Un passé commun. Auschwitz, Katyn, Srebrenica : quelle mémoire pour les Européens ?

Par Capucine Goyet | 20 novembre 2010

Pour citer cet article : Capucine Goyet, “Un passé commun. Auschwitz, Katyn, Srebrenica : quelle mémoire pour les Européens ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 20 novembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/983, consulté le 18 novembre 2019

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Une historienne polonaise, Maria Janion, déclara : « Oui à l’Europe, mais nous y rentrerons avec nos morts. » Nos morts ? Oui, les mémoires européennes sont multiples et fragmentées : à l’Est ou à l’Ouest, des noms comme Auschwitz, Katyn ou Srebrenica ne résonnent pas de la même façon. Pourtant le passé européen est commun. La première table ronde du colloque du 24 novembre, à l'occasion des 5 ans de Nouvelle Europe, revient sur ces violences de masse.

Pour approcher cette question délicate avec précision, Nouvelle Europe a réuni à l’ISEG un panel de spécialistes : Florence Hartmann, journaliste et ancienne conseillère auprès du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie ; Jacques Rupnik, politologue spécialiste des problématiques de l’Europe centrale et orientale ; enfin,  Nathalie Tenenbaum, chef de projet de l’Encyclopédie en ligne des violences de masse (massviolence.org).

Que sont les « violences de masse » ?

À la question « Pourquoi avoir choisi le terme de « violences de masse » ? », Nathalie Tenenbaum donne  l’explication de sa démarche. Le titre initial de l’encyclopédie en ligne était « Encyclopédie des génocides et des massacres ». Mais, celui-ci risquait de susciter une lutte de labellisation. Le terme-même de « génocide » a été créé en 1944 par Raphaël Lemkin, un juriste polonais réfugié aux États-Unis. Il est ensuite entré dans le droit international en 1948, lors d’une convention à Paris réunissant les 58 États membres qui constituaient alors l’Assemblée générale de l’ONU. À l’époque, le concept de «  génocide politique » n’était cependant pas inclus, selon le souhait des Soviétiques. Nathalie Tenenbaum a donc choisi l’expression « violence de masse » afin d’éviter toute revendication politique et identitaire. Par sa neutralité et sa généralité, elle met l’accent sur l’aspect qualitatif du processus. Il s’agit d’insister sur des phénomènes de destructivité pourvus d’une logique de guerre. Du reste, toutes les modalités opératoires de la violence ethnique sont prises en compte, depuis le génocide des Arméniens en 1915-1916 jusqu’au conflit des Balkans, en passant par la Shoah et les massacres perpétués par l’URSS.

D’après Nathalie Tenenbaum, un génocide doit pouvoir être comparé sans que sa singularité ne soit niée, comme n’importe quel autre événement historique. Cela va de pair avec une volonté de contextualiser et de mettre en perspective toutes les violences de masse. Dans ce cadre, Auschwitz apparaît comme le paradigme de la barbarie humaine. En ce qui concerne le massacre de Srebrenica (juillet 1995), la Cour internationale de Justice l’a qualifié de « génocide ». Il y avait en effet des finalités génocidaires, dans la mesure où des femmes et des enfants ont été massacrés. Il faut néanmoins faire attention à ne pas faire de la mise à mort un sous-produit du phénomène de violences de masse.

Quel rôle joue la justice dans ces violences de masse ? Peut-il y avoir une justice indépendante de l’histoire en train de se faire au présent, c’est-à-dire indépendante du politique ?

Pour Florence Hartmann, il convient tout d’abord de distinguer la « justice classique » de la « justice transitionnelle ». La première a pour dessein de punir les acteurs des violences de masse au moyen d’une enquête et d’un procès, tandis que la seconde cherche à découvrir les faits par d’autres biais : elle n’aboutit donc pas nécessairement à une punition, mais plutôt à une reconnaissance des crimes.

Les violences de masse sont considérées comme des « crimes de système », c’est-à-dire qu’elles sont gérées par des structures. Ces structures peuvent prendre la forme d’un État ou d’un système plus fermé, comme une milice avec des intérêts particuliers. Lorsqu’un phénomène se répète à un même endroit et de manière récurrente, on parle alors de « systématisation ».

Le système de collecte et la confrontation d’informations apportent une dimension quasi-scientifique à la reconstruction des faits. Le but des juges est, en effet, d’aller au-delà de la simple qualification politique. Toutefois, ils n’écrivent pas non plus la totalité de l’histoire. Le besoin d’une communication entre l’historien et la justice apparaît alors indispensable : l’historien ne peut ignorer des faits établis par la justice, de même que la justice ne peut ignorer le décodage établi par l’historien.

Outre les archives, le processus de reconstruction des faits a recours aux « Commissions de la réconciliation et de la vérité » qui poussent les acteurs à raconter ce qu'il s’est passé, même s’il n’y a pas de procès à la clef. L’un des problèmes rencontrés lors de ce processus réside dans la divergence des mémoires, souligne Florence Hartmann. Si toutes les mémoires doivent exister, il faut néanmoins éviter que des mémoires conflictuelles ne viennent empêcher le dialogue, et par la suite, une réconciliation future. Or, il reste souvent difficile de construire des mémoires qui cohabitent au lieu de mémoires qui s’affrontent. En Espagne par exemple, le choix du silence et le pacte de l’oubli sont sources d’une mémoire très conflictuelle au sujet du franquisme.

