Stalinisme et totalitarisme : comprendre les origines du post-communisme

Par Adrien Fauve | 1 décembre 2007

Pour citer cet article : Adrien Fauve, “Stalinisme et totalitarisme : comprendre les origines du post-communisme”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 1 décembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/353, consulté le 27 juin 2017

La question du post-communisme est la pierre angulaire des relations entre Russie et nouvelle Europe. Les nouveaux membres de l’UE issus de l’éclatement de l’Union soviétique et du bloc socialiste ont vécu un demi siècle dans un système politique et économique bien différent de celui qu’ils se sont attachés à bâtir depuis bientôt vingt ans. Ces transformations post-communistes ont pris le totalitarisme et le stalinisme comme repoussoir, fustigeant ainsi la domination et l’impérialisme russes, objets de vives réactions (il suffit de songer aux événements estoniens du printemps dernier).  Comment définir ces phénomènes ? Pourquoi font-ils polémique ?

Définir le totalitarisme

Le totalitarisme est un phénomène politique typique du XXe siècle, qui a vu naître, avec les exemples du nazisme et du communisme, des systèmes politiques se proposant de changer le cours de l’histoire et l’homme lui-même, et ce par le recours à la terreur généralisée, le tout au nom d’une idéologie.

Le terme apparaît d’abord dans la bouche de responsables politiques puis la notion est développée par des théoriciens.

A l’origine, il fut utilisé en Italie par des opposants au fascisme, reprochant la propension du « Duce » à vouloir dominer « totalement » le système politique. Mussolini le reprend ensuite à son compte dans sa volonté de créer un « Etat total ».

L’expression est ensuite utilisée par Léon Blum, lorsqu’il condamne le régime italien, mais il parle encore de « dictature » au sujet de l’Union soviétique. Même avant la Seconde Guerre mondiale, Karl Popper rapproche le nazisme et le système stalinien, en faisant référence à la négation de l’individu qui était déjà présente en germe dans la République (politéia) imaginée par Platon.

Pour certains, le pacte germano-soviétique (1939) intervient comme une preuve de la proximité des deux régimes.

Par la suite, ce sont pour l’essentiel des intellectuels ayant fui l’Allemagne nazie qui vont théoriser ce nouveau type de régime, inédit au regard de la pensée politique occidentale, qui depuis l’antiquité classique, s’était attachée à définir la monarchie, l’aristocratie, la démocratie, le despotisme ou la république.

Ainsi, la première spécificité des régimes totalitaires tient dans la mobilisation de toute la société, au service du projet politique, comme en cas de guerre.

Les travaux d’Hanna Arendt, de Carl Friedrich, aidé ensuite de Zbigniew Brzerzinski (1954), établissent successivement six traits constitutifs du syndrome totalitaire, que Raymond Aron allait ensuite diffuser en France. Bien qu’aucune des ses caractéristiques ne soit proprement inédite, leur agencement forme une réalité politique nouvelle.

En voici une brève présentation :

1. Idéologie officielle. Il s’agit d’un corpus doctrinal abordant l’ensemble de la vie de l’individu. Il requiert l’adhésion passive de chacun à une vision millénariste.

2. Parti de masse unique. Il représente un faible pourcentage de la population totale, est constitué de personnes vouées à l’idéologie. Son organisation est hiérarchique et oligarchique, placée sous l’égide d’un leader. Structure supérieure fusionnée à l’organisation bureaucratique, c’est la métaphore politico-administrative de l’Etat-Parti.  

3. Monopole sur l’exercice de la violence. Le pouvoir contrôle et concentre tous les moyens militaires et les forces de coercition.

4. Monopole médiatique et culturel. Concentré dans les mêmes mains. C’est le contrôle des moyens de communication de masse (presse, radio, cinéma), de diffusion de l’information et de la propagande.  

5. Direction centralisée de l’économie dont la planification est la forme habituelle.

6. Système policier fondé sur le monopole de l’exercice de la violence. Il détermine des « ennemis objectifs » (Lénine) qui doivent être détruits. C’est le second instrument semant la terreur et oeuvrant à l’encontre de tout « ennemi du régime » potentiel.

