Une brève histoire de la Chine en Europe

Par Gatien Du Bois | 29 juin 2015

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “Une brève histoire de la Chine en Europe”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 29 juin 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1904, consulté le 30 avril 2017

Dans L'Art de la guerre, Sun Tzu décrit les éléments de l'art militaire comme : l'appréciation de l'espace, l'estimation des quantités, les calculs, les comparaisons et les chances de victoire. La présence et l'influence de la République populaire de Chine en Europe n'a jamais été massive mais elle a souvent fait montre de pragmatisme et de stratégie subtile, à l'instar des préconisations de Sun Tzu. Historiquement, cette implication de la Chine en Europe diffère dans ses relations avec l'Europe de l'Ouest (la CE puis l'UE) et avec l'Europe de l'Est.

La Chine et l'intégration européenne

En juillet 1975 à Helsinki se tient la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe. On y formalise les principes de paix et de détente entre Est et Ouest sur base d'une coopération économique et humanitaire. Le dialogue Est-Ouest s'enclenche ce qui permet à la Chine de se rapprocher de la Communauté économique européenne (CEE, ancêtre de l'UE). Les relations diplomatiques entre la République populaire de Chine et les institutions européennes sont officiellement établies le 6 mai 1975, soit peu avant la Conférence.

A partir de là s'enclenche une relation surtout centrée sur l'économie. Traité commercial Chine/CEE (1978); Accord de commerce et de coopération (1985); Partenariat stratégique (1998) qui étend le partenariat en matière d'affaires étrangères, de sécurité, des enjeux mondiaux (changements climatiques, gouvernance de l'économie mondiale) et Partenariat Global (2004), synthèse de l'ensemble des accords depuis 1998. Ces accords rythment le développement des relations entre les deux partenaires. Depuis 2013 un sommet UE/Chine se tient régulièrement et comporte un volet politique, un volet économique et sectoriel et un dialogue interpersonnel.

Toutefois, quelques points contribuent à détériorer les relations entre les deux partenaires: la situation des Droits de l'Homme, Taïwan et l'embargo sur les armes à destination de la Chine. Ce dernier point est la conséquence du massacre de la Place Tiananmen en 1989 qui provoque l'interruption temporaire des relations diplomatiques entre la CEE et la Chine. En raison des intérêts économiques en jeu, les relations se rétablissent rapidement mais l'embargo subsiste. La France, le Royaume-Uni, l'Italie, l'Autriche, la Belgique, la République Tchèque et la Grèce souhaitent sa fin, tout comme Catherine Ashton, alors Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (en 2001), pour qui cet embrago constitue un obstacle au développement de la politique étrangère de coopération et de sécurité UE-Chine. Une position que ne partage pas le Parlement européen ainsi que le Danemark, la Suède et les Pays-Bas (l'Allemagne est partagée).

Pourquoi ce rapprochement de la Chine vers l'UE? A la fin de la Guerre Froide, les relations avec l'UE ne sont pas une priorité pour la Chine. Mais la disparition de l'URSS (en 1991) fait craindre à celle-ci une marginalisation (moins utile dans le jeu stratégique mondial) et son ravalement au rang de puissance régionale moyenne. Il importe donc de trouver de nouvelles alliances afin de contrebalancer le poids de la superpuissance américaine et d'éviter l'isolement. Le rapprochement avec l'UE semble alors tout naturel.

La République populaire de Chine a cependant tendance à privilégier les relations bilatérales avec les Etats membres européens plutôt que de traiter avec les institutions de l'UE; un peu à l'instar de la Russie. A cet égard, l'intervention au Kosovo en 1999 convainc la diplomatie chinoise que l'UE est incapable de prendre des décisions seule. La dépendance aux USA et l'affaiblissement de l'UE consécutif à la crise économique et financière permet à un analyste chinois de dire qu'«il vaut mieux traiter directement avec l'Allemagne plutôt qu'avec l'Europe qui est très affaiblie». Néanmoins, la Chine n'est pas hostile au dialogue avec l'UE (dans le cadre de sa stratégie multipolaire) mais ces relations sont, pour elle, des relations de second ordre. La première visite d'un Président chinois aux institutions européennes date seulement de 2014. La Chine adopte donc une approche différenciée dans ses relations avec les Etats membres de l'UE. Une telle approche n'est pas neuve et a constitué le principe d'action de la Chine dans ses relations avec les pays de l'Est avant même leur entrée au sein de l'UE.

