République de Chypre : un nain agressif gâté par l'UE ?

Par Georges Vassiliades | 17 septembre 2012

Pour citer cet article : Georges Vassiliades, “République de Chypre : un nain agressif gâté par l'UE ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 17 septembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1524, consulté le 20 octobre 2017

Pour la toute première fois, la République de Chypre préside le Conseil de l'UE. Ce début de présidence tournante, le 1er juillet dernier, est envisagé dans un contexte politique et économique bien particulier. Le 25 juin, en raison notamment des retombées directes de la crise grecque sur l’économie chypriote, les gouvernants de Nicosie sollicitent une aide financière à leurs partenaires européens.

Néanmoins, ce n’est pas tant la situation économique délicate de l’île, qui pose le plus d’inquiétudes que son statut d’Etat souverain. En effet, à la suite d’une intervention militaire de la Turquie en 1974, l’île a été divisée en deux parties. La République de Chypre réputée représenter l’entièreté de l’île, n’exerce ses prérogatives de puissance publique que sur 60% du territoire. La zone septentrionale est encore occupée par l’armée turque.

Nombreux sont ceux qui se demandent si un « demi-Etat » comme Chypre est capable d’assurer la présidence de l’UE dans des circonstances aussi cruciales, d’autant plus qu’elle se montre incapable de résoudre ses problèmes « intérieurs » (politiques et économiques). De même, une autre question se pose : pourquoi a-t-on permis l’adhésion de Chypre à l’UE, alors qu’elle n’avait pas résolu « ses problèmes de frontières » avec la Turquie et pourquoi lui permet-on de suspendre le partenariat Ankara-Bruxelles ? Cet article est rédigé en réponse à l’article « titre » de Mlle Aleksandra Krasteva, publié sur le site de Nouvelle Europe (18 octobre 2011). Il est important de proposer un point de vue différent pour expliquer la situation politique et économique complexe du pays qui préside l’Union européenne.

Contexte historique

Avant d’émettre des opinions sur la situation actuelle de l’île, il convient de rappeler le contexte historique à l’origine du problème chypriote. Depuis l’Antiquité, sa position particulièrement stratégique fait que Chypre subit l’influence et la domination de plusieurs civilisations tant orientales qu’occidentales. Il n’en reste pas moins que l’île, hellénisée depuis le deuxième millénaire avant J.-C., a conservé son caractère grec, qui se reflète dans sa langue et sa culture. Entre 1571 et 1878, Chypre est passée sous domination ottomane. Pendant cette période, une communauté turco-musulmane s’est constituée. En 1878, l’île passe sous occupation britannique. La communauté greco-orthodoxe, qui constituait les 80% de la population, réclamait pendant toute cette période le droit à l’auto-détermination, c’est-à-dire le rattachement de l’île à la Grèce. Entre 1955 et 1959, les Chypriotes-grecs ont mené une lutte contre la colonisation anglaise, afin d’obtenir l’union avec la Grèce (Enosis). C’est cette revendication qui a suscité les craintes de la communauté turque, qui réclame désormais la division de l’île (Taksim).

Ainsi, en 1960, à la suite des négociations entre la Grèce, la Turquie et le Royaume-Uni, Chypre est reconnue comme Etat indépendant, malgré les prérogatives d’intervention dans les affaires intérieures reconnues aux trois puissances. Les Chypriotes-grecs considéraient que la Constitution de la République de Chypre concédait des privilèges assez considérables à la minorité turque (18% de la population), ce qui empêchait le fonctionnement du nouvel Etat. Les Chypriotes-turcs occupaient 30% des places dans le service public et 40% dans la police et l’armée. Le vice-président chypriote-turc avait le droit de veto, alors que la Constitution exigeait deux majorités séparées pour le vote des lois dans le Parlement (70% Chypriotes-grecs – 30% Chypriotes-turcs). Les accords de Zurich et de Londres, qui prévoyaient l’indépendance de Chypre ont été signés le 19 février 1959 par les trois pays garants et les chefs des deux communautés chypriotes. La Constitution faisait partie de cet accord et était le produit d’une négociation préalable entre les trois pays garants à Zurich, où les Chypriotes n’étaient pas représentés. En fait, la nouvelle République était dotée d’une Constitution "donnée" par ses "parrains". En 1963, le Président, l’Archevêque Makarios, propose la renégociation de treize points en vue d'une révision de la Constitution. Les propositions de Makarios ont été interprétées comme lésant la communauté turque, qui a réagi en se retirant du gouvernement chypriote. On peut citer comme exemple de propositions l'abolition du droit de veto du président chypriote-grec et du vice-président chypriote-turc, l'abolition des majorités séparées pour faire passer une loi au Parlement, et la modification de la proportion de la participation des Chypriotes-grecs et turcs dans la composition du Service public, de la Police et de l’Armée en fonction du taux de population de chaque communauté. L’idée est simple : afin de préserver la communauté, il lui est indispensable de disposer d’un Etat indépendant ne devant rendre aucun compte aux Chypriotes-grecs ou à Athènes. Entre 1964 et 1974, des conflits opposent les deux communautés ; les plus cruels et violents sont orchestrés par les groupes nationalistes (EOKA B’ pour les Chypriotes-grecs et TMT pour les Chypriotes-turcs). Les nationalistes chypriotes-grecs exigent l’Enosis, alors que les nationalistes chypriotes-turcs se battent pour le Taksim. Or, la majorité des Chypriotes (quelle que soit leur appartenance ethnique) est en faveur de la cohabitation des deux communautés, comme cela a toujours été, dans un Etat indépendant et souverain.

