Tallinn: la statue de la discorde

Par Philippe Perchoc | 4 février 2007

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Tallinn: la statue de la discorde”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 4 février 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/110, consulté le 24 septembre 2017

img_1436-01Les trois pays baltes sont en quête de leur identité nationale. Privés de toute voix indépendante pendant des années, ils veulent se positionner désormais sur la scène internationale comme des Etats originaux et autonomes. Le problème est que la population de chacun de ces pays est divisée entre ceux qui veulent oublier le passé soviétique et reconsidérer l’identité à partir de l’indépendance, lors que les autres sont attachés à ce même passé en le considérant comment le constituant majeur de leur identité, particulièrement en Lettonie et en Estonie.

 

Chaque action gouvernementale visant à pousser ce passé dans un coin lointain de la mémoire nationale déstabilise  l’équilibre entre ces deux pôles qui cohabitent au sein du même pays : l’un plutôt national, l’autre plutôt russophone. La Lettonie a souvent joué le rôle d’enfant terrible de l’indépendance avec ses lois sur la langue et la citoyenneté qui déplaisent aux russophones, les protestations desquels ont toujours été fortement stigmatisées par Moscou. Aujourd’hui la Lettonie peut se frotter les mains car c’est l’Estonie qui a bouleversé toute la communauté russophone en promulguant une loi dont le  but est de déplacer les monuments de la deuxième guerre mondiale en d’autres endroits, notamment dans les banlieues de Tallinn. La première cible est devenue la statue de bronze du soldat inconnu qui jusqu’ici se trouvait dans le centre de Tallinn.

Les Russes ont payé un lourd tribu à la victoire contre le fascisme et surtout pour les personnes âgées, ces statues sont avant tout un symbole de cette lutte titanesque. La statue du soldat inconnu de Tallin incarne leurs pertes, leurs peines, leurs larmes ; ils se sont battus contre un grand ennemi et pour le vaincre il fallait risquait sa vie.

Pour eux, ce n’est pas une question de grande politique internationale, mais la certitude individuelle de combattre à tout prix l’ennemi. Même si ils ont été trompés sur le but final de la lutte par l'Etat major soviétique, aujourd’hui ils sont fiers jusqu’aux larmes de cette grande victoire. Bref, le regard russe qui est transmis de génération à génération est celui de la mort d’environ 28 millions de Soviétiques dans la Grande Guerre Patriotique contre le nazisme.

Pour les Estoniens cette même histoire commence avec le Pacte Molotov Ribbentrop, un accord secret entre l’URSS et l’Allemagne nazie pour se partager la Pologne et les pays Baltes en 1939. Lors de cette première occupation, l’Allemagne rapatrie des milliers de germano-baltes qui vivaient en osmose avec les Baltes depuis 700 ans. L’armée rouge opèrent une brutale soviétisation des sociétés baltes et déportent une partie des élites. Ainsi, si les Soviétiques venaient combattre les nazis dans les pays Baltes, ceux-ci disent ne pas oublier la première partie de l’histoire. Ils voient dans cette libération avant tout une occupation, tout comme la première occupation de 1940.

Ces deux points de vue sont peut-être réconciliables, vu d’Europe de l’Ouest, mais de Moscou, de Tallin ou de Riga, la question est très complexe. Si l’histoire retiendra que les dirigeants soviétiques ont conclu un accord avec les Nazis pour occuper les pays Baltes, on peut penser que le Russe moyen, victime de la propagande a pu croire que les Etats baltes aient volontairement adhéré à l’URSS. Et ce même Russe moyen, engagés dans l’armée rouge est venu se faire tuer dans les rues de Tallin pour libérer des Nazis ces « nouvelles républiques volontairement membres de l’URSS » dans son esprit. On comprend alors que les anciens combattants et la communauté russe tout entière soient attachés à leurs symboles.

Du côté estonien, c’est sûrement l’attitude de Staline qui doit être condamnée. Ayant organisé l’occupation des pays Baltes, il leur paraît inadmissible que la même statue, symbole du pouvoir soviétique et non pas du soldat russe moyen leur rappelle chaque jour cette page sombre de leur histoire. 

Face aux attaques du gouvernement russe, les représentants du gouvernement estonien soulignent que la statue, placée dans le cœur de Tallinn est une cause majeure de clivage dans la société, déménager la statue dans la banlieue du Tallinn serait un pas de réunification selon les Estoniens. Moscou a proposé de reprendre la statue mais des fouilles ont révélé que la statue recouvrait plusieurs tombes de soldats, ce qui complique l'affaire.

Mais la réunification est-elle possible entre deux communautés qui habitent dans le même pays ayant deux vérités historiques sur le même fait dans le passé ? C’est la problématique qui va déchirer les pays baltes pendant longtemps encore.

Ce cycle d’événements est déjà devenu  une sorte de rite sacré. Il semble que c’est bien le destin de cet espace baltique que de toujours combattre pour construire son identité nationale.

Il ne faut pourtant pas imaginer que les communautés multiples qui peuplent les pays Baltes vivent séparées les unes des autres. Ces pays ont toujours connu le multiculturalisme et dans la vie quotidienne, la majorité maîtrise plusieurs langues dont la langue nationale et le russe. Et tous ceux qui parlent le russe ne le sont pas, ils peuvent être ukrainiens, biélorusses ou caucasiens !La situation est donc complexe et les tensions quotidiennes ne doivent pas être exagérées, même si comme dans tous les pays ex-socialistes (comme la Pologne), les tensions mémorielles sont, elles, bien présentes.

Pour aller plus loin 

  • Un point de vue russe / L'affaire de la statue sur Ria Novosti (agence de presse russe en Français)
  • Un autre point de vue russe / Kommersant (en Anglais)
  • En anglais, les informations baltes vues par des Baltes sur BalticTimes (en Anglais)

Merci à Céline Bayou, de Regards sur l'Est , pour ses conseils et ses suggestions et les débats  que nous avons eu sur la vision russe de cette question si sensible, mis à jour le 28 avril 2007. 

Ajouter un commentaire