USA et Nouvelle Europe: état des lieux des relations économiques et commerciales

Par Antoine Lanthony | 17 mai 2007

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “USA et Nouvelle Europe: état des lieux des relations économiques et commerciales”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 17 mai 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/196, consulté le 17 juillet 2019

articlelot_737Dès la chute des régimes communistes en Europe, les démocraties naissantes d’Europe centrale et orientale ont tourné leur regard vers l’Ouest. De même, à l’instar des pays Baltes nouvellement indépendants et rapidement émancipés, la plupart des ex-républiques soviétiques ont tenté de sortir de l’orbite russe au cours des dernières années.

Enfin, la dislocation de la Yougoslavie a maintenant abouti à six Etats qui ont également tourné, à des rythmes différents, leur regard vers l’Ouest, même si la relation entre la Serbie et l’Occident reste encore à clarifier, l’épineuse question du Kosovo en étant l’un des éléments clés.

Si les élargissements de l’OTAN mais surtout de l’Union européenne ont durablement ancré certains de ces Etats dans le monde euro-atlantique, leur participation massive à la guerre en Irak déclenchée en 2003 a laissé en France l’image de pays sous influence politique et diplomatique américaine. Voyons ce qu’il en est au niveau économique et commercial.

Un faible positionnement auprès des principaux pays de la région et une balance commerciale déficitaire pour les Etats-Unis.

En décembre 1975, Anne de Tinguy notait dans la revue d’études comparatives Est-Ouest que « l'U.R.S.S. peut offrir aux Etats-Unis un certain nombre de matières premières, dont ces derniers sont importateurs ; à cet égard, il est certain que la position soviétique sort renforcée de la hausse du prix de l'or et du pétrole ». Trente-deux ans plus tard, cette phrase est d’actualité. Dans leur stratégie de diversification de leurs sources d’approvisionnement en matières premières, la Russie est un partenaire que les Etats-Unis ne peuvent évidemment pas négliger.

La Russie est donc, parmi l’ensemble des Etats issus de l’effondrement du système communiste, le pays avec lequel les Etats-Unis ont de loin le plus de relations commerciales, tout en se situant seulement au 19ème rang des importations américaines.

De plus, cette relation est presque à sens unique dans la mesure où les Etats-Unis importent environ quatre fois plus qu’ils n’exportent, soit, selon les chiffres du département américain du commerce, des importations de 10 milliards de dollars de produits pétroliers et gaziers, mais aussi de 4 milliards de dollars de fer, acier, aluminium et dérivés pour l’année 2006. Cela n’en fait pour autant qu’un partenaire économique de second plan pour la Russie, avec moins de 5% de ses échanges, derrière l’Allemagne, l’Ukraine ou la Chine.

Au-delà de la relation avec la Russie, emprunte de pragmatisme énergétique, l’Europe centrale et orientale, les pays Baltes, les Balkans et le Caucase forment une large zone avec laquelle les Etats-Unis réalisent relativement peu d’opérations commerciales. Sans grande surprise, la Pologne, la République tchèque et la Hongrie sont ceux qui entretiennent les plus fortes relations commerciales avec les Etats-Unis en termes de volumes. Ces trois pays ont également une balance commerciale excédentaire vis-à-vis des Etats-Unis, grâce à des exportations de produits industriels lourds ou manufacturés, de fer et d’acier notamment, qui compensent nettement les achats, en premier lieu aéronautiques.

De plus, ces pays, qui sont parmi les plus importants récipiendaires mondiaux (par habitant) d’investissement direct étranger, en reçoivent relativement peu en provenance des Etats-Unis, mais plus généralement en provenance de l’Allemagne voisine, d’Italie, de France, des Pays-Bas ou d’Asie. La présence française est notamment assurée par les grands groupes de la distribution ou de l’automobile que sont Carrefour ou PSA.

Les quatre pays d’Europe centrale ont tous pour premier partenaire commercial l’Allemagne (environ 30 % des échanges) ; viennent ensuite la Russie, l’Italie, l’Autriche, la France et les Pays-Bas. Ces pays ont également réussi à développer une dynamique régionale d’investissements et d’échanges commerciaux.

Quelques relations ciblées avec les pays Baltes, les Balkans ou le Caucase.

Au cœur de la partie européenne de la défunte Union soviétique, les Etats-Unis entretiennent des relations économiques et commerciales restreintes avec l’Ukraine (800 millions de dollars d’importation de fer et d’acier en 2006) ou avec la Biélorussie (importation de fertilisants et de produits pétroliers).