La  Chine et l'Europe de l'Est

Lorsqu'ils appartiennent encore à la sphère d'influence soviétique, Mao Zedong classent les pays d'Europe centrale et orientale (PECO) dans la "zone intermédiaire" ou la "seconde zone intermédiaire". Faisant partie du bloc soviétique et du front anti-impérialiste (anti-américain), ces Etats occupent une position spéciale dans la politique étrangère de la République populaire de Chine qui s'en méfie. Ainsi, la Chine ne joue pas un rôle de premier plan dans les affaires politiques des républiques communistes.

Les liens entre les PECO et Moscou contribuent à façonner par ricochet les relations entre ces pays et la Chine. Ainsi, Pékin soutient-il la répression de 1956 en Hongrie mais condamne celle de 1968 en Tchécoslovaquie. Bonnes au début, ces relations se détèriorent durant la première moitié des années 60. A cette période, la Chine observe avec attention les différences à l'intérieur du bloc communiste et utilise un "traitement différencié" dans ses relations avec les PECO. La stratégie chinoise est de faire pencher la balance des pouvoirs en sa faveur, sans pour autant vouloir le renversement de l'URSS. Les relations avec les PECO sont vues au prisme de leur (supposé) attachement au "marxisme-léninisme réel". Suivant cette logique, la dénonciation par l'Albanie de l'URSS comme "révisionniste" la pousse dans les bras de la Chine qui, de son côté, est intéressée par des facilités maritimes à Vlora. Pour des raisons similaires, on assiste à un rapprochement Chine-Yougoslavie.

Limitée un temps à de la propagande à destination de l'aile extrême-gauche des partis communistes, l'action de Pékin se fait peu à peu plus concrète. L'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie en 1968 permet à la Roumanie d'obtenir la promesse d'une aide chinoise en cas d'intervention similaire. Les relations Chine-PECO se réchauffent progressivement à partir de la fin des années 70 et dans les années 80. Plusieurs facteurs expliquent cela. D'une part, les changements qui se produisent à l'intérieur de la Chine: l'échec du "Grand bond en avant" et la crise économique qui s'ensuit; la fin de la "Révolution culturelle" en 1969; le décès de Mao Zedong (1979) et l'arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping qui lance les réformes économiques. D'autre part, les signaux ambigus donnés par Moscou à ses alliés du bloc de l'Est. Dès lors, la Chine adopte une diplomatie fondée sur les "Trois principes de respect": respect pour les politiques étrangères et domestiques des pays de l'Est, pour leur relation spéciale avec l'URSS et respect de la voie choisie pour la poursuite de leurs relations bilatérales.

La chute du Mur de Berlin prend de court la République populaire de Chine. La période concomitante à la chute des régimes communistes en Europe constitue une période de flottement dans les relations entre ces pays et Pékin. Les investissements chinois dans les économies des pays de l'Est sont d'abord le fait de Taïwan, soutenue paradoxalement par la Chine continentale. A partir de 2004/2006 cette dernière commence à (ré)investir la région, d'abord timidement. Le grand tournant se produit en 2008 consécutivement aux Jeux olympiques qui se déroulent à Pékin. Au début du moins, il s'agit d'investissements économiques sans arrière pensée politique.

Perspectives actuelles

Depuis plusieurs années, le gouvernement chinois encourage ses hommes d'affaires à investir en Europe. Le montant de ces investissements est passé de 6 milliards d'euros en 2010 à 27 milliards d'euros quatre ans plus tard. L'UE est d'autant plus accueillante que la crise économique a durement touché certains de ses Etats membres et qu'elle ne dispose pas de budget conséquent en temps de crise économique pour soutenir ces pays en quasi-faillite. Les PECO sont un réservoir de main d'œuvre qualifiée mais bon marché et constituent de nouveaux marchés pour les industries chinoises. Les visites prolongées d'officiels chinois sont à cet égard révélatrices du lobbying chinois en vue d'obtenir des contrats.

Le Premier ministre chinois Li Keqiang a indiqué en 2014 que la Chine créerait un fonds d'investissement de 3 milliards de dollars pour faciliter le versement de fonds aux PECO. Cet engagement vient s'ajouter à ligne de crédit spéciale d'un montant de 10 milliards de dollars destiné à soutenir des projets de coopération avec ces pays. Toutefois, il faut se garder des distorsions optiques: les sommes investies dans la région par la Chine ne représentent qu'un dixième de ses investissements en Europe et les montants annoncés ne seront sans doute pas dépensés en totalité. Enfin, la République populaire de Chine détient aussi des bons souverains de la zone euro (moyen de ne pas être dépendante des USA). L’UE encourage également ses membres à rejoindre l'Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) créée en 2014 à l’initiative de la Chine et concurrence directe aux activités de la Banque mondiale.