Le 15 juillet 1974, les relations entre le gouvernement chypriote de Makarios et le régime des colonels en Grèce sont tendues en raison des interventions du régime militaire d’Athènes dans les affaires intérieures de Chypre. La situation a conduit à un coup d’Etat de la part du régime militaire d’Athènes, visant à renverser le président Makarios, qui était soutenu par la grande majorité des Chypriotes-grecs. Le coup d’Etat, soutenu sur place par l’EOKA B’ (un groupe nationaliste para-étatique) cherchait à mettre fin à la politique de Makarios, accusé de vouloir empêcher l’union de l’île avec la Grèce. Le problème chypriote, c’est d’abord le refus de l’indépendance par des radicaux nationalistes.

Le problème chypriote : problème d’invasion et d’occupation

Ankara n’a pas tardé à répondre, en s’appuyant sur le Traité de Garantie signé lors de la déclaration de la République de Chypre et accordant aux trois pays garants un droit d’intervention en cas de trouble à l’ordre constitutionnel de Chypre. Le 20 juillet 1974, l’armée turque envahit l’île et en un mois, elle occupe 37% de l’île. Les populations chypriotes-grecques de cette zone septentrionale sont déplacées de force vers le Sud. Parallèlement, les populations chypriotes-turques résidant dans la zone méridionale sont déplacées (plus ou moins de force) vers la zone occupée par l’armée turque. L’ordre constitutionnel, non seulement à Chypre, mais aussi en Grèce, est rétabli après l’invasion turque. L’intervention militaire turque sur l’île est qualifiée comme étant une occupation armée par le Conseil de Sécurité, contraire à la Charte des Nations unies. Or, la Turquie continue d’occuper 37% de l’île, malgré les résolutions 353, 354 et 360 du Conseil de Sécurité de l’ONU en 1974 et la résolution 541 de 1983, qui exigent que la Turquie retire ses troupes de l’île.

Au contraire, la Turquie s’efforce de consolider les données qu’a créées la de facto division de Chypre, puisque pour les représentants turcs, il n’est pas question d’occupation, mais de soutien à l’auto-détermination des Chypriotes-turcs. Concrètement, en 1983, le leadership chypriote-turc déclare le territoire occupé comme Etat indépendant (« République turque de Chypre du Nord »), qui est reconnu depuis uniquement par la Turquie. En outre, une des répercussions les plus déplorables de l’occupation turque est la destruction du patrimoine culturel greco-orthodoxe dans la partie occupée de l’île. La Turquie a également changé le caractère démographique de Chypre: les Chypriotes-turcs de souche ne constituent désormais qu’une minorité de la population dans la région occupée de l’île. En 2003, l’Assemblée générale du Conseil de l’Europe a exprimé son mécontentement à l’égard de la politique de colonisation suivie par Ankara. L’Assemblée s’est fondée sur les estimations du Gouvernement de Chypre, selon lesquelles la population des colons était de 115 000, contre 87 600 de Chypriotes-turcs. Il est impossible d’avancer des chiffres plus récents compte tenu de l’absence de recensement dans la partie occupée. Les Chypriotes-turcs ont manifesté à maintes reprises leur mécontentement vis-à-vis de l’occupation turque et souhaitent la réunification de l’île et la cohabitation avec les Chypriotes-grecs. Enfin, la création de deux blocs communautaires distincts, alors que les populations vivaient jusqu’alors ensemble, a détruit ce qui faisait la richesse culturelle de l’île. Il s’agit d’un sentiment partagé par tous les Chypriotes, quelles que soient leurs origines.