Pour Dominique Colas, le totalitarisme refuse toute autre vision du monde que la sienne, ce qui le distingue de l’autoritarisme. Espagne de Franco, Grèce des Colonels, Portugal de Salazar, dictature militaire en Argentine etc.,  en dépit de leurs méfaits, aucun de ces régimes n’a en effet essayé de détruire l’Eglise, de redéfinir la matière ou « d’épurer la société ».

L’idéologie officielle interdit tout discours qui s’écarte du pouvoir. Elle couvre tous les aspects de la vie sociale. Le totalitarisme se distingue en outre par la croyance que le régime détient la vérité. Les bolcheviques considéraient en effet qu’en politique, un énoncé peut être vrai ou faux (à l’instar des sciences exactes), ce qui explique la logique à l’œuvre dans la distinction entre ami et ennemi du régime. Le vrai est une condition pour accéder au bien. Les ennemis du régime font donc obstacle à l’avènement du bien…

Notons que le terme de « totalitarisme » est aujourd’hui utilisé de façon large et descriptive. Il s’est en quelque sorte banalisé dans la bouche du Parti communiste et de Gorbatchev au cours de la décennie 1980. Aux yeux de George Mink, le totalitarisme est une sorte de « best-seller ». Sa diffusion et son succès proviennent surtout des travaux historiques portant sur le phénomène stalinien.

Stalinisme et totalitarisme ou le problème de la classification des régimes

Au sens strict, le terme de stalinisme désigne la période (1929-1953) où Staline concentre tout le pouvoir en URSS. Mais ce phénomène soulève des interrogations. Dominique Colas les présente et y répond.

Déviation du communisme ou du léninisme ? Lénine avait pourtant insisté sur la dictature du prolétariat et sur la nécessaire violence du régime.

Refus radical de l’économie de marché, après la NEP (Nouvelle Politique Economique, 1921-1928), combiné à une industrialisation, une collectivisation agraire et une diffusion de la terreur de masse, instrument de l’épuration de la société ? Lénine avait certes concédé l’épisode de la NEP, mais dans l’unique objectif de relancer le système de production, qui devait ensuite passer par une phase « socialiste » (à chacun selon son travail). Il avait ensuite ordonné l’ouverture dès 1918 d’un premier camp de concentration.

Episode tristement cynique et cruel de la philosophie de l’histoire, qui commandait au « guide » d’être brutal pour moderniser à marche forcée une Russie bien en retard ?

Manisfestation d’un trait « récurrent » de la « culture russe », celui de la figure du tyran, répondant à l’exigence d’un pouvoir fort pour dominer ce vaste pays-empire ? Mais le régime de Mao Zedong paraît tout à fait correspondre à une définition du stalinisme reposant sur l’épuration de la société et l’industrialisation.

Modalité de relation Etat-société typique du totalitarisme ? Cette dernière hypothèse paraît la plus appropriée pour qualifier le phénomène. Comme le suggère Dominique Colas : « la guerre contre une race ou contre une classe, le désir de créer un homme nouveau par l’eugénisme ou par le travail collectif, le système concentrationnaire, le culte du chef, la haine de l’individualisme, sont-ils des ressemblances secondaires ou deux versions d’un même phénomène, le totalitarisme, qui dominerait l’histoire du court XXe siècle (octobre 1917-1991) ? »

L’analogie entre nazisme et communisme stalinien fait cependant l’objet de vifs débats. Elle soulève un problème historique et politique : celui de la caractérisation de la période post-stalinienne. Doit-on la voir comme post-totalitaire ?

Les années 1953 (mort de Staline) ou 1956 (déstalinisation, octobre polonais et hongrois) apparaissent-elles comme une rupture ? Est-ce plutôt 1968 (printemps de Prague) ou 1975 (accords d’Helsinki) qui marquent un tournant ? Quid alors de la mobilisation syndicale polonaise de 1981 ? De la perestroïka ? Faut-il attendre 1988 et la « table ronde » en Pologne pour voir se desserrer le carcan totalitaire ?

Pour certains, la contestation, la dissidence, la résistance ou l’opposition, avant la chute du mur ne sont pas assez fortes. Ces facteurs ne peuvent donc expliquer le changement de régime. Les organisations sociales en dehors de l’Etat font preuve d’une trop grande faiblesse pour être en mesure de produire du civisme.

Les racines du tournant se situent alors plutôt dans le domaine de l’économie et des relations internationales : course militaire à l’armement et conquête spatiale, réformes gorbatchéviennes, prise de position de Jean-Paul II en faveur du mouvement syndicaliste polonais etc.

