Un Monténégro monténégrin et/ou européen?

Par Pauline Joris | 16 novembre 2011

Pour citer cet article : Pauline Joris, “Un Monténégro monténégrin et/ou européen?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 16 novembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1310, consulté le 19 juillet 2018

Un peu plus de 600 000 habitants, la Méditerranée et surtout la montagne, le Monténégro se fait sa place à lui depuis son indépendance, proclamée le 3 juin 2006 à l’issue d’un référendum pour se désassocier de la Serbie. Sur le point de débuter des négociations d’adhésion à l’Union européenne, cet État pourrait vite rejoindre l’UE, à condition de ne pas tomber dans des pièges qu’il se tendrait à lui-même.

Le 12 octobre dernier, la Commission européenne a publié la tournée 2011 de ses rapports de suivi annuels des pays candidats à l’adhésion et des Balkans occidentaux. Du côté des Balkans, on en retient principalement que la Commission européenne recommande d’accorder à la Serbie le statut de candidate à l’adhésion, deux années après qu’elle a déposé sa candidature. Par ailleurs, la Croatie se prépare à signer le traité de son adhésion à l’UE en décembre prochain, avec une adhésion prévue au 1er juillet 2013, si la population croate approuve l’adhésion lors d’un référendum qui devrait avoir lieu peu après la signature du traité.

Deux autres pays des Balkans bénéficient déjà du statut de pays candidat : la Macédoine, depuis décembre 2005, et le Monténégro, depuis décembre 2010. Pour ces deux États, la Commission européenne recommande au Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’UE de procéder à l’ouverture des négociations d’adhésion. Cette recommandation avait déjà été formulée depuis 2009 pour l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine (ARYM) ; mais c’est la première année qu’elle l’est pour le Monténégro, et celui-ci est presque certain d’entamer, dès le début 2012, les négociations, qui pourraient avancer rapidement s’il continue sur sa lancée de 2011. Le Monténégro avait en effet déposé sa candidature à l’adhésion dans un délai record de seulement quatorze mois après la signature de l’Accord de stabilisation et d’association.

Dans l’édition 2010 de son rapport de suivi sur le Monténégro, la Commission européenne avait identifié sept priorités essentielles sur lesquelles les autorités du Monténégro seraient évaluées, déclinant à la situation monténégrine les critères politiques, ceux économiques et la capacité à intégrer l’acquis communautaire qui conditionnent l’adhésion à l’Union. Or les autorités du Monténégro ont changé de visage au cours de cette dernière année.

Un changement de premier ministre express fin décembre 2010

La figure politique du Monténégro, c’est Milo Đukanović. Bien qu’il n’ait pas 50 ans, il fait figure de vétéran dans le paysage politique du jeune État. Il a en effet été sans interruption soit le Premier ministre, soit le Président entre février 1991 et octobre 2006 d’abord de l’entité fédérée du Monténégro associé à la Serbie dans la République fédérale de Yougoslavie (proclamée en avril 1992), puis de moins en moins associé à la Serbie - les liens se distendant jusqu’au référendum d’auto-détermination du 21 mai 2006.

Milo Đukanović se retire alors de la vie politique, après le succès de l’indépendance de son pays qu’il a mené. Lui succède son ancien ministre de la justice, Željko Šturanović. Si au début des années 1990, pendant les années de guerre dans l’ex-Yougoslavie socialiste, il était proche des alliés de Slobodan Milosević, à la tête de la Serbie, il a commencé à développer un discours discordant en faveur d’une identité monténégrine à partir de 1997. Il remporte l’élection présidentielle à l’automne 1997, d’une courte majorité ; puis son parti, le DPS (parti démocratique des socialistes), les élections législatives en mai 1998. Il revendique alors un Monténégro « souverain » mais associé à la Serbie dans une Fédération yougoslave qui doit être démocratique.

C’est pourtant vers l’indépendance qu’il mènera finalement le petit Monténégro, et ses quelques 600 000 habitants, finalement détaché de la Serbie et de ses un peu plus de dix millions d’habitants. C’est sans doute un moyen efficace de se projeter dans une perspective d’adhésion à l’Union européenne, alors qu’à la même époque la Serbie doit se remettre des sanctions financières votées contre elle suite à la guerre du Kosovo et connaît d’importantes difficultés politiques.

Milo Đukanović revient cependant au pouvoir, comme Premier ministre, en février 2008. Son prédécesseur démissionne pour raisons de santé, mais M. Đukanović avait toujours gardé un œil pour le moins attentif puisqu’il était à la tête du parti politique majoritaire, le DPS. Actuellement, il occupe encore cette fonction après avoir démissionné du poste de Premier ministre, fin décembre 2010, quelques jours après que le statut de pays candidat à l’adhésion à l’UE a été attribué au Monténégro. Milo Đukanović a été remplacé à la tête du gouvernement par Igor Lukšić, qui était ministre des Finances.

