Une visite en Biélorussie, observations et impressions

Par Martyna Kowol | 10 septembre 2014

Pour citer cet article : Martyna Kowol, “Une visite en Biélorussie, observations et impressions ”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 10 septembre 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1847, consulté le 24 juin 2017

Quand j’avais 14 ans, mon collège participait à un échange scolaire avec une école du Danemark. C’étaient d’abord les élèves danois qui étaient venus nous rendre visite en Pologne. Je me rappelle que beaucoup d’entre eux étaient surpris que nous ayons la télévision, que les routes ne soient pas trouées et que dans les magasins on puisse acheter tout ce dont on avait envie. Comme cela nous faisait rire, mes amis polonais et moi, cette image danoise de notre pays ! Quatorze ans plus tard, c’est moi la fille qui part découvrir l’Est et visiter un pays dont elle ne sait grand chose. Une certaine excitation m’anime à l’idée de rendre visite à mes voisins biélorusses, mais aussi de l'appréhension - la tête pleine d’idées à confronter. Siergey, notre ami biélorusse, serait mort de rire s’il avait su lire mes pensées.

Les premiers pas à l’Est

Please fill out this form and keep it. Remember, you cannot lose it”- il a l’air très fier de son anglais ce douanier biélorusse quand il explique à Marco, mon compagnon de voyage italien, comment remplir le formulaire d’immigration. Nous sommes dans le train qui va de Bialystok à Grodno et traverse la frontière polono-biélorusse. C'est donc au cours des premières secondes de mon arrivée chez les voisins de l'Est que s’écroule l’un des stéréotypes installés dans ma tête. Les Biélorusses se débrouillent en anglais!

Après un second contrôle hors du train, nous arrivons à la station de Grodno. Tout est neuf et moderne. Notre bus pour Minsk part dans trois heures, nous avons donc un peu de temps pour faire du tourisme. Grodna est une ville petite, verte et agréable. Le seul bâtiment qui nous fait penser à l’héritage soviétique est le monumental « Théâtre Dramatique » construit entre 1977 et 1984.

(Devant le Théâtre Dramatique, Grodna)

Plutôt que l’architecture, c’est la mentalité de quelques habitants qui semble conservée de l’époque passée. La méfiance envers les autres, le sentiment que l’on doit lutter pour tout et que l’on ne peut être respecté qu’en se comportant de manière désobligeante sont au cœur de cette mentalité. Elle se déploie dans toute sa splendeur au moment où une femme se promène avec sa petite fille au centre-ville et où soudainement il commence à pleuvoir. Elle décide alors d’entrer dans un café grignoter un morceau de gâteau. Malheureusement tous les sièges sont occupés. Elle commence déjà à observer les gens attentivement et voit un couple avec deux tasses de café. Elle se met à coté d’eux, debout, et les regarde. Au moment où la jeune fille du couple soulève sa tasse pour prendre sa dernière gorgée de son café, elle lui dit : « Voilà, tu as fini, alors laisse ta place pour les autres. » La fille étonnée lui répond en polonais qu’elle attend encore son morceau de gâteau. Elle fait une grimace dégoûtée et dit à haute voix pour que tout le monde entende : « Elle le fait exprès.» Quand l’ami de la jeune fille se lève pour apporter les gâteaux, elle s’assoie rapidement à sa place. Sa petite fille gênée lui rappelle que la place est occupée, elle lui répond de se taire. Elle fait comme si la touriste n'existait pas, elle ne la regarde même pas. Quand son ami revient, ils s'assoient sur la même chaise. La femme mange tranquillement son gâteau. Elle a gagné sa petite guerre. Cette mentalité se reproduit aussi lorsque le couple achète des billets à la caisse de la station de bus. La jeune touriste explique en polonais qu’ils voudraient acheter deux billets pour Minsk. La vendeuse lui demande quand. La touriste demande de répéter la question, car le mot biélorusse ressemble davantage à la question « où ». La vendeuse lève alors les yeux au ciel pour montrer son ennui et lui répète la question. La touriste ne comprend toujours pas et lui demande si elle parle anglais, la vendeuse perd alors patience. Elle n’a pas le goût de parler anglais. Elle commence à lui crier dessus jusqu’à ce que son ami hausse la voix et lui dise « We want two tickets to Minsk NOW ! ». Finalement, le mot-clef. Elle sourit et leur vend les billets. Ces situations me font rire et me rendent nostalgique, car je reconnais très bien ce type de comportement de la Pologne d’il y a dix ans.