Si l’on peut contester l’emploi du terme de totalitarisme pour l’après-Staline, d’autres comme Stéphane Courtois, proposent de distinguer les deux périodes en « totalitarisme à haute et basse intensité ».

Mais malgré l’absence d’institutions solides, on peut voir dans les crises successives la constitution d’un espace de liberté, certes restreint, mais tout de même existant, que l’histoire est venue soutenir.

La controverse se cristallise autour du couple régime/société. Les tenants de l’école dite « totalitarienne » estiment qu’à partir de 1917 ou de 1929 (selon que l’on prenne en compte la période précédent le « grand tournant » stalinien) l’URSS n’est qu’un régime politique :  il n’y a pas d’espace social autonome, le pouvoir s’insinue partout et contrôle tout. Dans cette perspective, le monopole du parti n’est aboli qu’en 1990.

Quant aux « révisionnistes », ils tendent à privilégier l’histoire sociale, au détriment des mécanismes institutionnels, pour comprendre comment ce système était vécu par d’autres acteurs que les seuls gouvernants.

Pour tenter de dépasser cette polémique cinquantenaire, Jean-Paul Depretto en propose une évaluation critique. Il souligne la dimension politique prosaïque de l’essor de chacune des deux théories, en revenant sur la nature même de la soviétologie et sur le contexte de son apparition.

Cette discipline ne relève en effet pas uniquement du domaine universitaire, elle a alimenté la politique étrangère américaine après 1945, et les soviétologues ont pu jouer le rôle de conseiller du prince ou d’expert ad hoc – en témoignent les figures de Zbigniew Brzerzinski ou de Condoleeza Rice ( elle a soutenu en 1981 une thèse sur la Tchécoslovaquie, rédigée sous la direction de Josef Korbel, père de Madelein Albright).

Aux yeux de Jean-Robert Raviot et de Taline Ter Minassian, la soviétologie « ça sert d’abord à faire la guerre », pour paraphraser la célèbre formule d’Yves Lacoste sur la géographie.

Le contexte de guerre froide transforme la controverse en un enjeu politique - et même financier - plus qu’intellectuel. La distribution des crédits aux laboratoires et équipes de recherches devient aux Etats-Unis une lutte institutionnelle.

La prééminence d’une des variantes sur l’autre se fait donc le miroir des périodes du conflit bipolaire.

Après la mort de Staline et le XXe congrès, on « dépolitise » le discours sur la puissance rivale, on « révise » les analyses de la société soviétique, en mettant l’accent sur les interactions entre la base et le sommet. Cette inflexion est en partie instrumentalisée par les impératifs de la « coexistence pacifique » (1956-1962) puis de la Détente (1972-80).

On retrouve ainsi les tournants majeurs dans les relations internationales. Plus de quinze ans après la faillite du régime soviétique, comment saisir les mutations qui ont affecté cet espace - premières convulsions, révolutions de velours, « thérapie de choc », européanisation… ?

 

Désoviétisation : la marche vers le post-communisme

La parution du Livre noir du communisme avait engendré une vive polémique opposant certains des contributeurs à l’ouvrage : la comparaison entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique posait problème, notamment dans la mise en parallèle d’un enfant du ghetto de Varsovie et d’une très jeune victime de famines ukrainiennes.

La surenchère ou l’inflation qu’a connues l’analyse dite « totalitarienne » amoindrit de plus la portée d’un terme utilisé pour stigmatiser l’autre ou l’ennemi, dans un contexte de guerre froide. Pour George Mink, même robuste et pertinente, cette métaphore n’explique pas les changements intervenus. Elle est par certains aspects trop descriptive. Les processus, les dynamiques lui échappent. Si les sociétés issues du bloc socialiste sont aujourd’hui diverses, l’étaient-elles déjà auparavant ? Comment expliquer leur diversification ?

A la différence du concept de « transition », qui suppose un point de départ (1989-1991), un chemin à parcourir (privatisation, alternance politique) et un but à atteindre (démocratie de marché), celui de post-communisme insiste sur les héritages pesants du régime totalitaire, ou proche de l’être, qu’ont subi les PECO et les pays de l’ex-URSS durant plus ou moins un demi-siècle, selon les contextes nationaux.

