Sandra Kalniete : les femmes jouent toujours un rôle dans les mouvements de libération

Par Antoine Lanthony | 3 mars 2007

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Sandra Kalniete : les femmes jouent toujours un rôle dans les mouvements de libération”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 3 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/132, consulté le 17 juillet 2019

3sSandra Kalniete est l'une des figures emblématiques de la Lettonie. Ancienne Ambassadrice en France, ancienne Ministre des affaires étrangères, ancienne Commissaire européenne, députée, elle revient pour Nouvelle Europe sur son engagement politique et nous livre son opinion sur le rôle et la place des femmes, en Lettonie et en Europe.

Sandra Kalniete, comment avez-vous décidé de rejoindre le Front populaire letton, alors que vous terminiez avec succès vos études d’art ? Etait-il « dans l’air du temps » de s’engager politiquement ? Auriez-vous opté pour une carrière politique dans d’autres circonstances ?

Oui, j’aurais probablement opté pour une carrière politique. J’ai toujours aimé l’histoire et la politique. En Union soviétique, faire des études d’histoire signifiait perdre mon intégrité car c’était le sujet le plus chargé idéologiquement et le plus censuré. J’ai donc décidé de faire des études d’art parce que ce sujet était moins politisé que l’histoire. Ma décision de rejoindre le Front populaire letton a été liée au rôle que les intellectuels ont toujours joué dans la société en Lettonie ; en effet la résistance y a pris une forme culturelle dans le but de préserver ce que nous considérions comme important pour une société européenne normale. A cette époque, ça a été un choix naturel. Bien sûr, cela n’aurait pas été possible sans la perestroïka.

Comment décririez-vous le rôle des femmes au sein du Front populaire letton et leur impact dans la reconquête de l’indépendance de la Lettonie ?

Il est courant pour les femmes de jouer des rôles de premier plan dans tous les mouvements de libération. Dans le cas du Front populaire letton, les femmes ont été très actives non seulement au plan national, mais aussi au plan régional, où elles ont eu des rôles de leaders. Cela a changé immédiatement une fois les buts atteints ; il y a eu une période de « recul révolutionnaire » après la restauration de l’indépendance. Durant cette période, il est courant, mais pas seulement en Lettonie, que le rôle des femmes diminue fortement.En Lettonie, les femmes ont mis un certain temps à reconsidérer leur situation dans le nouvel environnement moderne qui les entourait.

Néanmoins, assez rapidement, en seulement 10 ans, les femmes ont été de retour à des postes importants. Je voudrais également ajouter que dans la culture lettonne, et dans la majorité des cultures nordiques, les femmes ont toujours eu un rôle spécifique à jouer. Nous avons obtenu le droit de vote en 1918, avant beaucoup de pays européens. Au cours des dernières années, nous avons ré-établi une tendance qui est d’avoir plus de femmes que d’hommes suivant des études supérieures.

Aujourd’hui, en Lettonie, il y a beaucoup de personnalités éminentes parmi les femmes présentes en politique. Comment décririez-vous le rôle des femmes dans le développement politique letton ?

En augmentation constante. Cela s’applique à toutes les catégories sociales et pas uniquement à l’élite politique. Le plus important est qu’il y a également beaucoup de femmes dans les affaires, mais aussi dans le milieu universitaire. Et bien sûr, le fait d’avoir une femme présidente est d’une grande importance et confirme le rôle des femmes dans la société.

Pensez-vous que la présence d’une femme présidente soit une source d’inspiration pour les femmes en Lettonie, et peut-être également dans les autres pays Baltes ?

Oui, certainement. Spécialement pour les jeunes femmes qui rencontrent des moments décisifs, qui ont des choix à faire dans leur vie et qui sont à la recherche d’un équilibre intérieur.

D’après vous, qu’a procuré l’expérience de l’Union soviétique aux femmes qui, aujourd’hui, travaillent dans différents domaines dans les pays Baltes ? Est-ce que cela les rend différentes de leurs collègues étrangères ?

Il est probablement faux de dire que nous sommes différentes, mais il y a certainement de petites différences. Bien sûr, je ne peux juger qu’à partir de ma propre expérience, et il est difficile de généraliser à toutes les femmes. L’expérience soviétique m’a donné une compréhension plus profonde des buts principaux de la vie et m’a permis de comprendre que pour les accomplir, vous devez faire des choix et être prêt à vous priver de certaines choses, mais je n’appellerai pas cela des sacrifices. Simplement, le fait d’avoir grandi dans un environnement « agressif » m’a fait comprendre que je me serais toujours refusé quelque chose à moi-même. Ainsi, l’expérience d’une société uniforme, antidémocratique et totalitaire, dans laquelle chaque personne est absolument privée de choix, m’a permis de me rendre compte de l’importance d’une société civilisée, des valeurs essentielles de la démocratie, et du prix de la liberté.

Revenons à la politique. Pensez-vous que l’image de la Lettonie et l’attitude à son égard pourraient changer si le prochain président n’était pas une femme ? 