Les pays Baltes, sont, quant à eux, des exportateurs de produits pétroliers à destination des Etats-Unis, bien que n’étant pas des pays producteurs mais seulement de transit. La Lituanie, avec presque 5% de ses échanges commerciaux réalisés avec les Etats-Unis, est l’un des pays les mieux positionnés dans ce domaine. L’Allemagne, les pays scandinaves et la Russie sont les principaux investisseurs dans la région.

Le dernier grand fournisseur d’énergie de la zone géographique que nous balayons ici est l’Azerbaïdjan qui a vendu pour plus de 700 millions de dollars de produits pétroliers aux Etats-Unis, l’une des conséquences du rapprochement énergétique opéré en collaboration avec la Géorgie voisine au profit des firmes et pays occidentaux. Géorgie et Arménie, les deux économies les plus faibles de la région, sont quant à elles déficitaires dans leurs relations commerciales avec les Etats-Unis et restent dépendantes de leurs relations avec leurs turbulents voisins.

Pour compléter notre tour géographique, un regard sur les pays balkaniques nous apprend que ceux-ci réalisent principalement leurs échanges commerciaux avec l’Italie et l’Allemagne, mais aussi avec la Russie, la Turquie, la Grèce ou l’Autriche dans une moindre mesure. Les Etats-Unis exportent peu vers les pays de la région et importent quelques spécificités comme du tabac, de l’acier ou des fertilisants. De même, leurs investissements restent très modestes.

Globalement, les relations commerciales entre les Etats-Unis et la Nouvelle Europe, sont donc faibles statistiquement parlant, même si ces données sont à modérer car certaines sociétés américaines opèrent via des filiales locales dont l’activité n’est pas comptée en tant qu’entreprise de droit américain. Malgré cela, ces relations sont déficitaires et ciblées sur les matières premières, l’énergie, la chimie et certains produits industriels.

Les seuls pays avec lesquels les Etats-Unis ont une balance commerciale peu déficitaire voire bénéficiaire sont les économies les plus faibles de la région : Arménie, Géorgie, Moldavie, Macédoine, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Albanie. La Lituanie, bien qu’intégrée aux structures euro-atlantiques et bénéficiant de fonds européens, fait exception à cette règle en présentant une balance commerciale équilibrée avec Washington.

L’Allemagne, qui a pu réorienter une partie de ses échanges vers ses voisins orientaux, semble le principal et évident bénéficiaire de la chute du mur de Berlin et de l’élargissement de l’Union européenne vers l’Est. Cependant, d’autres pays comme l’Italie, la France, les Pays-Bas ou les pays nordiques ont su pénétrer ces marchés et peser économiquement là où le poids politique a pu sembler acquis aux Etats-Unis.

Néanmoins, il convient de tempérer cette faible présence des Etats-Unis sur le plan économique.

Des axes clés pour l’influence et le positionnement économiques américain.

L’un des facteurs permettant de tempérer cette relative absence économique et commerciale des Etats-Unis semble être l’aéronautique.

Dans le domaine civil, bien que proches des terres d’Airbus, les pays de la Nouvelle Europe sont en effet de grands utilisateurs et acheteurs de Boeing. Ainsi, la compagnie nationale polonaise LOT a été la première compagnie régulière européenne à passer commande du prochain Boeing 787. De plus, une large majorité des flottes des principales compagnies de la région est composée principalement ou uniquement d’aéronefs américains.

Sur un plan militaire, tout le monde a en tête le très controversé achat de 48 avions de combat F-16 par l’armée polonaise, peu avant son adhésion à l’Union européenne, aux dépens de matériel similaire français ou anglo-suédois. Outre cet épisode emblématique, la mise aux normes otaniennes des armées de l’Est a également vu des contrats remportés par des entreprises françaises ou suédoises et la lutte sera vraisemblablement âpre dans les années à venir.

Le second facteur ayant une influence positive sur les relations économiques entre les Etats-Unis et la Nouvelle Europe est humain.

D’une part, de nombreux « Américains » sont rentrés dans leurs pays d’origine pour occuper des postes importants, dans de grandes entreprises, l’administration et jusqu’à la fonction suprême comme le nouveau président estonien Toomas Hendrik Ilves.

D’autre part, certains pays disposent d’une diaspora active et puissante sur le sol américain, capable d’infléchir une tendance ou de faire pencher une décision, à l’instar des diasporas albanaise ou arménienne. Il ne faut enfin pas oublier les racines tchèques ou polonaises de certains décideurs états-uniens dont le cœur peut être amené à vibrer au son de plusieurs hymnes et qui peuvent exercer, au même titre que les diasporas, des actions de lobbying, tant politique qu’économique.

