coalition avec des pays non membres de l'alliance, et alors que certains de ses membres fondateurs s'y opposaient. Cet embarras de Londres et Paris ne passa pas inaperçu. Il montra clairement qu'en dépit d'une volonté politique commune, la France et le Royaume-Uni n'avaient pas les moyens d'agir seuls alors même que le théâtre d'opérations n'était situé que de l'autre côté de la Méditerranée.

La France et la Grande Bretagne auront-elles des intérêts communs ?

Les deux pays sont membres de l'Union européenne, mais ils continuent de maintenir des liens forts avec leurs anciens empires coloniaux. La France est membre de l'Organisation internationale de la Francophonie , et garde des liaisons étroites avec certains pays africains - elle est souvent accusée d'entretenir un système de "Françafrique". D'autres ont affirmé que son influence là-bas diminuait ; mais elle maintient de toute évidence des bases militaires à Dakar, N'Djamena, Djibouti, Abidjan et Libreville. Récemment, la France a organisé des patrouilles autour de la frontière du Tchad et du Soudan et est intervenue en Côte d'Ivoire pour faire tomber Laurent Gbagbo.

Le Royaume-Uni est lui un membre du Commonwealth of Nations et quoiqu'il arrive défend une special relationship avec l'Amérique, deux nations "divisées par une langue commune". À travers le souverain, la Grande-Bretagne retient des liens encore plus intenses avec les royaumes du Commonwealth. À l'inverse de la France, elle ne conserve pas de base militaire majeure, mais stationne du personnel aux îles Malouines et à Diego Garcia par exemple. Londres a récemment été plus inquiétée par les troubles en Irlande du Nord et par des frictions avec des pays comme la Russie et l'Argentine qu'avec des pays africains.

Les deux pays vont bientôt se retirer d'Afghanistan, ce qui marquera la fin de leur dernier engagement majeur commun. Mais certains, comme le président français, ont remarqué qu'il est improbable que la Grande-Bretagne fasse face à une crise qui n'affecterait pas aussi la France. D'autres ont souligné que "la guerre des Malouines n'était pas dans l'intérêt national de la France, et le pays a refusé d'envoyer des forces en Irak". On ne peut pas dire si les intérêts de la France et du Royaume-Uni se chevaucheront toujours , car bien qu'il n'y ait pas eu de désaccord diplomatique majeur depuis 2003, les priorités diplomatiques des deux pays diffèrent nettement.

Concordia res parvae crescunt

Est-ce que la mise en commun militaire de la France et du Royaume-Uni, deux anciennes puissances mondiales, aideront ces pays à conserver leur puissance militaire ? On peut penser que oui. Les Français et les Britanniques ont les moyens d'intervenir à partir de n'importe quel océan : dans l'Atlantique des Bermudes, de la Martinique, de Sainte Lucie et des Malouines ; dans les mers Méditerranée, Rouge et d'Arabie avec Gibraltar, Chypre, le sud de la France, Djibouti et des EAU ; dans les océans Indien et Pacifique avec Diego Garcia, la Polynésie française et la Nouvelle Calédonie. À travers les chiffres fournis ici, on peut voir que mises ensemble, les armées aériennes et marines des deux pays ne sont que deuxièmes en termes de nombre et de puissance derrière les Etats-Unis. Le  nombre total d'effectifs militaires reste assez important pour une population combinée de 128 millions d'habitants ; et leurs disuassions nucléaires respectives restent remarquables dans le monde.

La Libye a prouvé que la France et la Grande-Bretagne disposaient de moyens limités, et qu'elles devaient compter encore largement sur l'OTAN et les États-Unis, mais elle a montré que Paris et Londres avaient des intérêts géopolitiques communs et des moyens considérables d'influencer la politique mondiale. De plus, et cela reste un des plus forts arguments de la mise en commun, la France et le Royaume-Uni feront beaucoup d'économies en adaptant leurs stratégies et en se concentrant sur leurs champs d'expertise historiques. Le Royaume-Uni prendrait par exemple la tête d'une armée de l'air et d'une marine, et la France coordinerait des opérations terrestres et assurerait la dissuasion nucléaire.

Certains peuvent penser que cela reviendrait à sacrifier la relation spéciale avec l'Amérique, ou d'autres pays. Bien davantage, cela pourrait approcher la France du duo et permettre aux États-Unis de s'affairer en d'autres zones du monde. Cela permettrait aussi de réaliser le vieux rêve de De Gaulle d'instaurer un directorat tri-partite de l'OTAN avec à sa tête des Américains et des Franco-Britanniques, ces derniers dépassant de loin tous les autres membres de l'alliance en représentation et constituant une puissance véritablement mondiale.

Ce qui est sûr, c'est que le partenariat franco-britannique actuel est un résultat des coupes budgétaires ; il n'en est pas moins une démonstration de confiance profonde. La crise libyenne aura montré que Londres n'était plus dans une attitude de suivisme vis-à-vis de Washington, et qu'une coalition franco-britannique pouvait avoir du succès sur la scène mondiale. Il n'y aura de nouveaux résultats que si les deux pays arrivent à mettrent en commun leurs ressources et leurs politiques, et à les adapter aux défis du monde actuel.

Concluons en remarquant que l'écrivain anglais Douglas William Jerrold avait tort quand il disait que "la meilleure chose [...] entre l'Angleterre et la France", c'est "la mer".

 

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

Sur Internet

 

*Sources

Budget : US : National Security Strategy - White House website ; China : 2010 Annual Report to Congress Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China ; UK : Defence Select Committee ; France : Secrétariat général pour l'administration (Budget) ; Russia : "The SIPRI Military Expenditure Database" du Stockholm International Peace Research Institute.

Personnel actif :  Estimations du 2010 CIA World Factbook and the 2010 Quadriennal Defence Review from the Center for Strategic and International Resources

Aéronefs : US : United States Air Force Posture Statement ; China : "The Military Balance 2011" by the International Institute for Strategic Studies ; UK : Column 520W (Parliament of the United Kingdom) ; France : Secrétariat général pour l'administration (Budget) ;  ; Russia : "The SIPRI Military Expenditure Database" from the Stockholm International Peace Research Institute and "warfare.ru" estimates

Vaisseaux de guerre : US : "Status of the Navy" US Navy ; China : 2010 Annual Report to Congress Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China ; UK : Official Navy Ships, Royal Navy website ; France and Russia : 2010 CIA World Factbook et 2010 Quadriennal Defence Review du Center for Strategic and International Resources

Porte-avions : 2010 CIA World Factbook

Super portes-avions : (Terme semi-officiel pour décrire des porte-avions déplaçant plus de 70,000 tonnes. Inclue les navires commandés et en construction) : The Military Balance 2011" de l'International Institute for Strategic Studies and 2010 CIA World Factbook (note : Le gouvernement français n'a pas encore annoncé sa décision au sujet de la construction du second porte-avions nucléaire)

Têtes nucléaires : "Status of World Nuclear Forces" de la Federation of American Scientists

 

 

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Crédits : The Prime Minister's Office's photostream

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