Regard balte sur l'intégration européenne : évolutions contrastées en Estonie et en Lettonie

Par Helena Erin | 4 mai 2011

Pour citer cet article : Helena Erin, “Regard balte sur l'intégration européenne : évolutions contrastées en Estonie et en Lettonie”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 4 mai 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1106, consulté le 19 février 2018

pepiniere-145.pngL'Estonie et la Lettonie, deux pays Baltes limitrophes, ont adhéré à l'Union européenne avec un même résultat au référendum : 68% des votants pour l'adhésion. Pourtant, aujourd'hui, l'Estonie reste largement pro-européenne, alors que la Lettonie est le deuxième État membre le plus eurosceptique de l'Union, juste après le Royaume-Uni.  

Avant l'élargissement de 2004, les pays baltes étaient considérés comme les pays candidats les plus critiques à l'égard de l'Union européenne. En 2003, seulement 38% des Estoniens pensaient que l'adhésion à l'Union européenne serait une bonne chose, ce qui faisait de l'Estonie le plus eurosceptique des futurs nouveaux États membres. En Lettonie, le pourcentage n'était que de 46%, ce qui classait ce pays à la troisième place sur le podium de l'euroscepticisme, juste derrière l'Estonie et la République Tchèque.

À l'époque, ce faible soutien s'expliquait par l'importance de la minorité russe dans ces deux pays, ainsi que par la crainte de perdre à nouveau une partie de leur indépendance retrouvée en 1991 après une longue occupation soviétique, mais également par certaines raisons économiques. On craignait que l'entrée dans l'Union européenne soit source d'inflation et de réduction des subventions pour l'agriculture, notamment en Lettonie. Après l'adhésion de 2004, on a observé un accroissement progressif du soutien de la population estonienne à l'Union européenne tandis qu'en Lettonie le soutien a quelque peu augmenté en 2006-2007, avant de replonger d'autant par la suite. La question qui se pose est claire : quels sont les facteurs à l'origine de cette différence notable entre deux pays Baltes dans l'évolution de leurs opinions publiques ?

Les craintes et la réalité après le 1er mai 2004

Après l'adhésion, nonobstant le pessimisme antérieur, les eurobaromètres ont révélé une satisfaction croissante des Estoniens à l'égard de leur vie, atteignant presque la moyenne de l'Union européenne. Cette satisfaction peut en partie s'expliquer par une expansion rapide de l'économie, un accroissement des revenus et un faible taux de chômage. Ce sont probablement les raisons pour lesquelles, en 2006, selon les sondages, les Estoniens ont accepté l'adhésion et ont reconnu que l'Union européenne avait un impact positif sur leur bien-être. Quant à l'inflation, elle a été peu importante en 2004, voire plus faible que les années précédentes. Cela pourrait expliquer pourquoi les Estoniens n'ont pas attribué la hausse de 2006 à l'Union européenne, mais plutôt au « réchauffement » de l'économie.

À l'inverse, en Lettonie, en 2004, le taux d'inflation a augmenté de 2,9% à 6,2%, et il s'est encore accéléré dans les années suivantes. L'inflation en Estonie et en Lettonie a été provoquée avant tout par les trois facteurs suivants : l'accroissement rapide de l'économie, celui des salaires et la diminution du chômage. Cependant, l'évolution différente du taux d'inflation juste après l'adhésion trouve son explication dans le fait que l'Estonie ait lié sa monnaie à l'euro depuis 1999, l'époque où l'euro était objet de spéculation contre le dollar américain, tandis que la Lettonie n'a indexé le lats (sa monnaie nationale) à l'euro qu'en 2004 quand l'euro était apprécié fortement et le lats, inversement, déprécié par rapport à l'euro. D'où un accroissement instantané des prix en Lettonie après l'adhésion qui, en créant un effet de choc, a augmenté rapidement le taux d'inflation. De ce fait, les Lettons ont été les seuls à mettre en avant les problèmes d'inflation dans les sondages d'eurobaromètre pendant les années 2004-2006. Encore en 2007, plus des trois quarts des Lettons l'ont considéré comme le problème majeur de leur pays. Même si, comme en Estonie, l'économie lettone a connu une croissance très rapide après l'adhésion, la satisfaction des Lettons vis-à-vis de leur niveau de vie n'a guère augmenté ; elle est restée l'une des plus faibles au sein de l'Union européenne.