Millionaires pour un week-end

Nous approchons de la capitale. En entrant dans la ville, on a l’impression que le processus de reconstruction de Minsk, complètement détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, n’est pas encore achevé. Avant d’atteindre le centre nous croisons des centaines des blocs d’immeubles en construction.

(Les blocs d'immeubles, Minsk)

Une fois à la gare principale, nous nous dirigeons vers un distributeur d’argent et en quelques clics nous devenons millionnaires. Ce n’est pas si difficile quand 1 euro correspond aux 14 000 roubles biélorusses.

La  nouvelle Minsk est une véritable ville phare de l’architecture stalinienne. Les batiments sévères pour faire peur et les grandes avenues pour contrôler la foule sont caractéristiques de ce style. Je ne suis sûrement pas une passionnée de la période stalinienne, mais j’admets que la ville est étrangement attirante.

(La rue de Lénine, Minsk)

Nous décidons de nous promener jusqu’à notre auberge. L’entrée du centre-ville est marquée par deux tours puissantes, l’une avec l’horloge la plus grande du pays. Nous passons entre les tours, puis à travers le Jardin de Michailovsky, très intéressant de par ses statues romantiques. Ensuite nous remontons l’avenue de l’Indépendance, la rue principale de la capitale où, à côté des magasins des grandes marques occidentales, se trouve le siège du KGB. Notre auberge est située à Traetskae Pradmestse, un endroit charmant, plein de cafés et restaurants, construit pour donner une idée de ce à quoi ressemblait la vieille ville minskoise d'avant la guerre. Nous laissons nos bagages à l’auberge et continuons la visite en opérant une seule petite pause pour goûter les délicieux draniki, les galettes de pommes de terre, considérées en Biélorussie comme un plat national. Minsk est joliement illuminée pendant la nuit. Elle semble tranquille et sûre.

(Devant l'hôtel de ville, Minsk)

Nous choisissons de rentrer à l’auberge en métro. Pour accéder aux quais, il faut acheter un jeton en plastique; dans toutes les stations une dame et un policier surveillent si tout le monde passe correctement. Après quinze minutes, une voix féminine nous informe en anglais que nous sommes arrivés à Niamiha, notre station. Bonne nuit, Minsk!

Chez les Radziwiłł l’auto-stop est payant

Le lendemain nous prenons un bus pour Mir. Notre projet est de visiter deux châteaux de la famille polonaise de Radziwiłł qui gouvernait le territoire du temps de la République des Deux Nations (un grand pays puissant formé en 1569 à partir du Royaume de Pologne et du Grand-duché de Lituanie). Les châteaux, tous les deux classés au patrimoine mondial de l'UNESCO, se trouvent dans des villes situées très proches l’une de l’autre, à 100 km à peu près de Minsk. C’est assez facile d’y arriver depuis la capitale. Les problèmes commencent si l’on souhaite se déplacer entre les villes. L’unique bus part de Mir pour Niasvij à 17 heures. C’est trop tard pour nous, il nous faut trouver une autre solution. J’adore l’idée de faire de l'auto-stop, mais Marco reste sceptique. Finalement je le convaincs et, après avoir aperçu l’extérieur du charmant château de Mir, nous nous positionnons dans la rue. Nous attendons une demi-heure avant qu’une voiture ne s’arrête, deux hommes à l'intérieur. Le conducteur nous explique qu’il va dans une ville située avant Nisvij, mais si nous sommes prêts à le payer, il nous accompagnera jusqu'à l’entrée du château. Le prix nous parait un peu abusif, mais que faire, je ne pourrais pas quitter la Biélorussie sans avoir vu cette résidence célèbre. Comme promis, on nous laisse devant la forteresse. Nous scannons nos billets et entrons dans la cour. Il commence à pleuvoir, nous visitons les intérieurs. Avec une foule de touristes, nous traversons les salles magnifiques en admirant les équipements et les aménagements de l’époque.

