Un nouveau président tchèque: qu’est-ce que cela change pour l’UE?

Par Michaela Davidová et Gatien Du Bois | 10 mars 2013

Pour citer cet article : Michaela Davidová et Gatien Du Bois, “Un nouveau président tchèque: qu’est-ce que cela change pour l’UE?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 10 mars 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1649, consulté le 23 octobre 2017

Le 26 janvier 2013, et pour la première fois de leur histoire, les Tchèques ont élu au suffrage universel direct leur troisième président depuis l’indépendance du pays en 1993. Au très eurosceptique Václav Klaus succédera donc au Château de Prague (le siège officiel de la présidence) celui qui se qualifie "d’eurofédéraliste", Miloš Zeman. Qu’est-ce que cette élection change pour la relation République tchèque-UE ?

Peu de pouvoir…mais des personnalités fortes

Malgré des pouvoirs limités et un rôle essentiellement honorifique, les prédécesseurs de Miloš Zeman ont su imprimer leur marque sur la République tchèque et orienté son positionnement envers la construction européenne. Premier président de la république et européen convaincu, Václav Havel a mené son pays vers l’adhésion à l’UE (en 2003). Il fut suivi à la présidence par son grand rival Václav Klaus qui multiplia les manœuvres visant à empêcher tout approfondissement de l’intégration européenne.

La dernière élection présidentielle a vu Miloš Zeman (Parti des droits des citoyens - SPOZ, de gauche) et ancien premier ministre social-démocrate (1998-2000), devancer l’actuel ministre des affaires étrangères Karel Schwarzenberg (TOP 09, de droite) au terme d’une « campagne hystérique », selon les mots du premier ministre Petr Nečas. Mais qui est Miloš Zeman ?

Ex-adhérant du  Parti communiste de Tchécoslovaquie (KSČ), dont il s’est fait exclure en 1970 suite à sa critique de la politique post-invasion (normalisation), l’homme qui prêtera serment le 8 mars 2013 est une figure de la "Révolution de velours" de 1989. Il est connu pour son vocabulaire musclé aux accents populistes. Cherchant à attirer tous les électeurs sans condition, l’ancien premier ministre a même sollicité le soutien du parti communiste de Bohème et Moravie (KSČM) en déclarant : « Les communistes sont dangereux seulement s’ils ont l’URSS et ses tanks derrière eux ». Le dialogue politique avec le KSČM suscite aujourd’hui encore de nombreuses controverses au sein de la population car le parti est perçu par de nombreux Tchèques comme lié à la tradition de l’ancien régime.

Pour l’historien Alain Soubigou, spécialiste de l’Europe centrale et maître de conférences à Sciences Po Paris, « Miloš Zeman, c’est quelqu’un de très matois, de rusé, un renard de la politique. Il est très averti de la chose politique au moins au niveau national. Et c’est là que l’on pourrait peut-être introduire des nuances au niveau international [même si] son engagement européen est indubitable.» Miloš Zeman se qualifie d'"eurofédéraliste" et est favorable à un « raffermissement des structures de l'Union européenne incluant une politique économique commune ». En d’autres mots, il est en faveur d’une entrée de la République tchèque dans la zone euro. Lorsqu’il fut premier ministre, Miloš Zeman fut d’ailleurs largement responsable des discussions en vues de l’accession de son pays à l’UE. Toutefois, il a déjà fait savoir qu’il s’opposerait clairement à toutes directives européennes qu’il jugerait excessives.

Cependant, Miloš Zeman et Václav Klaus n’ont pas toujours été opposés. Le meilleur exemple en est le pacte passé entre Miloš Zeman et le Parti démocrate-civique (ODS) de l’ancien président. Selon les termes de cet accord, Václav Klaus s'engageait à ne pas déposer de motion de censure contre le gouvernement social-démocrate (ČSDD) conduit alors par Miloš Zeman. En contrepartie, Václav Klaus était consulté avant toute réforme importante et avait obtenu pour les membres de son parti des postes stratégiques dans différentes institutions.

Zeman mieux que Klaus pour l’UE ?

La campagne présidentielle fut l’occasion de revenir sur une page sombre et polémique de l’histoire du pays : la question des décrets Beneš, du nom de l'ancien président tchécoslovaque Edvard Beneš qui les a signés après la seconde guerre mondiale. En 1945-1946, ces textes autorisèrent les autorités à  déposséder de leurs biens et expulser de Tchécoslovaquie quelque trois millions d'Allemands et d'Autrichiens des Sudètes. Contrairement à son rival à la présidentielle, Miloš Zeman est coutumier des railleries antiallemandes. Ainsi, en 2002, le chancelier allemand Gerhard Schröder annula sa visite officielle à Prague après que Zeman ait décrit la communauté allemande des Sudètes de « cinquième colonne d'Hitler » dans la Tchécoslovaquie d'avant-guerre. Zeman a également déclaré que « les Tchèques et les Slovaques ont fait une faveur aux Allemands des Sudètes en les expulsant, car ils ont réalisé leur souhait d'aller "Heim ins Reich" (littéralement: "Le retour à l'Empire", nom de l'opération d'annexion nazie)». De tels propos émanant d’un homme à la tête d’un Etat membre de l’UE risque fort d’outrer ses homologues européens. Déjà, le quotidien autrichien Die Presse a attribué la victoire Zeman à « une campagne antiallemande sans précédent » : Zeman traita son rival de "sudeťák" (Allemand des Sudètes) et le quotidien populaire Blesk publia une publicité accusant Karel Schwarzenberg de rouler pour cette communauté (sans que Zeman soit à l’origine de cette publication). Toutefois, il convient de nuancer le propos : Miloš Zeman, en attaquant son rival sur sa "tchéquité", a surtout voulu utiliser la carte chauviniste dans la campagne ; ça ne veut en aucun cas dire qu’il va continuer comme ça, c’est même très peu probable. Cependant, la chose troublante est que beaucoup de Tchèques semblent apprécier cette violence verbale à l’égard de l’Allemagne, pourtant leur premier marché d'exportation.

