Un dragon doux dans le village global : comment fonctionne la diplomatie chinoise?

Par Martyna Kowol | 6 février 2012

Pour citer cet article : Martyna Kowol, “Un dragon doux dans le village global : comment fonctionne la diplomatie chinoise?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 6 février 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1411, consulté le 25 mai 2017

La réémergence de la Chine sur la scène internationale est considérée comme un phénomène spectaculaire. Au cours des trente dernières années, ce pays longtemps arriéré s’est transformé en puissance mondiale qui commerce, investit et influence le marché mondial. Entre 2004 et 2006, la République Populaire de Chine a considérablement approfondi les relations avec le continent africain et l’Amérique latine, et actuellement elle renforce sa coopération avec l’Europe. L’omniprésence chinoise est devenue une réalité. Les diplomates du pays du milieu ont joué un rôle essentiel dans ce succès.

L’importance du marketing dans les relations internationales

À l’époque où les frontières économiques disparaissent et le monde entier constitue un ensemble de débouchés, la croissance économique d’un pays dépend fortement de ce qui se passe à l’extérieur de ses frontières. Comme conséquence, le travail des diplomates devient un des facteurs majeurs dans la formation de la compétitivité. 

Chaque pays  posséde une palette d’instruments qui servent à obtenir des buts économiques, comme l’amélioration de bilan commercial et la progression des flux d’investisements directs étrangers. La réussite dépendra d’une sélection efficace parmi ces instruments. Comment choisir ? Bien sûr en examinant les besoins du partenaire économique (un pays ou un groupe de pays) avec qui nous voulons nouer la coopération. C’est lui qui décide si les conditions offertes lui conviennent. Là les diplomates commencent leur travail. Leur mission est de convaincre le partenaire potentiel que les conditions qu’on propose sont les meilleures possibles et que la coopération sera fructueuse.

L’expansion internationale devient de plus en plus dépendante de la réputation et l’image d’un pays dans l’opinion mondiale. La construction et réalisation d’une politique efficace de la promotion est indispensable pour chaque pays qui voudrait compter sur l’arène internationale.

Le monde harmonieux

Les principes majeurs de la diplomatie chinoise, comme le soulignent très souvent les représentants du pays du milieu, sont invariables depuis un demi siècle. Ils furent établis en 1955 pendant la conférence de Bandung qui rassembla plusieurs pays de l’Asie et de l’Afrique. Il s’agit des cinq principes suivants: 1. respect mutuel envers l’intégrité du territoire et la souveraineté de chacun, 2. non- agression mutuelle, 3. non-interferénce mutuelle, 4. égalité et bénéfice mutuels, 5. coexistence pacifique.

Ces règles, ainsi que sept conceptions de la bonne conduite dans la réalisation de la politique étrangère de Deng Xiaoping, le plus grand réformateur de la Chine moderne et auteur de son succès économique (qui conseille : 1. d’analyser les développements avec calme, 2. d’aborder les changements avec confiance et patience, 3. d’assurer sa propre position, 4. de ne pas se vanter et ne pas se placer sous les projecteurs, 5. de garder un profil bas, 6. de ne jamais réclamer le commandement, 7. et de chercher les réalisations), ont servi de base à la formation de deux concepts les plus importants de la diplomatie chinoise du début de XXIème siècle : la stratégie de l’émergence paisible et la théorie du monde harmonieux.

À travers ces concepts la Chine se présente comme un pays modeste qui n’a aucune intention de diriger le monde ou de déstabiliser le système mondial ; un partenaire qui ne veut pas adopter une attitude paternaliste et qui cherche toujours les solutions « gagnant-gagnant ». Les diplomates chinois précisent à tout propos que le but de leur pays est de faire des affaires. Ils évoquent volontiers la figure de Zheng He, le fameux amiral de la dynastie Ming, le premier navigateur des océans, qui - contrairement aux colonisateurs européens dont le but était de conquérir de nouvelles terres - a établi des liaisons simplement commerciales avec les peuples qu‘il avait rencontrés. Cette approche bienveillante et respectueuse (au moins en théorie) permet de nouer facilement la coopération dans tous les coins du monde.

La diplomatie pragmatique vs. la diplomatie normative

La construction de la diplomatie d‘un pays autour de la promotion, ou plutôt l’imposition, des valeurs constitue une idée étrangère aux Chinois. Et surtout les valeurs comme les voit l‘Europe. « Ce n’est pas la démocratie, l‘égalité ou la liberté dont ont besoin les pays dans tout le monde », disent-ils, « mais les investissements qui engendrent l’accélération de la croissance ! »

Alors que les Européens qui subordonnent une quelconque coopération à la réalisation des réformes par un partenaire potentiel afin de créer leur monde idéal passent des heures autour des tables de négociation, les Chinois qui essaient toujours d’éviter de se mêler aux affaires intérieures des autres signent un nouvel accord économique l’un après l’autre.

