Scénarios pour l'Union économique et monétaire du point de vue allemand, français et polonais (réseau du Triangle de Weimar)

Par Tanguy Séné | 11 novembre 2011

Pour citer cet article : Tanguy Séné, “Scénarios pour l'Union économique et monétaire du point de vue allemand, français et polonais (réseau du Triangle de Weimar)”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 11 novembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1302, consulté le 23 août 2017

La semaine d'octobre où l'eurozone se réunissait lors d'un nouveau sommet de crise, les trois États du Triangle de Weimar étaient représentés dans un débat sur l'avenir de l'Union économique et monétaire. L'Allemand Stefan Gran, de l'Union allemande des syndicats, le Polonais Sebastian Płociennik de l'Université de Varsovie et le Français Jean-François Jamet de Sciences-Po Paris apportèrent leurs analyses et leurs solutions.

Défiance croissante des syndicats allemands

Stefan Gran dresse un premier constat : cette crise est à l'origine une crise financière et le produit d'un capitalisme débridé, non  le résultat des dépenses publiques des États. Au cœur des facteurs, on trouve l'endettement privé (comme l'a montré le mécanisme de bulle immobilière en Espagne). Le syndicaliste dénonce ensuite le manque d'adéquation du pacte euro plus, qui fait payer les salariés. Cela risque de renforcer une tendance naissante : les syndicats allemands sont de moins en moins pro-européens. L'UE poursuit la politique de libéralisation comme si de rien n'était - phénomène qui pousse les salariés à voir l'Europe comme un problème plutôt qu'une solution.

Le "6 pack" (NDLR : le paquet de six actes législatifs européens adoptés fin septembre 2011 pour renforcer la gouvernance économique) durcit le Pacte de stabilité et de croissance (PSC), sanctionnent davantage les excès de déficit public, au même moment où le semestre européen se concentre sur une politique d'austérité - tout cela, quand les conditions des citoyens empirent.

Stefan Gran reconnaît qu'il est nécessaire de corriger les déséquilibres macroéconomiques ; mais il semble que l'on présente une voie unique au niveau européen, qui doit avoir pour effet de faire baisser les salaires. Cela aussi explique que les syndicats allemands soient sur la défensive face à l'UE actuellement. Leurs revendications : régulation financière, politique de transfert budgétaire, droit d'initiative législative pour le Parlement européen. Il faut en outre qu'on progresse vers des listes électorales proprement européennes pour cette institution, et enfin, que l’on crée une Europe sociale - ce qui implique l'existence de droits sociaux à côté des libertés économiques fondamentales.

L'austérité : une expérience polonaise

Pour Sebastian Płociennik, une nouvelle Europe se dessine. La situation actuelle fait naître beaucoup de craintes : quelles possibilités a-t-on de sauver la Grèce ? Quelle forme prendra la politique financière européenne ?

De manière générale, la Pologne est plutôt favorable à un sauvetage de la Grèce. Elle a en effet vécu elle-même une expérience comparable : dans les années qui ont suivi immédiatement l'ère communiste, le Club de Paris (NDLR : un groupe informel de créanciers publics dont le but est de trouver des solutions coordonnées et durables aux difficultés de paiement de pays endettés) avait demandé à la Pologne de réduire sa dette de 50% par rapport à la période soviétique. L'épreuve, fondée sur une politique de privatisations, fut brutale. Aujourd'hui le pays s'est rétabli. La Pologne encourage donc une restructuration de l'économie grecque, en étant proche des positions allemandes concernant le problème des finances publiques en général (avec notamment le concept d'un "frein à l'endettement").

À quoi ressemblera la sortie de crise ? La Pologne craint la création d'une Europe à deux vitesses (avec la constitution d'un noyau-eurozone). Elle souhaite adhérer le plus tôt possible à la zone euro. Il semble en tout cas peu probable que l'on renégocie un nouveau traité, comme semblait le demander l'Allemagne. Une certitude, quoi qu'il en soit, se dessine pour Sebastian Płociennik : on va vers plus d'Europe.

France et Europe : une relation ambivalente

Selon l'économiste Jean-François Jamet, au niveau européen tout le monde sait qu'il y a un effort important à fournir en commun, mais personne ne veut le faire. Il n'existe aucune solution a priori à cette crise. D'un côté, on constate une forte interdépendance entre les États membres ; de l'autres, des grandes divergences (les Allemands ne veulent pas transférer leur argent, les Slovaques ne veulent pas payer pour des Grecs plus riches qu'eux, les Français sont hantés par la perte de leur note financière AAA…). Que faire ?

La position française est ambivalente. D'un côté, elle défend l'Europe comme prolongement de sa puissance ; de l'autre, partager le pouvoir de décision lui pose problème. D'où un certain nombre de paradoxes auxquels on assiste : la France a, tout au long de son histoire, proposé beaucoup d'initiatives fédérales (Constitution européenne, Communauté européenne de défense, gouvernement économique...) mais a reculé elle-même à chacune de ces occasions historiques. Le même problème est revenu : la France veut faire de l'Europe un instrument de puissance, mais qu'elle contrôle en même temps.

La France a très mal vécu les élargissements (présentés à l'opinion publique au dernier moment par des politiques qui refusaient de les assumer). On le comprend par sa crainte d'être mise en minorité. Aujourd'hui, elle veut donc revenir vers un noyau dur, qui serait l'eurozone.  Néanmoins, une structure de coopération comme le Triangle de Weimar présente l'intérêt pour elle d'apporter la vision polonaise en matière de défense et de politique étrangère, une vision différente de celle de l'Allemagne.

Pour revenir au problème général de la crise européenne, Jean-François Jamet identifie une cause commune d'inquiétude pour les citoyens comme pour les marchés financiers : le manque de lisibilité du processus de décision européenne. Il n'y a pas de parti politique au pouvoir - un parti présente l'avantage d'avoir des lignes directrices. On compte plusieurs présidents européens (du Conseil européen, du Conseil de l'UE, de la Commission, de la Banque centrale européenne). De telle manière que lors des conférences internationales, siègent plusieurs dirigeants européens en même temps que plusieurs présidents représentant l'Union européenne...

Simplement, l'intégration européenne ne va pas de soi. Un processus de convergence politique n'a jamais été évident. Il s'est fait historiquement soit par la violence d'un État dominateur, soir par la constitution d'un ennemi commun. C'est à ce problème de la convergence qu'il faut penser, car si à court terme, l'objectif est de résoudre la crise de l'euro, à moyen et long terme la question est : que va-t-on faire ensemble dans un monde qui a changé ?

Jean-François Jamet structure une solution possible autour de trois piliers. En premier lieu, la clarification de la décision, qui implique un renforcement du Conseil européen (mais on risque une contestation croissante de ce "despotisme éclairé" par l'opinion publique). En second lieu, la définition de règles communes beaucoup plus crédibles, sachant que l'on a pu constaté que les sanctions ne fonctionnaient pas - il faut donc un mécanisme ex ante. Enfin, l'UE devrait se doter d'une capacité macroéconomique d'action cyclique - il faut une Union de transfert, qui donnerait lieu à des transferts seulement en période de crise (il faut soutenir dans ces moments l'investissement dans les pays en difficulté).

Réseau du Triangle de Weimar

 

Source photo :© Nouvelle Europe / Capucine Goyet-Tanguy Séné. De gauche à droite : Stefan Gran, Barbara Kunz, Sebastian Płociennik, Jean-François Jamet.

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