Florence Hartmann revient sur la notion de « génocide ». En 2002, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a décidé de qualifier le massacre de Srebrenica de « génocide ». Le critère essentiel à l’origine d’une telle qualification n’est pas le nombre, mais l’intention spécifique de détruire un groupe de personnes en partie ou en totalité. Ainsi, bien que le génocide n’ait pas été mis en œuvre jusqu’au bout, il peut être défini comme tel, à partir du moment où l’intention est éprouvée.

L’arrivée des nouveaux membres de l’Union européenne nuance-t-elle la mémoire collective ?

Jacques Rupnik donne quelques points de repère sur ce sujet. Dans les années 1990, on proclamait « ce qui nous unit, c’est la Seconde Guerre mondiale. Ce qui nous différencie, ce sont les mémoires de l’après-guerre ». Or, aux yeux de la Pologne et des pays de l’Est, Katyn est déjà le symbole d’une autre mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Outre l’échelle incomparable des effets de la guerre en Europe orientale par rapport à l’Europe occidentale (14 millions de morts civils), il faut aussi mettre en relief la convergence des deux totalitarismes, comme l’illustre le tout début du film Katyn : « N’allez pas par là, il y a les Allemands ! N’allez pas par là, il y a les Russes ! ». Il est vrai qu’Auschwitz fut d’une grande ampleur ; toutefois, on a eu tendance à occulter la question de la complicité des deux totalitarismes dans le massacre et l’extermination. Du point de vue occidental, l’URSS incarne l’allié de la Seconde Guerre mondiale dans la lutte contre les nazis. Alors que pour l’Europe centrale et orientale, l’URSS, c’est aussi le massacre de masse. C’est d’ailleurs l’objet du nouveau livre de Tim Snyder intitulé Bloodlands : Europe between Hitler and Stalin.

D’autre part, la sortie rapide et non violente du communisme a donné l’impression d’une facilité de transition politique. Cette « divine surprise » a, en conséquence, créé l’illusion que ce qui était en face n’était qu’un mythe de la violence. En même temps, le Parlement tchèque a voté une résolution faisant du régime communiste un régime criminel. Ne faudrait-il alors pas châtier les responsables de ces crimes sur le plan judicaire ? Pour Jacques Rupnik, deux éléments sont à prendre compte. Premièrement, la difficulté d’une telle tâche réside dans les quarante-cinq ans d’histoire passée : comment, en effet, traiter les différentes phases de violence et de dégel qui se sont succédées ? Deuxièmement, il s’agit de ne pas tomber dans le piège de la dénonciation ou de la judiciarisation.

Il convient aussi de noter l’existence d’un double malentendu à l’Est : non seulement l’Europe occidentale ne s’est pas occupée d’eux au moment de la division de l’Europe, mais elle ne les a pas non plus compris après la chute du Mur. L’écrivain tchèque Milan Kundera disait d’ailleurs que la tragédie de l’Europe centrale est d’être « l’Europe kidnappée ». Il y a donc un décalage entre l’Europe occidentale, qui semble être entrée dans l’ère du « post » (post-nationalisme etc.) et l’Europe orientale, qui se réjouit enfin de ses retrouvailles avec la notion de « souveraineté nationale ».

Le travail que les historiens ont effectué au sujet de l’expérience du communisme vise à élaborer un dialogue entre les deux mémoires, celle de l’Est et celle de l’Ouest. Il est vrai que toutes les grandes crises du monde communiste ont eu des répercussions dans le monde occidental. Le « Printemps de Prague » ou encore « Solidarnosc » ont marqué des ruptures dans l’ère du communisme en Occident. L’émergence de la dissidence en Europe orientale a donc engendré une prise de conscience en Europe occidentale de ce qu’était l’autre Europe. Un espace public européen de dialogue s’est alors ouvert, cherchant à articuler trois niveaux de débat : celui des historiens, celui des intellectuels et celui des hommes politiques. Bien que certains ouvrages, comme Postwar de Tony Judt, illustrent cet effort, l’écriture d’une histoire européenne reste difficile.

Nathalie Tenenbaum abonde dans le même sens, rappelant que l’hypermnésie de la Shoah et l’impression qu’Oradour-sur-Glane reste l’exemple-type de village brûlé font souvent oublier que des milliers de villages ont été détruits et brûlés en Europe centrale et orientale pendant la guerre. Par ailleurs, peu d’historiens s’intéressent à la question de Katyn en Biélorussie. Il faut donc faire attention à ce que la mémoire ne devienne pas trop sélective, ce qui serait facteur d’oubli.

Florence Hartmann intervient pour noter qu’un décalage demeure également entre la connaissance des grandes batailles de l’Europe et celle de tous les faits répétés à micro-échelle (tout ce qui concerne les morts par balles, les assassinats dans des villages etc). Or, ces deux histoires cohabitent et se juxtaposent. Il s’agit donc de réfléchir au rôle de la propagande et à la question de la mémoire collective.

Au lendemain de la guerre, les peuples s’écriaient « Plus jamais ça ! » rappelle Jacques Rupnik. Ce cri de cœur a implicitement joué un rôle moteur dans l’effort commun des pays européens à affronter et résoudre le problème des Balkans. La question de l’ex-Yougoslavie a, en outre, soulevé deux craintes. La première est l’idée que la justice ne favorise pas nécessairement la réconciliation. La seconde relève de la volonté de sortir de la logique de culpabilité collective (corrélée à la logique des nationalismes qui ont précédé la guerre). L’objectif recherché est d’arriver à la conclusion que ce ne sont pas les Serbes, mais des Serbes qui ont commis les crimes. De cette seule logique pourra naître la réconciliation.

 

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Source photo : Nouvelle Europe

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