Considérant que « les conditions sont réunies pour [qu’il] démissionne » après qu’il a rapproché son pays de l’Union européenne et de l’OTAN, Milo Đukanović a répété que sa démission n’était pas liée aux différentes affaires et autres cas le liant plus ou moins directement à des affaires de corruption. Or ces questions de corruption et de réforme de la justice faisaient partie des sept priorités identifiées par la Commission européenne comme essentielles vers l’obtention du statut de candidat à l’UE. Dans le rapport 2011 positif, deux points sur lesquels des progrès sont particulièrement attendus sont soulignés : « consolider les résultats qu'il a obtenus dans la lutte contre la corruption et la criminalité organisée en particulier, et veiller à la mise en œuvre intégrale de la législation en matière de lutte contre les discriminations. » Selon certains commentaires alors publiés dans la presse, la démission de Milo Đukanović aurait été un moyen de démontrer auprès des institutions de l’UE la volonté politique du Monténégro de rompre avec les « affaires ». Peut-être que cette démission aurait même été une demande de Bruxelles.

 

Corruption, liberté de la presse et linguistique

Il est vrai que le personnage de Milo Đukanović peut soulever des interrogations. Durant les années de guerre dans les années 1990 il accumula une fortune personnelle considérable.À l’origine de cette fortune, se trouverait la contrebande de cigarettes ; une procédure a d’ailleurs été lancée en 2003 par le tribunal de Naples impliquant des proches de l’ancien Premier ministre. En mai 2010, le quotidien britannique The Independent le classait au vingtième rang des personnalités politiques les plus riches du monde, estimant sa fortune à 11,5 millions d’euros.

D’autres affaires enquêtent sur diverses pratiques menées au plus haut niveau de l’État, telle la quelque peu surprenante – et opaque – attribution de la nationalité monténégrine à l’ancien Premier ministre de la Thaïlande, Thaksin Shinawatra, recherché avec un mandat international pour malversations financières.

Dans son rapport 2011, la Commission européenne relève que, cette année en particulier, plusieurs investigations sur des cas de corruptions ont été lancées. Néanmoins, le nombre des condamnations reste faible, en particulier concernant les cas graves. La Commission souligne le manque de moyens de la justice, une justice qui doit encore renforcer son indépendance. Certes, une réforme au niveau constitutionnel est en cours sur l’indépendance de la justice et l’autonomie de procureur général mais il reste des efforts significatifs à accomplir pour achever de mettre en place un système de recrutement des métiers de la justice dans tout le pays, et pour former les juges à la nouvelle législation et au droit de l’UE.

Un des autres problèmes de taille du Monténégro, mis en avant entre autres par le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, lorsqu’il s’est rendu à Podgorica en août dernier, est la liberté de la presse. Le Monténégro occupe la 104ème place (sur 178) du dernier classement disponible (2010) de Reporters Sans Frontières, et la situation en 2011 n’aura pas connu de véritables améliorations : trois véhicules du quotidien d’opposition Vijesti ont été incendiés au mois de juillet, sans compter les pressions financières. Néanmoins, les délits de diffamation et de calomnie ont été dépénalisés en 2011, ce qui a permis d’améliorer la situation de la presse.

Enfin, depuis le 1er septembre 2011, une nouvelle loi sur l’éducation a introduit la langue « monténégrine » dans le système scolaire, une langue monténégrine qui serait clairement distincte de la langue serbe. Il faut rappeler qu’au Monténégro, les alphabets cyrillique et latin sont en usage autant l’un que l’autre. Deux ans auparavant, la nouvelle orthographe monténégrine avait été présentée et alors qualifiée par le président de la commission, qui pendant un an a travaillé dessus, de « l’orthographe la plus monténégrine possible ». Cette réforme et standardisation de la langue reposent sur le principe énoncé au XIXème siècle par Vuk Karadžic', l’un des principaux pères fondateurs du serbo-croate moderne : « écris comme tu parles ». Au Monténégro comme dans les États voisins, la question linguistique est affaire nationale.

La situation au Monténégro, où les effets de la crise économique et financière sont, comme ailleurs, douloureux – le salaire moyen est ainsi passé de 518 € au début de l’année 2011 à 479 € en juin –, reste difficile.

Néanmoins, le Monténégro continue d’être présenté par les institutions de l’Union européenne comme le bon élève des Balkans. Et cette adhésion est toujours clairement souhaitée par les Monténégrins, 62 % des personnes interrogées dans une enquête d’opinion publiée par Vijesti en octobre, se déclaraient en effet favorables à l’intégration de leur pays dans l’Union, contre seulement 7 % estimant que ce serait un mauvais choix pour le Monténégro.

Il est vrai qu’en 2011, cette volonté politique affichée et le soutien de la population se sont traduits par le vote de plusieurs lois importantes (loi anti discrimination, loi sur les ONG et un ombudsman en juillet, réforme électorale en septembre renforçant le rôle du parlement) comme autant d’étapes accomplies vers l’adhésion.

 

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Source photo: Podgoricadoku par yourdoku sur http://www.flickr.com

 

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