L’adhésion de Chypre à l’UE et la Turquie

Malgré la volonté manifeste des populations, les négociations conduites par les représentants des deux communautés n’ont jamais abouti. En 1977, l’archevêque Makarios et le leader chypriote-turc Rauf Denktaş se mettent d’accord sur les principes de la solution. Selon ces accords, renouvelés ensuite en 1979 par Kyprianou et Denktaş, les leaders des deux communautés se mettent d’accord sur le principe de la transformation de Chypre en un Etat fédéral, bi-régional et bicommunautaire, chaque communauté ayant sous son administration une région. Ce plan a purement et simplement été ruiné par la déclaration d’indépendance de la « RTCN » ("République Turque de Chypre du Nord") en 1983.

Devant cette impasse, le côté grec et chypriote-grec a conçu une stratégie visant à changer l’attitude intransigeante du côté turc. En 1987, la Turquie dépose sa candidature pour devenir Etat membre de la Communauté européenne. Celle-ci lui est refusée, entre autres en raison du conflit chypriote et des différends qui l’opposent à la Grèce, déjà membre de l’organisation. En 1990, la République de Chypre dépose aussi un dossier de candidature, favorablement accueilli par l’Union européenne naissante. En 1999, lors du sommet du Conseil européen d’Helsinki, Athènes reconnaît la candidature d’Ankara à l’UE et en contrepartie, les représentants grecs obtiennent que la résolution de la partition de Chypre ne soit pas une condition préalable pour l’adhésion de la République de Chypre. Les populations de Chypre et le régime de Nicosie (qui répond aux exigences de Copenhague et de l’acquis communautaire) ne peuvent pas être punis en raison de l’occupation turque, toujours illégale au regard du droit des Nations unies. L’idée est que le processus d’adhésion simultané de Chypre et de la Turquie peut créer un momentum pour la solution du problème chypriote.

 

Le plan Annan

Effectivement, la résolution de la partition de Chypre refait surface quelques années plus tard, ce qui mène au dépôt de la première version du plan Annan de la part de l’ONU, en 2002. Pourtant, en 2003, les négociations entre les deux communautés échouent. Le processus d’adhésion de la République de Chypre arrivait à sa fin. En même temps, la mise à l’écart du nationaliste Denktaş et son remplacement par Mehmet-Ali Talat, membre du Parti républicain turc (parti de gauche), amenaient les observateurs à croire à une attitude plus modérée du côté turc. Ainsi, vers la fin de l’année 2003, le président chypriote Tassos Papadopoulos adressa une lettre au Secrétaire général de l’ONU Koffi Annan pour reprendre les négociations : le momentum en faveur de la solution au problème chypriote ne devait pas être manqué. Au début de l’année 2004, Koffi Annan convoque alors les deux leaders à New York, où ils s'engagent dans des négociations intensives, afin de trouver une solution à la partition de l’île avant l'adhésion à l’UE le 1er mai 2004. On décide alors d’une règle de négociation stricte : lorsque les Chypriotes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un point, le Secrétaire général fait ses propres propositions, de sorte qu’une solution compréhensive soit soumise à deux référendums simultanés dans les deux communautés. Ainsi, après une réunion de toutes les parties impliquées dans le conflit, fin mars 2004, le plan Annan 5 est soumis au vote des citoyens le 24 avril, soit une semaine avant l’adhésion de Chypre. La grande majorité des Chypriotes-grecs rejette le plan (75.83%), alors que les Chypriotes-turcsl'acceptent (64.90%).

L’opinion publique internationale et ses représentants sont déçus, et on accuse alors les Chypriotes-grecs de ne pas vouloir solutionner le problème et de profiter uniquement de leur position de force, une fois l’adhésion à l’UE assurée. Les électeurs chypriotes-grecs disent avoir voté contre ce plan, élaboré sous l’égide des Nations unies, car il prévoit que la Turquie garde le droit d’intervenir dans les affaires intérieures de Chypre, ce même droit invoqué pour envahir l’île en 1974. Ce plan aurait également permis à la Turquie de garder une partie considérable de ses troupes sur l’île (6000 hommes). De plus, selon eux, le plan ne permettait au total qu’à la moitié des réfugiés chypriotes-grecs de retourner au nord de l’île, alors qu’ils ne pouvaient récupérer qu’une petite partie de leurs fortunes dans le territoire qui resterait sous administration chypriote-turque (soit 28% de l’île). En outre, dans le plan, il n’y avait aucun système d’expulsion des colons que la Turquie a illégalement apportés sur l’île, ce qui mettait en danger l’équilibre démographique de l’île. Enfin, selon les électeurs chypriotes-grecs, le plan prévoyait l’établissement d’une fédération peu efficiente et risquant d’être trop souvent bloquée lors de la prise de décision.

