Être Serbe dans une Croatie au seuil de l'UE

Par Sanja Beronja | 12 octobre 2010

Pour citer cet article : Sanja Beronja, “Être Serbe dans une Croatie au seuil de l'UE”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 12 octobre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/934, consulté le 18 novembre 2019

En 1995, au cours de l'action « Tempête », 250 000 Serbes ont été expulsés de Croatie. Quinze ans après, la Croatie est à l'entrée de l'Union européenne. D'après le recensement de 1990, les Serbes constituaient 12% de la population en Croatie ; ils étaient le peuple le plus représenté après les Croates. Aujourd'hui, ils ne constituent plus que 4% de la population totale. La condition de la minorité serbe en Croatie reste encore à rêver...

Un rapport complexe entre les Croates et les Serbes en Croatie depuis des siècles

Les Serbes ont habité la Croatie depuis le XVIème siècle, à l'époque où l'Empereur Ferdinand Ier leur avait attribué une terre non taxée en échange du service militaire et leur lutte contre les Turcs. Le territoire habité par les Serbes était connu sous le nom de « Vojna krajina » (la frontière militaire).

Compte tenu du rôle qu'ils avaient dans la défense de la frontière de l'Empire des Habsbourg, les Serbes jouissaient de privilèges statutaires depuis des siècles. Après la fin de la Première Guerre mondiale et la constitution du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (devenu la Yougoslavie), la position des Serbes dans le royaume, y compris en Croatie,  s'était renforcée, à tel point que de nombreuses critiques en Croatie dénonçaient la domination des Serbes.

D'après la Constitution de 1974, ils disposaient du statut de peuple constituant en Croatie. Ce statut fut supprimé par la nouvelle Constitution de la Croatie en 1990. Désormais, les Serbes ne constituaient plus qu'une minorité nationale parmi les autres.

La proclamation de l'indépendance de la Croatie a provoqué un fort mécontentement parmi la population serbe. La suppression du statut de peuple constituant, ainsi que les propos nationalistes de Franjo Tudjman, le Président croate, ont suscité de vives craintes. Ces craintes ont à voir avec la question mémorielle, toujours très complexe et non résolue, qui pèse sur les relations serbo-croates : pendant la Deuxième Guerre mondiale, les adeptes de l'État indépendant croate (ustaše), État satellite d'Hitler, avaient exterminés près de 600 000 Serbes, Juifs et Roms. La mémoire vive de cette période tragique pour les Serbes en Croatie, alarmée par le discours nationaliste de l'élite politique croate, la proclamation de l'indépendance de la Croatie en 1991 et la suppression du statut de peuple constituant par la nouvelle Constitution ont débouché sur la proclamation de la République serbe de Krajina. L'objectif de la République serbe de Krajina, jouissant d'un soutien important de Belgrade, était de rester rattachée à la Yougoslavie. Les conflits se sont intensifiés entre les Serbes de la République serbe de Krajina et l'armée croate : après quatre ans d'une guerre sanglante, l'armée croate expulsa les Serbes de Krajina pendant les actions militaires « Flash » et « Tempête ». En quatre jours (du 4 au 7 août 1995), ce sont ainsi près de 250 000 Serbes  qui furent expulsés de la Croatie par l'armée du pays.

L'UE et le retour des réfugiés

Le problème du retour des réfugiés en Croatie s'est imposé dès la fin de la guerre en 1995. Pourtant, compte tenu de la situation politique dans la région et des blessures de la guerre encore très fraîches, il était difficile, voire impossible d'entreprendre un dialogue sérieux sur le sujet entre Zagreb et Belgrade. C'est la raison pour laquelle l'Union européenne s'est imposée comme le seul acteur ayant la force d'inciter au dialogue sur le retour et l'intégration des réfugiés.

Dès avril 1997, le Conseil a souligné dans ses conclusions l'importance de l'approche régionale, qui prend en compte la nécessité du retour des réfugiés.

Pourtant, malgré les promesses et la volonté officielle de l'élite politique croate de faciliter le retour des réfugiés, ce processus fut considérablement entravé dans les années de l'immédiate après-guerre. Les institutions européennes ont dénoncé à plusieurs reprises dans leurs rapports le manque d'une réelle volonté politique dans le sens de ce processus, ainsi que le refus de la population locale de réintégrer les réfugiés. 

L'absence de volonté politique de stimuler le retour des réfugiés était due à la politique de la Communauté démocratique croate (HDZ), parti du Président croate Franjo Tudjman.

Le retour et l'intégration des réfugiés : une condition indispensable de l'intégration européenne de la Croatie

Pourtant la mort de Tudjman en 1999 et l'arrivée au pouvoir des forces démocratiques en 2000 ont marqué un tournant dans le processus du retour des réfugiés. Le nouveau gouvernement a affirmé comme sa priorité l'adhésion de la Croatie à l'UE. La Déclaration de Zagreb de 2000 et l'Agenda du Conseil européen de Thessalonique de 2003 ont confirmé la perspective européenne de la région et la nécessité de la coopération régionale. L'accélération de ce destin européen a fait resurgir la nécessité du retour et de l'intégration des réfugiés.

L'Union européenne a ouvert les négociations d'adhésion avec la Croatie le 3 octobre 2005. L'« Accession Partnership » (Partenariat sur l'adhésion), qui devait faciliter la préparation de la Croatie pour l'intégration, a été signé le 20 février 2006, avant d'être renouvelé le 16 février 2008. Une des priorités clé du partenariat est l'application de la Loi constitutionnelle sur les minorités nationales et l'achèvement du processus du retour des réfugiés et leur intégration. Les questions régionales et les obligations internationales de la Croatie (le retour des réfugiés et leur réintégration) constituent le critère politique principal du Partenariat sur l'adhésion.  