La proximité alléguée de Miloš Zeman avec les intérêts russes est également à considérer. Sa campagne présidentielle aurait été financée en partie par une compagnie pétrolière russe et orchestrée par Miroslav Šlouf. Ancien apparatchik communiste celui-ci aurait été proche de la mafia tchèque et de sociétés russes, dont Lukoil. En 2010, Šlouf et Martin Nejedlý, un représentant de la compagnie pétrolière Lukoil en République Tchèque, furent les principaux sponsors de son Parti pour les droits civiques (SPOZ). De part sa proximité avec les intérêts russes : le nouveau président élu, pourrait peut-être également faire pression pour que la commande de deux nouveaux réacteurs pour la centrale nucléaire de Temelín en Bohême du Sud soit confiée au consortium tchéco-russe baptisé MIR 1200. Cette proximité aura-t-elle des effets sur sa politique étrangère et européenne ? Miloš Zeman est réticent à un élargissement de l’UE. Il a affirmé qu'il ne supportera que l’adhésion de la Croatie « et, éventuellement, de la Serbie » (proche de la Russie). Zeman a, en outre, décrit le Kosovo comme « un régime terroriste financé par la mafia de la drogue ».

Socialiste mais aussi populiste, Miloš Zeman a l’habitude de critiquer les directives européennes, tout en demandant de l’argent de l’UE pour son pays. Un discours qui passe très bien auprès de la population rurale et qui lui a permis de remporter la présidentielle. La campagne électorale fut aussi l’occasion de construire l’image d’un homme incorruptible, ne voulant seulement qu’un « un sandwich, trois cornichons et que les gens l’apprécient ». Cela a donné à Zeman un souffle populiste qui se traduit tant en politique nationale qu’internationale. Ainsi, il aurait traité l'islam d’ « ennemi » et d’ « anti-civilisation », tandis qu'il a comparé la croyance dans le Coran avec celle dans le nazisme et le dirigeant palestinien Yasser Arafat à Adolf Hitler. Son islamophobie exacerbée et son soutien affirmé à un bombardement de l’Iran risque à coup sûr de provoquer des étincelles au sein de l’UE.

Pas d’europhorie précoce

Nous l’avons dit, les pouvoirs du président de la République tchèque sont limités, ce qui n’empêche pas à celui-ci d’imprimer sa marque. Selon Michel Perottino, professeur de sciences politiques à l'Université Charles de Prague et Secrétaire général du Centre français de Recherche en Sciences sociales (CEFRES) : « On est sans doute en droit d’attendre de Miloš Zeman une forme d’activisme plus développé que ces prédécesseurs (…) C’est principalement dû à la personnalité de Miloš Zeman, à son parcours politique jusqu’à présent, au fait que tout le monde attend cela de lui. Il a également prévenu qu’il serait sans doute plus actif que ses prédécesseurs ». Miloš Zeman insiste sur l'importance du rôle du président en matière de politique intérieure. A ce sujet, il a déclaré : « Je trouve que [mon] rôle sur la scène politique intérieure est plus important que le fait de voyager dans des pays exotiques. Hormis des crises exceptionnelles, c'est le premier ministre qui doit se rendre aux sommets de l'Union européenne et le ministre des Affaires étrangères qui doit assurer les visites à l'étranger ».

Avec un peu de chance, l’élection au suffrage universel de Miloš Zeman garantira une certaine stabilité qui contrebalancera le tumulte politique incessant et permettra à la République tchèque de jouer un plus grand rôle dans les débats sur l'avenir de l'Europe. Pour autant, un point d'interrogation subsiste autour de la future cohabitation entre le président de gauche et le gouvernement néolibéral et majoritairement eurosceptique de Petr Nečas, dont le mandat expire en 2014. « Miloš Zeman sera un président pro-européen » résume Tomáš Lebeda, professeur associé de sciences politiques à l'Université Charles de Prague ; « il n'est certes pas un euro-enthousiaste sans réserve, mais son approche à l'égard de l'Union européenne sera sûrement beaucoup plus rationnelle que celle de Václav Klaus ».

Le changement sera déjà au moins symbolique puisque depuis le 8 mars 2013, le drapeau bleu étoilé de l’UE flotte au sommet du Château de Prague (ce que Václav Klaus a toujours refusé). Pour son investiture, le président nouvellement élu a également prévu d’inviter le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. C’est comme une brise nouvelle qui souffle sur la Bohême et la Moravie…

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Source photo: Château de Prague, flickr

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