Relations slovéno-croates : les enjeux liés à l’intégration européenne

Par Marie Geredakis | 27 juin 2013

Pour citer cet article : Marie Geredakis, “Relations slovéno-croates : les enjeux liés à l’intégration européenne ”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 27 juin 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1711, consulté le 26 juin 2017

La Croatie deviendra officiellement le 28ème Etat membre de l'Union européenne (UE) le 1er juillet prochain. En raison d'oppositions remontant à l'éclatement de la Yougoslavie, la Slovénie, sa voisine, menaçait de ne pas voter le traité d'adhésion de la Croatie. Si celui-ci a finalement été voté le 2 avril dernier, la résolution de ces tensions bilatérales reflète l’ampleur des défis liés à l’intégration européenne.

Croatie et Slovénie : deux Etats aux positions particulières dans la région

A partir du XIIIème siècle, la Slovénie passe sous la domination de la dynastie des Habsbourg jusqu'à la chute de celle-ci en 1918. Ce n'est qu'en 1527 que la Croatie, à la suite de la défaite des Hongrois face aux Turcs, est unie, en partie à la lignée des Habsbourg. Contrairement à sa voisine, la Slovénie n'a jamais fait partie de l'Empire ottoman, qui a durablement marqué l'espace et les sociétés balkaniques. Bien qu'étant rattachés à des ensembles politiques distincts, ces deux pays commencent à entretenir des relations plus étroites au début du XIXème siècle notamment en raison du développement de « l'illyrisme », mouvement culturel et politique favorable au rapprochement des Slaves du sud. Dans l'Entre-deux-guerres, une partie des élites slovènes vit à Zagreb, mais les relations bilatérales sont frileuses.

Située à l’extrêmité occidentale des Balkans, la Slovénie est la république de l'ex-Yougoslavie la plus industrialisée et la première contributrice au budget de la fédération malgré la taille de sa population. Politiquement, elle a occupé une place importante dans les relations extérieures de ses voisins ou des pays proches historiquement tel que l'Italie. Aussi, géographiquement et stratégiquement, la Slovénie se pense européenne. Le 25 juin 1991, ces Etats voisins sont les premiers à proclamer leur indépendance et inaugurent ainsi le processus d'éclatement de la Yougoslavie. Ljubljana dévoile rapidement ses ambitions européennes tout en étant contrainte de prendre en compte l’importance de ses relations commerciales avec les pays de la zone balkanique. La Croatie, plus proche du « cœur » balkanique devient alors l'un de ses partenaires commerciaux principaux et son trait d’union avec les Balkans. Finalement, la Slovénie est le premier pays de l'ex-Yougoslavie à accéder à l'Union européenne en 2004, à l’euro et à l’espace Schengen en 2007.

Des différends sur terre et sur mer : les obstacles à l'adhésion de la Croatie

Les deux principales questions qui ont opposé Zagreb à Ljubljana remontent à l'éclatement de la Yougoslavie. La première porte sur la délimitation des frontières maritimes et terrestres qui n'ont jamais été réellement établies. Si la Slovénie revendique quatre hameaux habités par une soixantaine d'habitants, le contentieux le plus sérieux porte sur le Golfe de Piran. Disposant de 37 kilomètres d'accès au littoral, la Slovénie se trouve enclavée entre les eaux italiennes et croates et revendique un corridor d'accès souverain aux eaux internationales.

Face à elle, la Croatie, qui redoute de négocier un territoire internationalement reconnu en raison de la guerre passée avec la Serbie, invoque l'article 15 de la Convention internationale de Montego Bay qui priverait la Slovénie d'accès à la mer. En effet, selon cette disposition juridique, la délimitation de la mer territoriale entre Etats dont les côtes sont adjacentes doit se faire selon une ligne médiane établie depuis la côte. 

Le deuxième conflit, qui oppose les deux pays depuis les années 1990, porte sur le remboursement des devises étrangères aux épargnants croates par la Ljubljanska Banka. Au lendemain de l'éclatement de la Yougoslavie et de la fermeture de sa filiale en Croatie, celle-ci avait refusé de rendre aux non Slovènes leurs avoirs alors qu’elle aurait indemnisé les déposants croates de leurs pertes.