La Croatie doit donc : « compléter le processus du retour des réfugiés, résoudre le problème du logement pour les anciens propriétaires, achever la reconstruction et la repossession de la propriété et ouvrir la possibilité pour les demandes de convalidation ». Elle doit également « mettre en œuvre une coordination et la coopération adéquate entre tous les organes et autorités compétentes au niveau central et local sur les sujets liés au retour des réfugiés ». Finalement, elle doit « créer les conditions sociales et économiques pour améliorer le climat pour la réintégration des réfugiés et leur acceptation par les communautés en question, entre autres par la mise en œuvre des programmes de développement régional dans les régions en question ». {mospagebreak}

La Croatie a pris des mesures considérables en faveur du retour des réfugiés. Il faudrait souligner la Loi constitutionnelle sur les minorités nationales qui garantit la protection des droits des minorités. Cette loi offre une protection qui non seulement respecte les standards internationaux, mais dans certains domaines offre même une protection supérieure. La loi prévoit également la création des conseils nationaux des minorités. La minorité serbe dispose d'un conseil de ce type qui représente les intérêts et les revendications des citoyens d'origine serbe. Dans le gouvernement actuel, les Serbes sont représentés par le vice-Premier ministre chargé des affaires sociales et des droits de l'Homme.

Des conditions de vie de la minorité serbe en Croatie encore difficiles

À ce jour, les conditions de vie des Serbes en Croatie, bien que considérablement améliorées, ne sont pas encore satisfaisantes. Bien que celle-ci ait signé la Déclaration de Sarajevo qui visait à achever le processus régional du retour des réfugiés jusqu'à la fin de 2006, ce processus n'est pas encore achevé. Selon les données du Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR), quelque 117 000 réfugiés serbes sont retournés en Croatie. Pourtant, les statistiques montrent qu'il s'agit plutôt de personnes âgées. Presque 200 000 croates, dont la majorité sont serbes, gardent le statut de réfugiés dans les pays voisins et ailleurs.

Amnesty International, l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) et le HCR ont dénoncé dans leurs rapports plusieurs obstacles au retour des réfugiés. Il s'agit en premier lieu des droits de propriété disputés. La majorité des Serbes ont perdu leurs droits de propriété et les droits locataires dont ils disposaient avant la guerre. Leurs domiciles ont été réattribués, ce qui rend impossible leur retour. L'obligation internationale du gouvernement croate, énoncée dans les conditions pour l'intégration à l'UE, est de procurer des logements alternatifs aux anciens propriétaires et locataires. Cependant, ce processus s'avère être d'une lenteur considérable.

L'autre obstacle est l'accès à l'emploi. Les régions autrefois habitées par les Serbes (en premier lieu, la Slavonie) ont été ravagées pendant la guerre et souffrent toujours d'un taux de chômage important. La difficulté pour les Serbes de trouver un emploi est à lier aussi avec une discrimination latente que rencontrent ceux qui sont revenus.

Ensuite, la reconnaissance d'autres droits sociaux et économiques, comme celui de « convalidation » constitue un vrai obstacle pour le retour des Serbes.

La difficulté existe également au niveau de la sécurité. Les cas d'attaque sur les Serbes retournés en Croatie sont fréquents, surtout en Dalmatie (dans les villes de Split, Zadar et Sibenik).

Nombreux sont les cas de Serbes qui ont été accusés d'avoir commis des crimes de guerre. Là où réside le problème, c'est dans le fait que la police croate gardait pendant longtemps des listes secrètes avec les noms des suspectés. Le manque de transparence dans les jugements pour les crimes de guerre et le fait que la plupart des accusés aient été des personnes d'origine serbe dissuadait davantage le retour des réfugiés.

D'un autre côté, il faut tenir compte du fait que de nombreux Serbes exilés ne souhaitent pas rentrer en Croatie. Au vu des difficultés mentionnées, ils préfèrent rester dans leur pays d'accueil, que ce soit l'Europe ou des pays anglophones hors UE, car il leur offre des perspectives bien meilleures, en termes d'emploi et de niveau de vie. C'est le cas aussi des exilés qui se sont installés ensuite en Serbie et qui ont obtenu la citoyenneté serbe.

La question du retour est également une question de génération. Les Serbes dont les enfants étaient très jeunes à l'époque où ils avaient quitté la Croatie jugent préférable de rester dans le pays où leurs enfants sont scolarisés et déjà bien intégrés.

Cela a des répercussions sur les statistiques et explique en partie pourquoi le pourcentage de ce qui sont retournés, malgré les efforts du gouvernement croate, reste toujours faible.

Il est indéniable que les conditions de retour se sont améliorées par rapport à la situation d'il y a 15 ans. Pourtant, le processus de retour et de réintégration des Serbes est loin d'être achevé et satisfaisant. La Croatie aurait-elle la capacité et la volonté d'achever ce processus avant d'entrer dans l'UE ? Cela reste à voir...

 

Pour aller plus loin

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Source photo : REPUBLIC of KRAJINA, SERBIAN OCCUPIED CROATIA, Vukovar 1992-95 ---PASSENGER VEHICLE, parwoody1178a, sur flickr

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