Tony Judt. Le chalet de la mémoire et l'exigence européenne

Par Philippe Perchoc | 9 novembre 2012

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Tony Judt. Le chalet de la mémoire et l'exigence européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 9 novembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1561, consulté le 26 mars 2017

Le Chalet de la mémoire est un petit livre curieux. Dernier ouvrage de Tony Judt, le grand historien britannique de l’Europe, il a été dicté depuis le fauteuil roulant, voire le lit, de ce dernier. Tony Judt a été frappé d’une maladie dégénérative quelques années avant sa mort précoce et ce livre vient faire le lien entre « le tolérant, le marginal, le limitrophe » comme il aimait à se définir.

Ce recueil d’essais autobiographiques, Tony Judt l’a écrit alors que la maladie allait peu à peu le couper du monde. « Le trait saillant de cette maladie neurodégénérative est qu’elle laisse les idées claires pour réfléchir au passé, au présent et à l’avenir, mais vous prive régulièrement de tous les moyens de traduire ces réflexions en mots » (p.16). L’historien décide alors de faire revivre les « palais de la mémoire » mis en avant par Frances Yates, une technique mnémonique ancienne pour se souvenir d’une succession d’événements. Utilisant un chalet suisse qui avait marqué sa mémoire, il consacre alors ses longues nuits immobile et sans sommeil pour classer, trier, mettre en récit les souvenirs de sa vie.

Il revient sur le climat très spécial des années d’après-guerre à Londres où l’on vivait autant dans le souvenir de la Seconde Guerre mondiale que de la Première . Il évoque ses racines juives, surtout à travers ses manifestations culinaires. Car dans les souvenirs de Tony Judt, comme dans ses ouvrages historiques, les statistiques ne remplacent pas l’expérience vécue ; on prend le train, on aime les voitures neuves et on s’ennuie sur les bancs de l’Ecole Normale Supérieure. Et on passe du temps à table. « Nous sommes ce que nous avons mangé. De ce point de vue, je suis très anglais » dit avec humour le jeune étudiant qui a découvert à Paris « ce qu’était de bien manger chaque jour ».

Tony Judt revient aussi sur les grandes idéologies du XXe siècle. On se souvient de ses chroniques féroces sur les mémoires d’Althusser où il soulignait que les étudiants de Normale se pensaient marxistes sans rien y comprendre. Lui «  a été marxiste et sioniste avant d’avoir 20 ans ». Et d’ailleurs, son expérience du Kibboutz narrée dans ses mémoires est une manière intéressante de comprendre son engagement ultérieur pour une solution négociée en Palestine.

Car lire ce recueil amène à repenser totalement les liens biographiques de Tony Judt avec ses sujets de recherche. On y comprend son intérêt pour le socialisme français, ce qui constitua sa première carrière universitaire, mais on découvre aussi comme cet homme, fils d’une mère anglaise et d’un père belge, s’est ouvert à une carrière totalement différente avec l’apprentissage du tchèque à la Chute du Mur de Berlin. C’est alors que l’idée d’une histoire véritablement comparative entre l’ancien Ouest et l’ancien Est germe dans son esprit et ouvre le champ d’une œuvre historienne indispensable. Cette dernière s’applique, bien entendu, à discuter des tendances politiques sur le continent, mais porte aussi un intérêt tout particulier à la culture, à l’éducation et aux modes de consommation. En cela, il s’inscrit dans un mouvement aussi bien représenté par Timothy Snyder, dont il était proche, et qui veut donner des noms, des histoires et des expériences à l’histoire comme discipline.

Et puisqu’il évoque l’histoire comme une discipline, c’est aussi à l’organisation et aux missions de l’Université qu’il accorde un certain nombre de considérations iconoclastes. Il revient sur son expérience d’étudiant à Cambridge, aux relations entre les étudiants et les petites mains de l’Université. Il se demande aussi pourquoi l’Ecole Normale Supérieure a formé tant de grands esprits dans les années 1930 et tellement peu – selon lui - dans la période contemporaine. Il se demande enfin comment lutter contre les dérives de la suspicion permanente qui règne aux Etats-Unis à propos du harcèlement sexuel des professeurs sur les étudiantes. Et il finit par poser une question fondamentale sur le problème des universités. « Les universités sont élitistes : elles sont faites pour sélectionner la cohorte la plus capable au sein d’une génération et de l’éduquer au mieux ; pour ouvrir l’élite et la renouveler systématiquement. L’égalité des chances et l’égalité des résultats sont deux choses différentes » (p.135).

Cette succession de petits essais, dans la tradition des critiques qu’il donnait régulièrement dans la New York Review of Books, sont autant d’invitations à repenser l’histoire du siècle à travers les histoires individuelles et notamment la sienne, qui lui fait dire « nous sommes tous Européens ». C’est aussi une manière de prendre du recul sur les liens entre la vie et l’œuvre d’un grand historien du XXe siècle.

A lire

  • Tony Judt, Le châlet de la Mémoire, Editions Héloise D'Ormesson, Paris, 2012

Source : maistora. Night and day, janvier 9, 2009.

 

 

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