Tu en connais un, toi, de Lituanien? A propos "des Lituaniens" de Marielle Vitureau

Par Philippe Perchoc | 30 mars 2015

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Tu en connais un, toi, de Lituanien? A propos "des Lituaniens" de Marielle Vitureau”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 30 mars 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1881, consulté le 22 août 2017

"Tu en connais, un, toi, de Lituanien?" La réplique de Jean Luc Mélanchon, en 2005, est bien connue. Il semble que nous en connaissions de plus en plus, et l'Europe s'en porte plutôt mieux. Marielle Vitureau publie "Les Lituaniens" aux éditions Henry Dougier, une occasion de mettre en perspective quelques questions à propos de la façon dont les Lituaniens se perçoivent et sont perçus par ceux qui les connaissent bien. Histoire, identité, capitale, relations avec les voisins et mondialisation sont autant de thèmes abordés par ce livre, et autant de raisons de l'ouvrir.

Comment peut-on être Persan?

Une question que posait Montesquieu et qui s'applique aussi bien à la Lituanie d'aujourd'hui. Marielle Vitureau est correspondante à Vilnius pour Radio France Internationale, Courrier International et quelques autres journaux, depuis dix ans. Bien qu'elle parle couramment la langue de Ciurlionis, elle ne se définit pas elle-même comme lituanienne, comme elle le disait à l'ambassade de France à Bruxelles le 30 mars dernier. Que faudrait-il alors pour être lituanien?

"Aujourd'hui, il y a 4 millions d'Irlandais dans l'ïle, 70 millions dans le reste du monde. […] Un Irlandais en Amérique dirait "I am 10% Irish, I am Irish". Un Lituanien, lui, dirait "10% de mon sang n'est pas lituanien, les autres ne me considèrent pas lituanien".

Voilà bien une question que son livre permet d'explorer en donnant la parole à des Lituaniens très différents, historiens, chanteurs de rock et pères de l'indépendance, champions de poker et europarlementaires, Lituaniens moins connus, aussi. On comprend à la lecture que pour être un Lituanien, il ne suffit pas d'avoir des ancêtres lituaniens, même si c'est indispensable. En effet, le 30 mars, la salle riait de la tentative des Lituaniens de chercher une trace de "lituanité" chez toute personne célèbre. Non, pour être lituanien, il faut aussi parler le lituanien, cette langue particulière, proche du sanskrit et source principale de l'identité nationale.

Enfin, un élément essentiel reste celui de l'attachement au lieu; être Lituanien, c'est être de quelque part en Lituanie, même en étant parti depuis des dizaines d'années, même en étant d'origine lituanienne. Dans un entretien frappant, le professeur Egidijus Aleksandravičius, grand spécialiste de l'émigration lituanienne, remarque que la Lituanie a toujours été un pays d'émigration, y compris lors de sa première indépendance, entre 1918 et 1940. Pourtant, elle ne s'imagine pas comme telle, et n'y accorde pas de valeur positive. Il explique que la soviétisation a créé un attachement vicéral à la terre, dans la mesure où la mobilité était très contrôlée en URSS, à l'intérieur comme vers l'extérieur du pays. Pour cette raison, l'Irlande, un pays qui connait aussi les mêmes problèmes d'émigration massive, met en avant son image de "semeur de talents" dans le monde entier, mais pas la Lituanie:

"Aujourd'hui, il y a 4 millions d'Irlandais dans l'ïle, 70 millions dans le reste du monde. […] Un Irlandais en Amérique dirait "I am 10% Irish, I am Irish". Un Lituanien, lui, dirait "10% de mon sang n'est pas lituanien, les autres ne me considèrent pas lituanien".

Or, comme le souligne Marielle Vitureau, la mondialisation est une chance pour la Lituanie, puisque cette dernière investit massivement dans les nouvelles technologies et que le pays se présente de moins en moins simplement comme un pays victime de l'histoire, mais aussi comme un pays tourné vers l'avenir. Voilà qui modifiera encore probablement la notion même de "lituanité".

Le passé comme histoire morale

Tout cela est d'importance en regard d'un second élément qui traverse les entretiens du livre, directement lié à l'identité lituanienne: celui du rapport au passé. En effet, en Lituanie, la tragédie du XXe siècle prend une particulière coloration, en raison de la double occupation par l'Allemagne nazie et par l'URSS. Souvent, le discours d'une nation victime est mis en avant, vécu intimement dans des milliers de familles.

Pourtant, comme le soulignent un certain nombre des Lituaniens qu'elle interroge, l'intérêt pour la Lituanie multiculturelle, du Moyen-Age au XXe siècle, est de plus en plus fort, comme le montre le succès de l'Université Libre de Vilnius qui organise des parcours découvertes des aspects méconnus de la ville. Les excursions sur le passé juif de la "Jérusalem du Nord" sont particulièrement populaires, mais ils posent aussi la question d'un passé caché, qui ne passe pas.

Sous la pression européenne, le passé juif de la Lituanie refait peu à peu surface, mais il vient déranger le récit d'une nation-victime pour mettre l'accent sur les fantômes qui traversent l'histoire du pays. Or, pour beaucoup de Lituaniens, l'histoire est une histoire morale, celle de la lutte d'un peuple pour son droit à l'existence. Et le souvenir de ce corps-jumeaux disparu vient bouleverser ce récit: comme un membre fantôme, la Lituanie a été amputée d'une partie d'elle-même, ce dont certains ont été témoins, victimes, mais aussi parfois complices passifs ou actifs. Tous les Lituaniens d'aujourd'hui en sont les héritiers, mais ne savent pas trop quoi en faire: pleurer les Lituaniens déportés par Staline, les descendants sont là pour le faire; pleurer les Lituaniens juifs tués par Hitler, seule une poignée de Lituaniens en hérite et demande des comptes au reste de la communauté nationale.

Néanmoins, les jeunes générations s'intéressent de plus en plus à ces questions, et prennent, en quelque sorte, volontairement leur part d'héritage. Cela est visible à la fois dans l'intérêt pour le passé juif du pays, mais aussi dans les expéditions de jeunes Lituaniens à la recherche des tombes de leurs compatriotes dispersées dans l'archipel du Goulag.

Bien d'autres aspects sont abordés dans le livre de Marielle Vitureau, urbanistiques, artistiques, historiques. Elle se livre à un patient travail de traduction de la société lituanienne pour les Français, mais pour les Lituaniens eux-mêmes. Elle tisse des histoires qui permettent d'incarner ce pays aux marges du continent et des consciences de la majorité des Européens de l'Ouest.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe :

  • Marielle Vitureau, Les Lituaniens, Ateliers Henry Dougier, 2015. Sur le site de l'éditeur.

 

Ajouter un commentaire