Sans entrer dans le détail, mentionnons ici les grands axes de la présence chinoise au sein de l'UE. Les investissements chinois se concentrent principalement dans les infrastructures et les projets énergétiques. Il s'agit d'une politique globale de modernisation des infrastructures stratégiques pour la Chine. C'est ce qu'on désigne sous le vocable de "nouvelle route de la soie". Ce projet vise à améliorer et à accélérer la création d'un réseau de distribution des produits chinois et à augmenter le trafic est/ouest.

D'autre part, l'action de la Chine se fait également sentir en matière d'éducation et de recherche. Des accords permettent aux étudiants chinois de venir se former en Europe (par exemple, bourses pour les étudiants chinois au Collègue d'Europe) et des échanges universitaires existent qui permettent la formation de cadres chinois en Europe (et inversement de cadres européens en Chine). La formation des élites à l'étranger n'est pas chose nouvelle: un terme du 19e siècle les désigne d'ailleurs comme des "retours d'Occident". La Chine est également intéressée par la coopération scientifique et technologique avec l'UE (création de centres de R&D en Serbie, Croatie, Hongrie et récemment en Belgique, à Louvain-La-Neuve: le China-Belgium Technology Center). Elle participe activement à des projets internationaux tels que Galiléo ou Iter. Il existe également des accords bilatéraux visant à faciliter l'implantation de populations chinoises dans certains pays de l'Est (accords avec Varsovie en 2012 et avec Bucarest en 2013).

Enfin, il faut noter l'existence d'une certaine diplomatie culturelle chinoise à destination de l'UE. Celle-ci se traduit par la présence d'Instituts Confucius en Europe. Dotés d'un budget de 278 millions d'euros en 2013, ces centres de diffusion de la langue et de la culture chinoises s'inspirent de l’Alliance Française et du British Council. Pour certains, « les Instituts Confucius sont un outil de propagande du gouvernement chinois » (selon un diplomate français en poste en Chine, cité par Rue89 le 4/11/2014). Autre instrument du soft power chinois, l'organisation d'expositions sur le continent européen (ex. La Cité interdite au Louvre en 2012).

Conclusion

Si ce n'était pas le cas précédemment, la République populaire de Chine assume de plus en plus son action en Europe. Sa stratégie de lobbying et d'utilisation du soft power est en outre accueillie avec bienveillance par l'UE, spécialement en période de restriction budgétaire et de croissance faible.

Sans surprise, les PECO sont particulièrement intéressés par les investissements chinois. Ils y voient une possibilité de bénéficier des largesses d'un partenaire économique et géopolitique puissant. Sans pour autant remettre en question leur attachement à l'UE (ou la perspective de leur adhésion), cela leur permet de garder une porte ouverte vers l'Asie et d'instiller une dose de concurrence aux investissement économiques russes. A noter qu'il existe depuis 2012 un secrétariat spécial pour la coopération avec l'Europe centrale et orientale au sein du ministère chinois des Affaires étrangères. En outre, des rencontres 16+1 (Chine/PECO) se tiennent régulièrement. Est-ce une alternative à l'UE? La réponse est mitigée en ce qui concerne les Etats non membres de l'UE. Selon Pékin, ce forum est différent (on pourrait dire "parallèle") des relations UE/Chine. Il s'agit de palier le manque de moyens financiers de l'UE pour aider ces pays. De plus, les engagements économiques respectent la régulation européenne. D'un autre côté, il peut s'agir d'une alternative alléchante sur le court-terme à une candidature au sein de l'UE. Mais la contrepartie des investissements et des aides suppose le soutien à la position chinoise sur la scène internationale. L'ombre de Sun Tzu n'est pas loin...

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe 

A lire

  • Philippe Le Corre, Alain Sepulchre, L'offensive chinoise en Europe, Fayard, 2015

  • Jing Meng (éd.), "Convergence and divergence between the EU and China and the politics of Chinese investments in Europe", in Asia Europe Journal, vol. 12, n° 1-2, mars 2014

  • Theresa Fallon, "China's pivot to Europe", in American Foreign Policy Interests: The Journal of the National Committee on American Foreign Policy, vol. 36, n° 3, 2014

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