Non, je ne vois aucun lien entre ces deux points.

Beaucoup de personnalités politiques disent que la politique n’est ni masculine ni féminine. Etes-vous d’accord avec cela ? Vous êtes une femme politique, le fait d’être une femme a-t-il déjà influencé votre carrière ?

Je suis d’accord : la politique en elle-même, son contenu, ne sont ni masculins ni féminins. Par exemple, si je suis Ministre des affaires étrangères, alors j’ai à penser aux mêmes choses qu’un homme, parce que je dois promouvoir et défendre les intérêts de mon pays. Et tout cela n’a aucune connotation masculine ou féminine. Néanmoins, être une femme en politique n’est pas la même chose qu’être un homme. Premièrement, il faut briser la glace, et je l’ai vécu, elle est difficile à briser. Deuxièmement, les femmes doivent vraiment être très fortes dans ce qu’elles font pour continuer à avancer dans leur carrière car il n’y aura pas de « cercles de marraines » comme il y a des « cercles de parrains » pour vous donner les contacts et les coups de pouce dont vous aurez besoin pour votre carrière. Troisièmement, je tiens à souligner que la société et les médias traitent les femmes différemment. Par exemple, pouvez-vous imaginer un entretien avec un ministre homme auquel le journaliste demanderait « Qui est votre coiffeur et où achetez-vous vos costumes ? ». Je n’arrive pas à imaginer cette situation, mais pourtant lorsque j’étais Commissaire européenne, j’ai vécu des situations où de telles banalités m’étaient demandées.

Donc les gens pensent qu’il est acceptable de demander des questions aussi triviales aux femmes…

(rires) Oui, cela leur paraît tout à fait naturel.

Pensez-vous que les femmes apportent un discours différent en politique ? Comment situez-vous ce discours par rapport à celui des hommes : dans le même sens, en contradiction, ou complètement à part ?

Je dirai entre les deux. Premièrement, je pense que les femmes sont meilleures pour former des équipes et travailler en groupe. Elles n’ont pas autant l’esprit de compétition et ont l’habitude de s’entourer d’experts qualifiés. Je parle ici de ma propre expérience et de l’observation d’autres femmes au plus haut niveau politique. Une autre caractéristique très importante est que les femmes sont plus enclines au compromis et que leur approche politique n’est pas aussi agressive. Je pense que le 21ème siècle sera le siècle des femmes en politique. En réalité, les femmes ont toujours été présentes en politique, mais elles étaient en coulisses : servant d’intermédiaires, organisant et exerçant une certaine fascination. Maintenant, ce qui a changé est que les femmes sont allées de l’avant. Et globalement, le monde politique est de plus en plus un monde de négociations, et non plus un monde de puissance et de force. Ce sont des aptitudes qui viennent naturellement aux femmes et s’appliquent dans ce nouvel environnement politique.

Vous avez vécu dans de nombreux pays européens, avez-vous observé des différences dans l’attitude envers les femmes ?

Oui, bien sûr. Si nous comparons les pays nordiques et le sud de l’Europe, il y a une différence, une grande différence ! Dans les pays nordiques, vous ne trouverez pas de femmes « manipulatrices » travaillant dans l’ombre, parce que cela n’est pas accepté et ne fonctionne pas. Les femmes agissent là-bas de manière directe, comme des professionnelles. J’ai observé que, au sud de l’Europe, les femmes jouent encore souvent des rôles en coulisse. Bien sûr, le résultat est le même, elles atteignent leur objectifs. Personnellement, je préfère travailler de manière directe.

Quelle est, à votre avis, l’origine de cette différence ?

Les origines sont évidemment historiques et culturelles. Dans les pays nordiques, les femmes ont toujours eu un rôle important à jouer à cause d’un environnement dur, rude, et si on regarde derrière nous à travers l’histoire, les femmes y ont eu beaucoup de droits. Dans le sud de l’Europe, ce n’est pas vraiment le cas et l’attitude des hommes est quelque chose de très difficile à changer. Les femmes continuent toujours à essayer d’atteindre leur but de la manière la plus courte et rapide. Les femmes trouvent donc plus facile d’utiliser des stratagèmes éculés pour se confronter à l’attitude macho si présente en Europe du sud.

Beaucoup se disputent quant à la définition du mot « féminisme » aujourd’hui. Que signifie ce mot pour vous ?

Je pense que je vais vous surprendre. Je ne pense pas que le féminisme fasse partie de ma vie et je n’en ai jamais ressenti un besoin particulier. Je pense que ça a joué un rôle important historiquement, ça a permis aux femmes de se battre pour leurs droits, mais comme tout mouvement idéologique, il a aussi connu des échecs. Je pense que dans les années 1970, il est devenu exagéré dans le sens où les femmes ont commencé à négliger leur propre féminité et c’est quelque chose que je n’accepte pas. Je suis très profondément convaincue que Dieu a créé un homme et une femme, qui ensemble, forment les bases d’une société harmonieuse. Je suis fière d’être une femme, et je n’accepterais jamais de changer ma féminité en quelque chose d’asexuel. Je ne vois pas de lien entre la masculinisation des femmes et la réussite de leur carrière. J’ai observé récemment que les femmes ne sont plus si sèches et sérieuses lorsqu’elles sont dans un environnement professionnel, ce qui montre qu’elles sont plus confiantes en elles, elles sont fières de leur statut de femme et le montrent.