La présidence chypriote de l’UE

Malgré l’échec de l’initiative de l’ONU, la République de Chypre est devenue membre de l’UE le 1er mai 2004. En décembre 2004, la totalité des membres de l’UE (y compris Chypre) donne son accord au début des négociations de candidature de la Turquie. En contrepartie, la Turquie s’engage par le Protocole d’Ankara de 2005 à ouvrir ses ports aux bateaux et aux avions de la République de Chypre, ce qui équivaut en fait à la reconnaissance de l’Etat. Toutefois, le pays refuse de reconnaître Chypre, à savoir un Etat membre de l’UE, car une telle reconnaissance signifierait qu’elle admet être une force d’occupation de l’île. En raison de la non-application du Protocole d’Ankara, huit chapitres de négociations de la Turquie avec l’UE restent bloqués. En 2008, les négociations entre les deux communautés reprennent: on espère beaucoup du nouveau président chypriote Demetris Christofias, membre du parti AKEL, parti de gauche sur l'échiquier politique turc, et de ses suggestions. Néanmoins, le progrès marqué n’a depuis 2008 pas été considérable.

Depuis le 1er juillet 2012, Chypre préside le Conseil de l’UE et nombreux sont ceux qui prétendent que cet Etat, toujours et indéfiniment problématique, ne devrait pas se voir confier une telle mission au sein de l’UE, tant que le problème chypriote n’est pas réglé. La Turquie, en tant qu’Etat candidat et partenaire privilégié de l’organisation, a brandi la menace d’un gel de ses relations avec l’UE pendant la présidence chypriote. L’UE considère cette position prise par la Turquie comme inacceptable. Son attitude se lit dans les déclarations du président du Parlement européen Martin Schulz : « L’Union européenne a des règles et la Turquie doit les respecter. Une des règles de l’Union européenne est la présidence tournante. C’est un droit et un devoir pour Chypre d’assurer la présidence. Je l’ai dit récemment lors d’une visite à Abdullah Gül (le président turc) et aux dirigeants turcs lors de ma visite récente à Istanbul. Ce n’est pas l’Union européenne qui va adhérer à la Turquie, c’est l’inverse, la Turquie doit respecter les règles de l’Union européenne. » Finalement, il apparaît que la Turquie ne va pas geler complètement ses relations avec l’UE, mais qu'elle va boycotter les manifestations organisées par la présidence chypriote.

Le gaz naturel : facteur de nouveaux conflits ou de réconciliation ?

Par ailleurs, la puissance grecque maintenant réduite à néant en raison de l’état de son économie, amène à croire le propos de certains observateurs que la Turquie se trouve désormais en position de force. Au-delà de ses mécontentements à l’égard du fonctionnement de l’Union, elle tente de se poser en puissance économique régionale. En témoigne le problème des délimitations frontalières maritimes. La République de Chypre a délimité sa zone économique exclusive (ZEE) avec ses pays voisins, conformément à la Convention de l’ONU sur le droit de la mer. Ce traité international, qui n’est pas envisagé comme contraignant par la Turquie, amène les autorités d’Ankara à remettre en question les frontières maritimes fixées par la République de Chypre en accord avec les autres voisins et revendique une partie considérable des eaux chypriotes. En 2011, la République de Chypre, en collaboration avec Israël, démarre les forages d’exploration au large de l’île et a l’intention de poursuivre ses explorations dans l’ensemble de sa ZEE, fixée conformément à la Convention Montego Bay de 1982. Les fonds marins du sud de l’île sont riches en gaz naturel. L’objectif est de construire un gazoduc sous-marin, destiné à transporter du gaz naturel d’Israël à l’Europe, en passant par Chypre et la Grèce. De son côté, la Turquie a entamé ses propres recherches dans la région qu’elle considère comme sa ZEE et qui comprend également une partie de la ZEE délimitée par la République de Chypre. Ankara a menacé d’envoyer des bateaux de guerre dans la région pour escorter ses propres explorations, ce qui a augmenté la tension entre Chypre et la Turquie.

