Rencontre avec Urmas Paet, Ministre des Affaires étrangères de l'Estonie

Par Tanguy Séné | 7 novembre 2011

Pour citer cet article : Tanguy Séné, “Rencontre avec Urmas Paet, Ministre des Affaires étrangères de l'Estonie”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 7 novembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1297, consulté le 22 octobre 2017

Le mercredi 2 novembre 2011, Nouvelle Europe organisait avec la Sorbonne Nouvelle une rencontre en compagnie de Monsieur Urmas Paet, ministre estonien des Affaires étrangères. Devant un public composé essentiellement d'étudiants, M. Paet a échangé avec perspicacité et parfois un peu d'humour ses vues sur la gouvernance économique européenne et la place de l'Estonie dans cette grande communauté qu'est l'UE.

Dans les bâtiments pluriséculaires de la Sorbonne, le débat était modéré par Maurice Guyader, professeur à la Sorbonne Nouvelle et ancien administrateur à la Commission européenne. Avant de céder la parole au public pour une phase de "dialogue", M. Urmas Paet a débuté la rencontre par un petit discours qualifié selon ses termes de "monologue".

Il a commencé par faire remarquer que vingt ans après que l'Estonie ait retrouvé son indépendance, c'est le pays le plus intégré d'Europe - il appartient entre autres à l'UE, l'OTAN, l'eurozone, l'OCDE... Seuls onze États membres appartiennent en même temps à toutes ces organisations. La France en fait partie. Pourtant, le cloisonnement entre France et Estonie a longtemps été important : Urmas Paet rappelle qu'à l'époque soviétique, il était quasiment impossible d'apprendre le français à l'école estonienne... ce qui pose encore des problèmes aux Estoniens qui candidatent pour des postes de fonctionnaires européens. Heureusement, le français se développe de plus en plus dans l'enseignement en Estonie.

Passant au thème de la sécurité internationale, le ministre relève une menace particulièrement importante à ses yeux : les cyber-attaques. Il rappelle l'épisode vécue par son pays lors du printemps 2007, quand les sites gouvernementaux, mais aussi les banques, le Parlement et les médias furent la cible de hackers (NDLR l'épisode étant survenu peu de temps après le déplacement d'une statue témoignant du passé soviétique dans Tallin, la polémique se cristallisa à l'époque autour d'une possible responsabilité du Kremlin). Urmas Paet juge les conséquences de ce type d'action très lourdes - elles peuvent toucher de plus en plus d'entreprises aujourd'hui, mais aussi des États. Quand aux autres aspects de la sécurité internationale, l'Estonie reste prudente : c'est un des rares membres de l'OTAN à remplir l'objectif d'un minimum de 2% du PIB consacré aux dépenses militaires (même en temps de crise).

Concernant la crise financière, il faut savoir que l'histoire de l'Europe est faite de crises ; mais celle-là est particulièrement grave. À quoi il faut ajouter un paramètre : jamais par le passé les États n'avaient été aussi interdépendants. Pour Urmas Paet, c'est un moment où l'on s'aperçoit que quelque chose a manqué au système de l'euro. Pas de sanctions pour ceux qui ne remplissaient pas les critères de l'eurozone (niveau de dette publique, etc). Une majorité d'États membres ont déjà violé un ou plusieurs de ces critères. Pour le ministre, si l'on doit revenir sur l'affaire du référendum grec (qui était survenu peu de temps avant cette rencontre en Sorbonne), on peut certes avancer que c'est légitime d'un point de vue démocratique ; d'un autre, cela porte atteinte à l'effort de beaucoup d'États membres au cours de ces derniers mois. De plus, toute l'incertitude régnant autour de cet hypothétique référendum (dates, termes) a provoqué de mauvaises réactions de la part des marchés financiers.

Cette crise est porteuse de méfiance et d'un décroît de la solidarité européenne. Il suffit de voir la montée des partis populistes, très faibles auparavant. Par ailleurs, la méfiance s'exerce aussi de plus en plus vis-à-vis de tout élargissement, alors qu'on connaît leur rôle en matière de stabilisation de la région au cours des dernières décennies.

Pour revenir à l'Estonie, il faut se rappeler que c'est un des pays les plus partisans de l'UE (avec l'un des taux d'approbation publique les plus élevés parmi les États membres). C'est aussi un pays qui peut poser avec force les questions de l'importance de la politique d'élargissement et de la politique de voisinage. Il lui faut pour cela plus de soutien en Europe.

Une série de questions posées par l'audience s'en est suivie. Sur la question des solutions à apporter à l'euro pour sa stabilisation, Urmas Paet a répondu qu'à court terme, c'est au problème grec qu'il faut s'attaquer, mais qu'à long terme, il s'agit d'empêcher de manière générale que les États vivent au-dessus de leurs moyens. L'Estonie a par exemple constitué des réserves et mené une politique rigoureuse, ce qui lui permet d'avoir le plus faible ratio de dette publique de l'UE (6,7% du PIB). Une autre personne a demandé si résoudre la crise passait par plus d'Europe, et d'autre part comment réanimer le sentiment européen chez les opinions publiques. Pour Urmas Paet, tout en se gardant d'ambitions fédéralistes il faudrait donner plus de pouvoirs à la Commission pour sanctionner les États fautifs ; aller aussi plus loin dans la mise en oeuvre des traités dont on dispose actuellement - en bref, d'aller au-delà des simples slogans politiques. Sur la seconde partie de la question, il semble à Urmas Paet que le danger principal consiste dans les partis populistes qui captent de l'électorat par des promesses séduisantes et tendent même à influencer les partis "classiques" en place. Il faut déconstruire ces discours. Par ailleurs, un certain nombre d'attitudes politiques sont à revoir - quand à Bruxelles, les fonctionnaires européens réclament d'année en année une augmentation de leurs généreux salaires au même moment où les fonctionnaires estoniens (les ministres, dont Urmas Paet !) voient leurs salaires amputés de 25% pour soutenir l'effort de rigueur, il apparaît bien une discordance.

Sur le thème de la politique énergétique en Europe, le ministre estonien estime qu'il faut de manière prioritaire diversifier les sources (NDLR on se rappelle les différends politiques russo-ukrainiens qui avaient abouti à une fermeture des arrivées de gaz russe en Ukraine par le géant Gazprom, en janvier 2009, ce qui avait affecté un grand nombre de pays d'Europe centrale et orientale). Il faut donc développer des interconnexions dans les réseaux énergétiques européens ; multiplier les sources (l'UE devrait soutenir à fond le projet du gazoduc Nabucco) ; enfin trouver de nouvelles manières de produire de l'énergie en Europe.

Un grand nombre d'autres questions étaient abordés avec intelligence par Urmas Paet - relations Estonie/Russie, stratégie de la Mer Baltique, etc.

Source photo :©Sorbonne Nouvelle/E.Prieto Gabriel

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