UE et ASEAN : deux organisations internationales, deux trajectoires

Par Olivier Pawlicka | 6 février 2012

Pour citer cet article : Olivier Pawlicka, “UE et ASEAN : deux organisations internationales, deux trajectoires”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 6 février 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1417, consulté le 22 janvier 2018

À l'heure où l'Union européenne connaît une crise identitaire politico-économique, d'autres organisations d'États telle que l'ASEAN se développe autour de l'intégration économique. Cette dernière est-elle une « UE asiatique » en devenir ou un puzzle hybride inédit de pays qui construisent lentement mais sûrement une superpuissance régionale ?

La pertinence d'une comparaison entre l'Union européenne et l'ASEAN (Association des nations de l'Asie du Sud-Est fondée en 1967) renvoie à la question de l'intégration économique et son bien-fondé. Les économistes se sont longtemps disputés pour savoir si cette intégration que l'Union européenne veut parfois exacerbée, avait une influence positive sur la croissance nationale d'un pays. Les inégalités régionales des différents pays au sein d'une même organisation (ici UE et ASEAN) sont-elles un facteur de croissance économique ou d'agrandissement d'un fossé ?

 

L'ASEAN, à travers la crise que l'UE et l'euro traversent, a l'occasion d'observer ce qu'une intégration économique produit comme externalités pour  ne pas renouveler le même processus.

Sans bien sûr évoquer l'idée farfelue d'une monnaie unique asiatique, la construction du modèle financier européen pourrait-il servir d'anti-exemple à l'ASEAN ? Celle-ci n'a pas de puissances clairement dominantes, qui seraient le rouleau compresseur de négociations au siège (situé à Jakarta), même si l'Indonésie joue souvent le rôle d'une Allemagne asiatique au cours des négociations. La volonté implicite de l'ASEAN est de regrouper plusieurs petits pays pour s'unir contre les mastodontes régionaux (Chine et Japon entre autres).

De par sa spécificité régionale, l'ASEAN n'a aucun intérêt à accueillir un puissant acteur tel que la Chine qui serait l'équivalent de l'Allemagne en Europe. La finalité de l'ASEAN à sa création était de ne pas créer d'organe supranational centralisé, tout en maintenant un système égalitaire d'échange économique pour s'affirmer dans les échanges commerciaux mondiaux.

La force (et les contraintes) des liens

La crise asiatique de la fin des années 1990 peut être une bonne analogie avec l'Union européenne si on pose le présupposé évident que les deux organisations ont fait face à deux crises différentes. Celles-ci ont eu le mérite de mettre à l'épreuve les membres respectifs de l'ASEAN et de l'UE pour observer leur gestion en période trouble. Alors qu'on constate une tentative claire, quoique chancelante, de solidifier la solidarité entre pays de l'UE pendant la crise asiatique, les membres de l'ASEAN, dirigés par des concurrences régionales fortes, n'ont pas mis en place de système de régulation de crise, ni de solidarité. Les États ont fait le choix, dès la création de l'organisation asiatique de ne pas développer de sentiment d'appartenance, rendant les crises plus difficiles à résoudre. En revanche, on sait que depuis vingt ans, l’UE essaie d'ériger un concept d'identité européenne pour prévenir les crises et lier ses citoyens.

L'organisation asiatique se rassemble tous les ans sous sa forme ASEAN+3 (Chine, Corée du sud, Japon) qui pourrait se rapprocher d'une sorte de politique de (bon) voisinage. La question de l'élargissement à ces trois pays ne se pose pas, puisque les États membres se verraient écrasés par le poids économique de ces derniers. On voit donc que la logique d'intégration de pays n'est pas la même qu'au sein de l'UE, qui elle, n'a jamais arrêté son processus d'élargissement, menée par un humanisme européen.

