Sur les traces du Yiddishland avec Alain Guillemoles

Par Philippe Perchoc | 24 novembre 2010

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Sur les traces du Yiddishland avec Alain Guillemoles”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 24 novembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/967, consulté le 30 mai 2017

« Le Yiddishland a disparu comme l’a fait l’Atlantide. Il est ce continent mythique englouti ». Cela peut expliquer pourquoi si peu d’entre nous ont entendu parler de ce bout d’Europe disparu. Dans son livre Sur les traces du Yiddishland, Alain Guillemoles nous emmène sur les traces, plus ou moins visibles aujourd’hui, de cette communauté juive d’Europe centrale qui a subitement disparue pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le Yiddishland fait référence à l’utilisation par les communautés juives d’Europe centrale et orientale de la langue yiddish. L’auteur le situe « des rives de la Baltique à celles de la mer Noire et de l’Allemagne jusqu’à la Russie ».

Les Juifs ont représenté de 30 à 70% des populations de certaines régions du centre de l’Europe, construit des hôpitaux, des universités et des entreprises. Sans former d’unité politique autonome, le Yiddishland a irrigué toutes les cultures d’Europe centrale, allemande, polonaise, lituanienne, ukrainienne, russe ou hongroise. Les représentants de cette communauté, Marc Chagall comme Romain Gary, Sigmund Freud ou Chaïm Soutine, tous Juifs du Yiddishland plus ou moins assimilés ont donné le meilleur de la culture européenne. Et pourtant, l’Allemagne nazie semble avoir, en l’espace de quelques mois, effacé toute trace de cette culture juive. Rien ne subsiste pour celui qui n’a pas l’œil avisé, ne sait reconnaître les lieux de cette civilisation disparue que tente de faire revivre Alain Guillemoles.

La raison de cette disparition est à chercher dans un « double effacement ». On pense communément à l’Ouest que les pays d’Europe centrale sont fortement antisémites et ont soutenu la Shoah. Or, même s’il est vrai que l’Europe centrale a été le théâtre de certaines des scènes les plus sanglantes de la Shoah, la Pologne par exemple est la nation la plus représentée parmi les personnes ayant reçu le titre de « Juste parmi les Nations ». Et pourtant, après la Seconde Guerre mondiale, les régimes communistes ont continué la tâche que les nazis s’étaient fixée par l’assimilation forcée. Cette communauté diverse a donc été la victime d’un double acharnement.

Aujourd’hui peu de communautés juives demeurent en Europe centrale, la plupart ont émigré vers Israël ou les États-Unis. Ce constat soulève beaucoup de questions. Quelles traces reste-t-il de ce passé ? Comment une telle destruction a-t-elle été opérée ? Et quel espoir reste-t-il pour un renouveau de cette communauté ?

Au fil des pages, l’auteur nous emmène dans les rues de villes telles que Vilnius, Leczna, Tchernivtsy, ou encore Lviv. Ces villes qui, soixante-dix ans auparavant, abritaient de très fortes communautés juives. Pour certaines, comme Cracovie, les traces de l’héritage juif sont bien présentes. Dans le quartier juif de Kazimierz, les synagogues sont encore en activité, le cimetière juif a été nettoyé et restauré après la guerre et un lieu de mémoire a été créé à l’endroit où les prisonniers étaient rassemblés avant d’être déportés. À Leczna, au contraire, dans ce village polonais composé de 55% de Juifs avant la guerre, plus rien ne subsiste de la présence juive hormis une petite synagogue. Seule une plaque posée sur le mur de la synagogue rappelle que « 1 061 Juifs ont été tués ici des mains criminelles des hitlériens, en 1942 et 1943 ». Tchernivtsy, ville qui accueillit en 1908 un congrès pour unifier la langue yiddish et qui vit la naissance d’une sorte d’État dans l’État juif avec ses hôpitaux, ses universités, ses caisses de secours et son théâtre, ne compte aujourd’hui plus que 2 000 Juifs, tous relativement âgés.

En suivant l’auteur dans les rues de ces villes d’Europe centrale à la recherche d’une étoile de David presque effacée sur un mur, d’une ancienne synagogue transformée en fabrique de costumes traditionnels ukrainiens ou encore de l’endroit où se trouvait la porte d’entrée de l’ancien ghetto juif, le lecteur témoigne d’un passé qui ne ressuscitera jamais.

Bien que les tentatives pour faire renaître la culture juive en Europe centrale soient nombreuses, le déplacement du centre de la vie juive en Israël rend ce projet pour le moins ambitieux sinon impossible. L’espoir de cette communauté juive d’Europe centrale repose toutefois dans les mains de quelques individus qui, par des efforts quotidiens, maintiennent en vie cette culture juive. C’est Dalia Epstein qui s’occupe du cimetière juif de Vilnius, Tomasz Czaplinski et son groupe d’amoureux de la musique klezmer, le rabbin Noikh Kofmanski à Tchernivtsy qui garde sa synagogue ouverte à tous ou encore Adele Dianova, la directrice de l’école juive de Lviv. Le fort de ce livre est bien de faire reposer la mémoire effacée des lieux sur la mémoire vivante de ses derniers témoins.

Avant d’espérer un renouveau de la vie juive, un travail de mémoire semble indispensable. Puisque ces témoins sont voués à la disparition, la seule chance pour le Yiddishland de ne pas sombrer totalement est d’être approprié par la mémoire européenne. Bien que ce travail ait été enclenché dans certaines villes, il est aujourd’hui loin d’être terminé. Plus de soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale et vingt ans après la chute de l’Union soviétique, le traitement infligé aux Juifs reste encore en Europe centrale un sujet tabou, loin donc d’être un débat européen.

D’une certaine manière, le livre d’Alain Guillemoles participe de cette appropriation collective.

Cet attachement, l’auteur l’explique à la fin de son livre en le dédiant aux survivants silencieux, ceux qui se sont tus toute leur vie au sujet de ce monde juif disparu, et à leurs enfants privés de ces récits familiaux, Alain Guillemoles étant un de ces enfants. Par là même, l’auteur est lui aussi l’un des passeurs auxquels il donne la parole dans son livre. Ouvrage qui semble avoir atteint son but, en redonnant vie pendant quelques instants à ces milliers de Juifs d’Europe centrale qui, en l’espace de quelques mois, ont été réduits au silence.

 

Pour aller plus loin

A lire

  • Alain Guillemoles, Sur les traces du Yiddishland. Un pays sans frontières, 2010, Les Petits Matins

Source photo : Prayer house, Kazimierz, Krakow, Poland, par nklajn, sur flickr

 

 

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