Il existe enfin un troisième levier d’influence américaine qui se situe aux frontières du politique et de l’économie : USAID. L’agence des Etats-Unis pour le développement international est en effet une agence fédérale indépendante qui a pour but de promouvoir aide, assistance et développement dans le cadre global de la politique étrangère des Etats-Unis. Elle est pour cela en lien avec le Département d’Etat.

L’une des quatre sections d’USAID est la section « Europe et Eurasie » qui mène des actions dans de très nombreux pays de la région. Si certains programmes ont pris fin lorsque la démocratie et l’économie de marché ont semblé complètement ancrées, comme en Pologne ou en République tchèque, d’autres sont actuellement très actifs comme en Géorgie où plus de 800 millions de dollars d’aide ont été versés depuis 1992.

Cette aide a peu d’influence directe sur le volume des relations économiques entre les Etats-Unis et les pays concernés. USAID, au-delà de ses actions humanitaires et sociales, apporte par contre des informations techniques et juridiques pour aider les entreprises locales à se mettre aux normes et accéder aux marchés internationaux, elle leur offre des opportunités bancaires ou d’investissements, elle œuvre pour une meilleure gouvernance économique qui implique les Etats, les entreprises et la société civile. Globalement, l’action d’USAID, si elle est évidemment ciblée en premier lieu sur les zones d’intérêt pour les Etats-Unis, apporte une aide non négligeable quant à l’intégration dans l’économie mondiale de pays aux systèmes politico-économiques encore en phase de transition.

Une Nouvelle Europe multiforme.

L’influence des Etats-Unis sur la Nouvelle Europe est forte et elle paraît, en première approche, être présente à tous les niveaux. Si elle est incontestable en termes politiques, diplomatiques, mais aussi culturels et humains, elle est beaucoup plus faible et nuancée sur un plan économique où seuls quelques secteurs d’activités sont concernés par les échanges de biens et services. A travers USAID, les Etats-Unis mènent également de nombreuses actions de développement qui ont des retombées économiques positives pour les Etats qui en bénéficient et profitent à l’image des Etats-Unis dans cette région du monde où leur action reste importante.

La Nouvelle Europe apparaît donc sous deux aspects : proche des Etats-Unis sur un plan politico-diplomatique ; mais beaucoup plus proche de l’Allemagne, n’ayant pas rompu ses liens avec la Russie, ouverte à l’Italie ou à la France, suscitant des intérêts est-asiatiques et mettant en place des dynamiques internes sur un plan économique.

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Récapitulatif des exportations et importations des Etats-Unis avec l'Europe post-communiste, pour l'année 2006 (millions de $)

Pays Exportations Importations Balance commerciale des Etats-Unis
Russie 4 717 19 783 -15 066
Pologne 1 961 2 255 -294
Hongrie 1 188 2 581 -1 393
République tchèque 1 123 2 352 -1 229
Ukraine 756 1 639 -883
Lituanie 567 571 -4
Roumanie 550 1 119 -569
Slovaquie 510 1 358 -848
Bulgarie 293 459 -166
Géorgie 266 105 161
Lettonie 246 299 -53
Slovénie 239 485 -246
Azerbaïdjan 231 716 -485
Estonie 222 526 -304
Serbie et Monténégro 147 68 79
Croatie 147 353 -206
Arménie 80 47 33
Biélorussie 74 539 -465
Bosnie-Herzégovine 52 26 26
Moldavie 30 37 -7
Albanie 28 24 4
Macédoine 22 42 -20

 

Source : National Trade Data, International Trade Administration, US Department of Commerce

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Pour aller plus loin :

picto_2jpeg A lire 
picto_2jpeg Ronald Hatto et Odette Tomescu, Les Etats-Unis et la « Nouvelle Europe », La stratégie américaine en Europe centrale et orientale, CERI / Autrement, Paris, 2007
picto_2jpeg

Anne de Tinguy, "Les relations économiques et commerciales soviéto-américaines de 1961 à 1974" in Est-Ouest, Volume 6, décembre 1975

picto_1jpeg Sur Internet
picto_1jpeg CIA World Factbook, profils pays avec de nombreuses données commerciales (en anglais)
picto_1jpeg National Trade Data, International Trade Administration, US Department of Commerce (en anglais) 
picto_1jpeg Page Europe et Eurasie de l'USAID (en anglais)
picto_1jpeg Ministère tchèque de l'industrie et du commerce (en anglais)

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