Les diplomates chinois trouvent que le pragmatisme est le meilleur mode de fonctionnement sur la scène internationale. Ils construissent leurs stratégies en s’appuyant sur les données et les informations obtenues grâce à un système complexe de renseignement économique qui examine les marchés partout dans le monde pour ensuite entreprendre des actions qui garantissent les résultats, même si elles peuvent être regardées comme immorales (par exemple la construction de villas pour les dirigeants dans les pays du tiers monde).

Le subtle power

Les Chinois croient que le sourire, la patience, le sang-froid et la gentillesse constituent les moyens beaucoup plus efficaces pour obtenir son but qu’un comportement agressif ou que de jouer des muscles, dans la vie quotidienne autant que dans les relations internationales. Ils rappelent que l’eau qui goutte doucement sur une pierre dure finit par la percer. Déjà il y a 2500 ans le général Sun Tzu, l’auteur de « L’art de guerre » disait que vaincre l'ennemi sans combattre est une victoire parfaite. Cela peut expliquer pourquoi les diplomates chinois sont devenus maîtres du soft power

…ou plutôt du subtle power comme le suggère le professeur David Gosset, le spécialiste de la Chine. Le mot subtle (fr.subtile) grâce à son large champ sémantique décrit de façon pertinente les actions des Chinois. Subtile signifie délicat, raffiné, qui a de la finesse, mais aussi intelligent, habile, malin, rusé.

Quels sont les pilliers du subtle power chinois? Le premier c’est l’image du commerçant paisible que les diplomates chinois ont créé efficacement depuis l’ouverture économique en 1978, et qui a déjà été présenté dans la partie précédente. La promotion de la culture chinoise à travers les Instituts Confucius représente le deuxième élément crucial de cette structure. Il faut seulement y ajouter le dernier ingrédient, un système complexe d’aide au développement, et la recette pour l’expansion économique la plus impressionante du XXIème siècle est prête.

L’exemple africain

La coopération avec la région de l’Afrique subsaharienne est le meilleur exemple pour montrer comment les actions diplomatiques appropriées peuvent rapidement entraîner la coopération économique.

En 2006, la Chine a proclamé l’année de l’Afrique. Le gouvernement a organisé un sommet sino-africain qui est devenu un grand succès de la diplomatie chinoise. Pendant deux jours les  voitures ont été bannies à Pékin et les usines ont cessé la production. Le centre ville a été inondé par les drapeaux et les photos des dirigeants africains. On a préparé un tapis rouge dans le Grand Palais du peuple où une soirée de gala a eu lieu. Les Chinois ont réussi à donner aux Africains un sentiment d’importance dont ils sont privés par les Européens.

Comme le raconte le journaliste Fareed Zaharia « Devant cette assemblée, la Chine a promis de doubler son aide à l’Afrique en deux ans, de lui fournir 5 milliards de dollars de prêts et de crédits, de créer un fonds de 5 milliards de dollars afin d’encourager encore plus fortement l’investissement chinois en Afrique, d’annuler l’essentiel de la dette envers Pékin, de lui ouvrir un accès élargi au marché chinois, de former quinze mille cadres africains et de construire de nouveaux hôpitaux et de nouvelles écoles dans tout le continent ».  Le niveau de prêts a été augmenté jusqu'à 10 milliards de dollars en 2009.

Les effets économiques étaient rapidement visibles. Le commerce sino-africain a connu une croissance spectaculaire de 294% entre 2003 et 2007. Alors qu’en 2000 il représentait seulement 10,5 milliards de dollars, huit ans plus tard il dépassait 100 milliards de dollars. Sur la même période, la somme des investissements directs étrangers est passé de 491 millions de dollars à la fin de 2003 à 9,33 milliards de dollars en 2009.

Conclusion

Le savoir-faire de la diplomatie de la Chine joue un rôle considérable dans la création de conditions favorables aux entrepreneurs chinois à l’extérieur de leur pays. La nouvelle approche des affaires mondiales présentée par le pays du milieu surprend et intrigue les pays européens, dont le modèle de coopération a régné sur la scène mondiale pendant des décennies, considéré comme une seule formule applicable aussi bien dans tous les autres pays de l’Asie, qu’en Afrique ou qu’en Amérique latine obligées jusqu’à maintenant de l’accepter pour pouvoir exister sur le marché international.

Pour l’instant la Chine semble très bien profiter de ces sentiments. Quelle sera la suite?

Pour aller plus loin:

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • BEURET M., MICHEL S., WOODS P., La Chinafrique : Pékin à la conquête du continent noir, Editions Grasset, Paris 2008
  • ZAKARIA F., L’empire américan. L’heure du partage, Saint-Simon, Paris 2009
  • L'âge d'or de la diplomatie économique, Géoéconomie, Nr 56, hiver 2010-2011, Choiseul éditions, Paris 2010
  • KOWOL, M., La diplomatie économique comme un facteur de la competitivité. La rivalité entre l’Union Européenne et la Chine en Afrique subsaharienne, Mémoire de Master 2 dans le cadre de la spécialisation 'Intégration économique européenne', Institut d'études européennes, Université de Jagiellone de Cracovie, directeurJolanta Zombirt, 2011. (en polonais)

Sur Internet

 

Source photo: Dragon1 par NACH sur flickr

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