Alors que le féminisme est fortement présent dans la culture française contemporaine (au contraire de la Lettonie où les femmes ne se considèrent pas, loin s’en faut, féministes), il y a, selon les données officielles, seulement 10 % de femmes à l’Assemblée nationale, et 19 % à la Saeima lettonne. Comment pouvez-vous expliquer ce phénomène ?

Je vais vous donner mon explication personnelle, qui n’est basée sur aucune recherche sociologique. Je crois que cela a quelque chose à voir avec les différents environnements et les différentes attitudes et relations entre les sexes en France et en Lettonie. En Lettonie, les femmes ont toujours eu un rôle important à jouer. Il y a quelque chose d’intéressant : si je regarde les femmes russes en Lettonie, elles ne sont pas autant sûres d’elles que les femmes lettonnes. C’est probablement dû à la religion, qui est structurée différemment et où les hommes ont toujours le dernier mot et ont plus de pouvoir pour exprimer leur opinion. Si je rencontre une femme russe avec un PhD, elle a presque toujours l’impression qu’elle doit donner la préférence à un homme d’un niveau d’étude équivalent lorsqu’il exprime son opinion, et cela me surprend beaucoup. Je pense que comme dans le monde russe, en France, les hommes sont beaucoup plus dominants que dans le monde letton.

Il est bien connu que démographiquement il y a beaucoup moins d’hommes que de femmes en Lettonie. Est-ce que vous pensez que c’est une raison à cela, ou que cela remonte à des racines historiques plus profondes ?

Ce n’est pas tant lié à la démographie, c’est plutôt culturel.

Maintenant, après l’entrée dans l’Union européenne, pensez-vous que la culture balte, où les femmes ont une voix et une opinion fortes mais restent en même temps très féminines, puisse servir d’antithèse à l’asexualité et à l’épanouissement féminisme radical européens ?

Je pense que la situation en Lettonie n’est pas aussi idyllique qu’elle peut paraître vue de l’extérieur en regardant les statistiques. Il y a toujours beaucoup à faire pour l’égalité des sexes dans presque tous les domaines de la vie. Et le fait que nous ne soyons pas attirées par la théorie et la phraséologie du féminisme ne signifie pas que tout soit fait en Lettonie. Vous parlez d’une antithèse, je pense qu’il est trop fort de dire que l’Europe de l’est puisse apporter quelque chose capable de remplacer la nécessité du féminisme en France. Je crois que c’est lié de près aux voies que pensent suivre les femmes pour aboutir à l’objectif d’égalité. En Lettonie et dans les autres pays d’Europe de l’est, nous ne ressentons probablement pas une telle pression.

Le Monde a publié vendredi un article sur les discriminations fortes dont souffrent les femmes en France lorsqu’elles sont en recherche de travail après avoir terminé leurs études supérieures. A votre avis, est-ce que la présence d’une femme présidente dans un pays peut réellement amener à un meilleur traitement des femmes dans le monde professionnel ?

Je n’en suis pas sûre ; je pense que c’est beaucoup plus complexe. Indira Gandhi a été l’une des plus grandes dirigeantes indiennes et ça n’a pas changé de manière radicale le rôle des femmes dans la société indienne. La même remarque peut être faite à propos du Pakistan où Benazir Bhutto a été Premier Ministre. C’est beaucoup plus complexe et enraciné dans l’économie. Par exemple, en Lettonie, nous sommes dans une période où il n’y a pas assez de main d’œuvre, la discrimination des femmes n’a pas de sens parce que les employeurs veulent simplement avoir quelqu’un qui travaille pour eux. En France, je sais que depuis des années le taux de chômage est relativement haut, donc ma réponse serait que la présence d’une femme à la présidence a un impact mais que cela ne résout pas les problèmes de discrimination basés sur le sexe.

Quelle est votre attitude à propos de la célébration de la journée des femmes, le 8 mars ? Est-ce que ça a une signification spéciale pour vous ?

Je pense que je vais vous surprendre : c’est l’une des expériences les plus traumatisantes de ma vie. Je pense que la célébration du 8 mars est plus nécessaire pour les hommes que pour les femmes. Je ne vois pas ce jour comme quelque chose qui peut améliorer l’égalité ; ça souligne plutôt l’inégalité qui existe réellement. Nous nous rappelons toutes les hommes ivres dans les rues et les femmes surmenées qui devaient se plier en quatre pour que la fête ait lieu. C’était absolument dégoûtant.

Merci beaucoup de nous avoir accordé cette interview.

Pour aller plus loin :

  • KALNIETE, S., En escarpins dans les neiges de Sibérie, Sandra Kalniete, Editions des Syrtes, Paris, 2003

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