Le modèle européen se base sur le défaut de sa principale qualité : sa dépendance au droit communautaire. L'ASEAN n'est clairement pas prête à élaborer une ébauche de ce qui serait un « Traité de Lisbonne asiatique » tant ses disparités ont ralenti l'intégration économique pendant la première moitié de son existence. Bien sûr l'UE est l'exemple d'un continent construit d'États différents, unis dans la diversité. Néanmoins, l'ASEAN n'est pas incline à se diriger vers une intégration institutionnelle forte qui l'engoncerait et lui donnerait paradoxalement le sentiment d'être prisonnière de ses liens. On imagine mal Singapour, allégorie du concept de ville-État faire la promotion d'une intégration institutionnelle poussée avec Brunei, superpuissance pétrolière régionale, sans parler du Vietnam, pittoresque pays communiste au charme nostalgique, qui a néanmoins signé la Charte de l'organisation.

On voit donc les limites de l'ASEAN, là où l'UE n'en aurait peut-être pas. Certes, l'UE fait la promotion mondiale de son acquis communautaire mais c'est l'actualité financière qui la rattrape pour freiner ses ambitions, l'obligeant donc à s'interroger sur le bien-fondé de son désir maladif de cohésion ces vingt dernières années. Peut-être l'ASEAN prend-elle exemple sur l'Union européenne pour comprendre et anticiper les écueils ou risques à ne pas prendre ?

Fondée en 1967, l'ASEAN a évolué en même temps que l'Union européenne ; et même si, trop rapidement, d'aucuns pensent qu'elle a échoué là où l'UE a réussi, ces deux dernières années ont permis à l'organisation asiatique de ne pas regretter sa prudence quant à l'intégration économique. L'ASEAN repose sur une structure décentralisée et effectivement, sa lente intégration institutionnelle a longtemps ralenti la croissance des échanges commerciaux au sein de leur zone de libre-échange. Parfois trop opaque et abscons face à ses partenaires mondiaux, l'ASEAN n'a pas bénéficié de la mondialisation du commerce dans les meilleures conditions. L'instabilité politique de pays comme la Birmanie a pu, par exemple, effrayer des investisseurs.

Un nouvel élan pour les relations ASEAN-UE ?

La présidence de l'ASEAN par le Vietnam en 2010 est l'exemple parfait de la nouvelle dynamique de l'organisation. Elle a permis de propulser celle-ci dans un élan fort d'ouverture. D'abord, le Vietnam a profité de cette vitrine pour multiplier les négociations de libre-échange avec plusieurs États extérieurs à l'ASEAN et, sous la présidence, ont été adoptées les mesures qui permettront l'élaboration d'une « Communauté de l'ASEAN ».

À sa création, l'ASEAN rejetait l'idée d'une politique de sécurité commune. Or, depuis quelques années la question de la navigation en Mer de Chine du sud est sujette à débat. La présidence du Vietnam a également vu la première réunion des ministres de la Défense, signe que les compétences de l'ASEAN sont en mouvement .

La mission de l'ASEAN, comme celle de la CECA à l'époque, a évolué. Bien sûr la nécessité d'une croissance régionale économique commune prévalait, mais alors que la guerre froide divisait le globe en deux, l'organisation asiatique se souciait de construire un bouclier symbolique autour d'elle. Maintenant que l'idée d'un monde bipolaire est devenue un concept archaïque, l'ASEAN perçoit les opportunités de développement au-delà de ses frontières, multipliant ses accords de libre-échange, marque d’ouverture économique.

Trop d'études ou thèses se sont cassé les dents à vouloir tracer un parallèle entre l'Union européenne et l'ASEAN, appuyées par un orgueil européano-centré qui pousse à penser que l'UE pourrait servir de lanterne législative à d'autres organisations, pour en définitive conclure que l'analogie UE-ASEAN n'est théoriquement pas réalisable. Il est donc plus judicieux de réfléchir au potentiel de ces deux entités en se penchant sur leurs relations économiques dont la croissance est de 25% par an en moyenne, et non autour d'une comparaison institutionnelle superflue.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

 

 

 

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