Arbitrage international et médiation régionale

Pour pouvoir adhérer à l’Union européenne, un Etat doit recueillir la signature de l’accord d’adhésion de tous les Etats membres. En 2008, la Slovénie a menacé de poser son veto à l'ouverture de certains chapitres de négociations entre l'UE et la Croatie en raison des litiges bancaires et frontaliers qui les opposaient. Lentement et sous la supervision de l’Union européenne, les issues de ces conflits ont été atteintes soit par la voie de l’arbitrage international, soit par la voie de la médiation régionale.

Au sujet du golfe de Piran, la Slovénie, sachant qu’elle avait tort juridiquement, mais raison politiquement, souhaitait entamer des négociations bilatérales. La Croatie réclamait, elle, un arbitrage international, certaine qu’il lui serait avantageux. Le 11 septembre 2009, une rencontre entre les Premiers ministres des deux pays marque l'ouverture d'un processus de négociations bilatérales sous l'égide de l'Union européenne. Le 6 juin 2010, les Slovènes acceptent, par référendum et de justesse, le recours à un accord d'arbitrage international. Les deux capitales s'entendent enfin le 17 janvier 2012 sur la composition de la commission qui sera chargée de trancher cette question sensible. Il faudra encore des années et une contribution financière importante des deux Etats avant que les frontières soient communément définies. En ce qui concerne le règlement du différend bancaire, la Croatie souhaitait que celui-ci se fasse dans le cadre de négociations bilatérales alors que la Slovénie appelait à une résolution dans le cadre de « négociations de successions ». Dirigées par la Banque des règlements internationaux basée à Bâle, celles-ci permettraient de résoudre tous les litiges de ce type entre anciens Etats de la République fédérative socialiste de Yougoslavie. Finalement, les Premiers ministres des deux pays ont signé le 11 mars 2013 un mémorandum renvoyant le règlement de ce contentieux à Bâle.

Dans le cadre d’un processus régional d’intégration européenne, les issues favorables trouvées à ces questions ont permis d’apaiser les relations slovéno-croates. Cependant, ces différends bilatéraux illustrent les enjeux symboliques et géopolitiques de l’intégration européenne pour ces pays.

L'accession à l'UE : voie de la différenciation ?

Pour la Croatie et la Slovénie, le rattachement aux Balkans est jugé négativement car lié au souvenir douloureux de la domination serbe. Au contraire, l’appartenance au monde occidental et en particulier à l’Union européenne est jugée positivement et demeure associé à la modernité. Depuis son accession à l’UE et la présidence slovène de 2008, Ljubljana souhaite jouer un rôle de premier plan dans la région des Balkans occidentaux et dans la promotion de leurs intérêts auprès des institutions européennes. Elle a été, par exemple, choisie pour être le siège de l’agence de régulation européenne de l’énergie qui a pour tâche de coordonner les actions des régulateurs nationaux et elle a, notamment, apporté son soutien à la politique de rapprochement entre Bruxelles et Belgrade. Bon élève de l’élargissement, elle a été le pont entre le monde européen et le monde balkanique. Zagreb souhaite également se tourner vers l'UE et rejoindre le groupe des pays européanisés mais éprouve plus de difficultés à prendre de la distance par rapport à son passé. Aussi, les différends qui ont émaillé les négociations d'adhésion nous rappellent que les blessures héritées d’affrontements antérieurs ne sont pas encore refermées. Les orgueils nationaux peuvent, à tout moment, rendre la coopération caduque. Pour cette raison, ces questions doivent être réglées dans la mesure du possible par les parties concernées ou en dernier recours grâce à un arbitrage international afin d’éviter le risque d’ingérence.

Conclusion

Le cas de ces deux pays rappelle qu'aujourd'hui, le rapprochement des Etats balkaniques nécessite le règlement d’un certain nombre de questions héritées de l’époque yougoslave. En cas de blocage, l’UE, porteuse d’un message de paix et de coopération, pourrait être en mesure de jouer un rôle de supervision. Il faudra, cependant, veiller à ce que les pays de la région ayant rejoint le cercle européen n’aient pas un plus grand pouvoir de négociation et n’exerce pas de pressions sur leurs voisins restés en dehors. 

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe 

Semaine thématique du 24 juin 2013 sur Nouvelle Europe

A lire 

  • PREVELAKIS, Georges, Les Balkans : Cultures et géopolitique, Paris, Nathan Université, 1996.

Sur Internet 

A voir 

Source photo : Le conflit du golfe de Piran et Drapeaux de la Croatie et de l’Union européenne sur un bâtiment d’une institution publique, Wikimedia Commons

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