(Le château de Mir)

Le guide explique qu’il y a deux bus qui vont de Niasvij à Minsk par jour. C’est possible, malheureusement personne ne peut nous indiquer la station ou plutôt chaque personne interrogée nous indique des directions différentes. Après une heure sous la pluie en cherchant le moyen de rentrer à la capitale, nous apercevons un tableau avec le mot « Minsk » accroché derrière la vitre d’un car touristique. C’est notre chance. Le groupe décide d’accepter deux touristes à bord. L’organisatrice de l’excursion doit parler biélorusse ou trasjanka (un mélange de russe et biélorusse) parce que je la comprends facilement, ce qui nous permet de bavarder pendant le trajet. Une heure et demie plus tard et nous sommes de retour à Minsk. Nous payons 100 000 roubles (environ 8 euros) à la dame du bus et descendons sur la place de Lénine, ou plutôt sur la place de Nezalezhnastsi (la place de l’Indépendance). A Minsk les noms soviétiques sont utilisés indifféremment de ceux postsoviétiques, ce qui crée beaucoup de confusion. La place est impressionnante, avec ses édifices monumentaux, et une grande statue de Lénine est érigée devant le siège du gouvernement. « Pourquoi est-elle toujours ici ? Pourquoi ne la détruisent-ils pas ? » s’interroge Marco. Plus tard le soir, il posera cette question à Siergey avec qui nous nous sommes donnés rendez-vous au nord de Minsk et il aura sa réponse.

(La place de l'Indépendance (Ploscha Nezalezhnastsi) avec la statue de Lénine, Minsk)

Comme nous avons encore une heure avant le rendez-vous, nous en profitons pour aller voir la célèbre bibliothèque nationale. Nous prenons le métro vers la station Ushod, mais nous descendons à Vostok. Nous sommes-nous trompés ? Bien sûr que non, c’est la même station et les deux mots signifient « l’est » en biélorusse et russe. La bibliothèque, appelée « le Diamant » en raison de sa forme et construite sur ordre de Loukachenko entre 2002 et 2006, est un exemple extraordinaire de l’architecture moderniste. Ce bâtiment inhabituel est situé en dehors de la ville et parait se trouver au milieu d’un immense chantier de construction. Où que l’on  regarde, on voit des grues énormes et des immeubles à appartements incomplets.

Les deux visages d’un même pays

C’est le temps de rejoindre Siergey (son nom en biélorusse se prononce « Siarhei », mais il préfère la version russe). Nous partageons avec lui nos impressions sur son pays. Il nous explique pourquoi Lénine est toujours présent dans les villes. « Nous les Biélorusses n’aimons pas les révolutions, mais préférons les changements progressifs. Nous ne voulons pas suivre le chemin que l’Ukraine a choisi. Nous laissons les noms soviétiques et ne détruisons pas les monuments de l’époque passée, parce qu’ils ne constituent plus aucune valeur symbolique pour nous, nous ne les remarquons même pas. Vous avez vu que les jeunes d’ici ne sont pas différents de leur pairs à l’ouest de la frontière ». Nous sommes d’accord avec Siergey. La Biélorussie est l’un de ces pays où la société se situe en amont des dirigeants.

Le lendemain à 6h du matin, nous nous joignons aux passagers voyageant depuis Moscou et entamons notre voyage retour. Pour que le temps à bord passe plus vite, un film est projeté. A ma grande surprise c’est l’un des épisodes de la série sur Percy Jackson, un garçon demi-dieu. Regarder cet exemple phare de la pop culture américaine doublé en russe dans un train provenant de Moscou me semble le comble de l’absurde. Nous descendons à Brest, notre dernière destination. Nous avons seulement deux heures pour visiter cette petite ville frontalière. Le guide la décrit plus européenne que Minsk, mais je pense qu’entre les trois villes que nous avons visitées, celle-ci, avec sa gare monumentale et sa forteresse impressionnante, est incontestablement celle qui respire le plus l’air du passé.

(L'entrée de la forteresse de Brest)

Un voisin surprenant

Le train traverse la frontière très lentement. L’après-midi nous sommes de retour en Pologne.

Au moment de planifier ce voyage, je pensais que j’allais visiter un Etat exotique - « la dernière dictature d’Europe » - où il faudrait apprendre à connaître les gens et leurs modes de vie. Mais il s’est avéré que j’ai passé trois jours dans un pays qui ressemble beaucoup au mien. Les jeunes de mon âge parlent les langues étrangères, s’habillent dans les mêmes magasins que moi, socialisent dans les cafés. Leur capitale est moderne, propre, pleine de jolis parcs pour se reposer et d’endroits à visiter. Elle se développe à un rythme fou, et devient de plus en plus chère (les prix sont déjà aussi hauts qu’en Pologne). Le vent du changement souffle depuis longtemps sur ce territoire. Pourquoi détruire la statue de Lénine si les touristes l’adorent tant ?

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Images photos: © Martyna Kowol pour Nouvelle Europe

Image de couverture: L'entourage de la station Niamiha, Minsk

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