Un an d’école unique à Vukovar

Par Emilie Proust | 1 septembre 2007

Pour citer cet article : Emilie Proust, “Un an d’école unique à Vukovar”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 1 septembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/261, consulté le 18 août 2018
vukovararticleCette ville qui incarne de manière emblématique le drame yougoslave a finalement décidé de tourner une page nouvelle, il y a un an, en instaurant l’école unique pour en finir avec l’éducation séparée des enfants Serbes et Croates. Pour reconstruire l’avenir ensemble.

vukovararticleCette ville qui incarne de manière emblématique le drame yougoslave a finalement décidé de tourner une page nouvelle, il y a un an, en instaurant l’école unique pour en finir avec l’éducation séparée des enfants Serbes et Croates. Pour reconstruire l’avenir ensemble.

L’impossibilité de vivre ensemble

Une bourgade de 65 000 habitants, Serbes et Croates, là depuis toujours, dans la plaine pannonienne. Une localité sise à l’extrémité est de la Slavonie orientale croate, et de l’autre côté du Danube, la Serbie. Nul n’aurait cru que cette ville tranquille deviendrait un jour le théâtre des funestes mascarades d’une guerre sans nom.

Et pourtant, un mois après la déclaration d’indépendance croate (25 juin 1991), ce lieu est déjà pris d’assaut par l’armée fédérale yougoslave. De la fin du mois de juillet 1991 jusqu’au 18 novembre de la même année, les Croates vont mener une résistance douloureuse dont tous les médias internationaux se feront l’écho. La ville est alors un îlot encerclé vers lequel les convois humanitaires peinent à se frayer un chemin, l’hôpital jonché de blessés est quotidiennement bombardé, les bâtiments encore debout sont vérolés des impacts d’obus.

Au lendemain du cessez-le-feu du 17 novembre 1991, on ne compte plus que 15 000 habitants. Une fois les blessés évacués et les soldats partis vers d’autres fronts, Vukovar sort du monde des vivants pour entrer dans l’Histoire comme emblème sinistre de la résistance d’une population civile face à l’agression impérialiste d’une armée bien plus puissante.

De la reddition croate jusqu’en 1998, Vukovar, comme le reste de la Slavonie orientale, sera administrée par la Serbie. Toutes ces années, les tentatives de reconstruction de la région, avec notamment une force internationale de paix et l’action de multiples organisations humanitaires vont tenter de rétablir un semblant de stabilité.

Les travaux matériels cependant avancent plus rapidement que la consolidation des rapports humains, et toute la zone connaît jusque très récemment des frictions ethniques régulières. Il est visiblement insupportable de revivre aux côtés de l’autre.

Quinze ans de ségrégation scolaire

Le signe le plus fort de cette impossibilité de cohabiter est l’école de Vukovar. Jusqu’à la rentrée 2006, les enfants croates et serbes allaient dans la même école par des portes distinctes, pour se rendre à des salles de classe séparées, les petits Croates apprenaient la langue croate avec un enseignant croate, les petits Serbes apprenaient le serbe avec un instituteur serbe.

Une histoire et une langue différentes, une éducation à deux modèles qui ne pouvait que dupliquer les rancoeurs du passé dans une génération née sur des braises mal éteintes. Il serait aussi difficile que vain de porter un jugement normatif sur cette politique. Seul constat : les deux communautés ont été séparées durant toute la période de leur éducation. Si l’amertume envers l’autre communauté faisait rage au sein du cercle familial, l’école n’était pas là pour ouvrir les élèves à une plus grande tolérance des spécificités culturelles de l’autre. En somme, tout semblait concourir à l’entretien des haines qui avaient vu les générations précédentes se déchirer.

Ainsi, les violences entre communautés ont été assez régulièrement recensées durant cette période. Quand ils se rencontraient dans la cour de récréation, ces enfants qui ne se connaissaient ni ne se fréquentaient avaient déjà construit mentalement l’image de l’ennemi dans le portrait de l’autre, et les bagarres de l’intercours étaient autrement plus amères que les banales disputes autour d’un sac de billes.

Revenir vers des relations normales

Après quinze ans, cette réunion des enfants vers un avenir commun marque une volonté de tourner la page et de faire du vivre ensemble un mot d’ordre. La ville de Vukovar s’est rendue compte des défaillances de la politique appliquée dans le passé. Pour autant, il aurait sans doute été difficile pour bon nombre d’habitants de la cité d’accepter très facilement le retour de la cohabitation.

Dans la région de Vukovar, comme dans l’ensemble des espaces les plus lourdement frappés par la guerre, le taux de chômage est particulièrement élevé : en 2001, il atteignait 26,5% dans la županija de Vukovar, alors qu’il était de 16,8% à Zagreb. La destruction de la ville a entraîné son déclin économique et poussé les jeunes à partir vers d’autres villes plus dynamiques économiquement. Dès lors, on peut aisément comprendre comment la situation quotidienne contribue à entretenir les thèmes douloureux du passé. Pourtant, ce n’est pas le volontarisme de l’équipe municipale qui doit être mis en cause. Effectivement, plusieurs projets de reconstruction et de développement de la ville en complexe touristique ont été envisagés.

Mais les difficultés quotidiennes demeurent et c’est dans le passé que des habitants souvent désenchantés trouvent la force de continuer. Dès l’école, les enfants se voient rappeler une mémoire dans laquelle leur ethnie est peuplée de héros qui se sont battus pour leur liberté. L’existence d’une école unique va obliger les deux communautés à remettre ces fondements « intangibles » en question pour former un compromis autour de la vision de ce qui s’est passé en 1991. L’un des enjeux de ce changement est le maintien du respect de l’autre dans un contexte de remise en cause de certains pans de fierté nationale.

Le retour à la mixité ethnique offre toutefois une nouvelle perspective. Elle consacre, faute d’un enthousiasme complet, l’assentiment des deux populations en faveur du retour à une situation normale. La génération actuelle de parents est celle qui a vécu son enfance durant la guerre. Mais si l’amertume persiste, on remarque que les volontés politiques et le temps commencent à introduire les régions dévastées par la guerre dans une phase de plus grande réconciliation. Le renoncement à la haine puisse-t-il être le prélude au pardon.
 
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