George Mink identifie un certain nombre de traits communs à ces pays. Il parle d’abord de désatellisation (sorte de décolonisation) : dissolution du Pacte de Varsovie et du COMECON. Puis il est question de l’émergence des nouveaux marchés, peu à peu régis par de nouvelles règles, libérales. Ce qui met fin à la coopération et à la dépendance économiques.

De vastes réformes monétaires et institutionnelles - souvent coûteuses sur le plan socio-économique - sont entreprises sous l’égide du FMI, de l’UE et des gouvernements nationaux. Les liens militaro-stratégiques s’étant évanouis, de nouvelles alliances sont conclues. On peut citer l’adhésion à l’OTAN de la Pologne, de la Hongrie et de la République tchèque par exemple.

Cette « révolution institutionnelle et non-violente », aux effets sociaux conséquents (creusement des écarts de richesse, « thérapie de choc », exclusion, précarisation) mais aussi bénéfiques (mobilité sociale, amélioration des conditions de vie, apparition d’une classe moyenne), n’a pas engendré de mouvement d’opposition de type contre-révolutionnaire.

Il faut ajouter à cela un effet de génération : d’un côté les individus ayant payé le prix fort de la mutation, souvent marqués par le bouleversement, de l’autre, de nouvelles générations qui ont connu la toute fin de la période communiste ou presque uniquement le post-communisme. Ces derniers s’orientent donc avec plus d’aisance dans un nouvel univers de référence (démocratie de marché).

L’analyse en termes de désoviétisation prend acte de la nature relativement spontanée des actions intentionnelles qui ont pu provoquer des effets imprévus, précipitant le système dans sa « chute finale » (Emmanuel Todd). Le système est devenu plus « hétérogène » en s’adaptant aux « absurdités » (exemple de la légalisation de l’économie parallèle en Hongrie, fin des années 1980). Ce sont les effets pervers du processus de soviétisation, opéré par ajustement successifs, selon la « tactique du salami » (Rakosi).

Mais ce modèle interprétatif ne doit pas occulter la diversité des trajectoires nationales de chacun des pays issus de l’éclatement du bloc socialiste, ni la profonde ambiguité de la sortie du communisme. Le personnage du général Jaruzelski, ancien dirigeant polonais, ayant proclamé l’Etat de guerre en décembre 1981, cristallise en un sens le problème, qui n’est autre que celui de l’ambiguïté même de la table ronde.

Comme le dit Adam Michnik, il est deux personnes à la fois, le général, symbole du régime communiste, et à la fois un des artisans du post-communisme. Son rôle lors des événements de l’hiver 1981 relève de la même nature : chef d’Etat autoritaire et répressif, il est aussi celui qui négocia avec Moscou pour éviter une intervention de l’armée rouge en terre polonaise…

Comme on l’a dit au sujet de l’histoire de la Russie et de l’histoire en Russie, la réflexion critique sur la nature de la période soviétique est cruciale, tant pour les citoyens de l’Union européenne que pour ceux de l’ex-Union soviétique (donc de la Russie) pour envisager sur de nouvelles bases communes un dialogue indispensable à tout partenariat.

Pour aller plus loin :

A lire :

  • MINK, George, Vie et mort du bloc soviétique, Castermann, 1997
  • COLAS, Dominique, Dictionnaire de la pensée politique, Larousse 1997
  • CORDELLIER, Serge (dir.) Le Dictionnaire historique et géopolitique du 20e siècle, La Découverte, 2000

Pour la controverse sur le rapprochement entre nazisme et communisme (stalinien ou non selon le point de vue) on lira ces deux ouvrages (le premier a suscité le second)

  • COURTOIS, Stéphane, WERTH, Nicolas, Le livre noir du communisme, Robert Lafont, 1997
  • DREYFUS, Michel, GROPPO, Bruno et alii (dir.), Le siècle des communismes, Editions de l'Atelier, 2000

Pour aller encore plus loin en revenant sur le contexte des débats

  • DEPRETTO, Jean-Paul, « Comment aborder le stalinisme ? Quelques réflexions de méthode », Matériaux pour l’histoire de notre temps, BDIC, n°56-66, 2002
  • DULLIN, Sabine, "Les interprétations françaises du système soviétique", Le Siècle des communismes, Editions de l'Atelier, 2000.

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