De plus, Ankara a déclaré qu’elle allait exclure de ses projets énergétiques futurs toutes les compagnies pétrolières (américaines, russes, israéliennes, françaises, anglaises etc.) qui ont manifesté leur intérêt pour les gisements de gaz au bord de Chypre. Le fait que rien n’oblige la Turquie à se lier aux exigences du traité relatif aux délimitations maritimes, puisqu’elle est l’un des 18 pays qui ne l’ont pas signé, n’est pas le seul argument de la Turquie. Le pays accuse aussi le gouvernement chypriote d’avoir lancé les explorations avant la solution du problème chypriote et que cela s’oppose aux intérêts de la communauté turque. Toutefois, une question se pose : Chypre, qui traverse une crise économique sans précédent, doit-elle être privée de ses ressources maritimes, au nom du règlement prioritaire de la question chypriote ? Les activités de Nicosie sont conformes au droit international de la mer. Au contraire, la Turquie est toujours réputée occuper illégalement une partie du territoire de l’île. Etant donné que la « RTCN » ne dispose pas de la personnalité morale et donc de la possibilité de parler en son nom, seule la Turquie s’exprime au nom de la partie nord de l’île. Elle met donc systématiquement en avant ses intérêts propres. En témoigne le fait que le gouvernement chypriote s’est engagé à trouver un moyen pour que les populations du Nord profitent aussi du gaz naturel, indépendamment d’une solution au problème chypriote. En outre, la position turque est contradictoire : d’un côté, elle déclare qu’il y a deux Etats à Chypre, mais de l'autre côté elle n’hésite pas à revendiquer les ressources maritimes de l’Etat « chypriote-grec », qui, selon elle, représente seulement les Chypriotes-grecs. Est-ce que la Turquie va mettre ses menaces à exécution, ou bien la richesse naturelle de la mer de l’île va-t-elle créer une occasion pour apporter une solution au problème, de sorte que toutes les parties de la région en profitent ?

Conclusion

A l’issue de notre analyse, il convient de noter que le problème de Chypre n’est ni un problème interne entre les deux communautés, ni un problème de frontières entre Etats, mais un problème d’invasion et d’occupation du territoire d’un Etat par un autre. Ce n’est pas la République de Chypre qui exerce une politique d’obstruction contre la Turquie ou contre la communauté turque. Actuellement, la Grèce ayant été mise à l’écart, c’est Ankara qui défend ses propres intérêts au nom de la solidarité turque. En ce sens, il ne lui est d’aucun intérêt de trouver une solution. Les Etats membres de l’UE opposés à l’entrée de la Turquie disposent toujours d’un argument de poids pour repousser l’adhésion. Ce ne sont pas les élus chypriotes qui sont responsables de l’isolement des Chypriotes-turcs, mais l’occupation turque et la création d’un Etat fantoche. Le retrait des troupes turques et la réunification de l’île sont les seuls moyens de mettre un terme à l’isolement des Chypriotes turcs.

Pour que cela soit possible, il faut que la Turquie s’engage sérieusement dans le processus de négociations pour une résolution de la partition de l’île, conformément aux résolutions de l’ONU et à l’acquis communautaire de l’UE. La découverte de gisements de gaz au large de Chypre pourrait créer une occasion de résoudre le problème au profit de l’entièreté de la population chypriote, pourvu que la Turquie accepte d’abandonner ses prérogatives sur l’île et réalise que la solution de la question chypriote doive tenir compte non seulement des inquiétudes des Chypriotes-turcs, mais aussi de celles des Chypriotes-grecs. Ainsi, nous permettons-nous de penser que la question qui doit se poser n’est pas pourquoi on permet à Chypre de mener une politique d’obstruction contre la Turquie, mais pourquoi la communauté internationale permet encore à la Turquie d’occuper militairement et illégalement le territoire d’un Etat membre de l’ONU et de l’UE, alors qu’elle-même souhaite entrer dans l’UE.

Aller plus loin

A lire

  • GRUEL-DIEUDÉ, Magali, Chypre et l'Union Européenne, Editions Harmattan, 2007.

  • HOFFMEISTER, Frank, Legal Aspects of the Cyprus Problem: Annan Plan And EU Accession, Martinus Nijhoff Publishers, 2006.

Sur Internet

Source photo : Quartier de Varosha à Famagusta, ville chypriote dans la partie occupée, qu'on appelle aussi "ville-fantôme" (zone militaire de l'armée turque depuis 1974, ce quartier n'est habité par personne) par TomasNY sur wikimedia.

 

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