Un autre facteur qui a probablement contribué à faire naître une perception différente de l'Union européenne dans les deux pays est la politique agricole commune (PAC). Il s'agissait, plus précisément, de la réforme des subventions agricoles entraînée par l'élargissement. En Lettonie, celle-ci a été considérée comme une suppression des aides directes de l'État ayant ainsi un impact négatif sur l'agriculture, alors qu'en Estonie le même problème n'a pas été soulevé. En réalité, la réforme a consisté en un découplage progressif des subventions à la production pour se concentrer sur le développement rural. L'Estonie et la Lettonie ont bénéficié, tout comme les autres nouveaux États membres, d'une grande part des fonds de l'Union européenne. Par conséquent, les revenus des fermes en Estonie et en Lettonie ont doublé après cette réforme.

Malgré cela, l'action de l'Union européenne en matière d'agriculture était perçue négativement en Lettonie. Après la chute de l'Union soviétique, les pays d'Europe centrale et orientale (PECO) ont dû reconstruire leur agriculture dévastée, ce qui a entraîné des structures agricoles divergentes. L'Estonie s'est caractérisée par une répartition de la terre agricole presque égale entre les petites fermes privées et les entreprises, tandis qu'en Lettonie il y avait une prédominance quasi totale des petites fermes individuelles. Lors du développement et de la modernisation de l'agriculture, favorisés par la PAC, les petites fermes individuelles ont dû se consolider afin de devenir plus efficaces. Ce dernier point peut éclaircir le fait qu'en Lettonie le soutien à l'Union européenne est particulièrement faible dans les régions rurales.

La situation politique en Estonie et en Lettonie

La satisfaction à l'égard de la vie politique dans le pays est généralement en concordance avec le soutien à l'Union européenne. En général, en Europe occidentale, le soutien au gouvernement national semble favoriser le soutien à l'intégration, alors que dans les nouveaux États-membres, la relation semble plus ambigüe. Dans certains sondages organisés dans les PECO, il a été observé qu'au sein des pays où la population est la moins satisfaite de la vie politique, le soutien à l'intégration européenne est plus élevée que dans les pays où la population est en adéquation avec la politique nationale. Or, ce n'est pas le cas en Estonie et en Lettonie. L'Estonie se distingue par une satisfaction élevée vis-à-vis des autorités publiques, alors qu'en Lettonie la population s'est montrée beaucoup plus méfiante à l'égard de son gouvernement et de son parlement (Saeima).

En outre, un autre facteur commun à ces pays peut être examiné : celui de la minorité russe. Lors des référendums sur l'adhésion tenus en 2003, le résultat était négatif dans 5 régions (rajons) de la Lettonie, tandis qu'en Estonie, aucune région (maakond) n'a voté contre l'adhésion. Ces cinq régions lettones se caractérisent par une forte concentration des populations russophones. Plus généralement, la minorité russe en Lettonie paraît avoir davantage d'influence dans la politique du pays que celle d'Estonie, ce qui se reflète également dans les systèmes partisans des deux pays.  

En Estonie, on peut compter de quatre à six partis politiques qui exercent une certaine influence sur la politique du pays. Parmi eux, le Parti du centre (Keskerakond), peut être considéré comme un représentant des intérêts de la minorité russe. Cependant, il ne s'agit pas d'un parti « russe » proprement dit, mais simplement du parti pour lequel la communauté russe en Estonie tend à voter le plus souvent et dans lequel certaines tendances eurosceptiques peuvent être observées. Tandis qu'en Estonie le Parti du centre est quasiment le seul à représenter les Russes, en on assiste à une ségrégation depuis le début des années 1990 entre les partis dits « russes », traditionnellement plutôt eurosceptiques, et les partis dits « lettons », qui sont plus pro-européens. Parmi les partis russes de tendance dominante on peut évoquer surtout l'union politique « Pour les droits de l'homme en Lettonie » (Par cilvēka tiesībām vienotā Latvijā) et le parti « le Centre de l'harmonie » (Saskaņas Centrs). Ce dernier est, par ailleurs, l'un des partis le plus populaire en Lettonie et le plus largement soutenu par la minorité russe.

 

 

À la ségrégation russo-lettonne s'ajoute une autre particularité de la vie politique lettone qui pourrait être un des facteurs susceptibles d'expliquer le faible soutien à l'Union européenne dans les régions rurales. On parle ici du rôle des « oligarques », notamment celui du maire de la ville de Ventspils, Aivars Lembergs. Ce multimillionnaire est l'un des politiciens les plus populaires de Lettonie, malgré son procès en pénal de 2009 et en dépit du fait qu'il n'ait jamais exercé de responsabilités gouvernementales ou parlementaires. En fait, son influence provient de son parti politique, « l'Union des fermiers et des verts » (Zaļo un Zemnieku savienība), dont l'électorat est surtout issu de la campagne et des petites villes. Aivars Lembergs critique les valeurs libérales qui, selon lui, mettent en péril les intérêts nationaux. En outre il prétend que la coopération avec les pays occidentaux ne se fait pas au bénéfice de l'État.

La crise économique de 2009 et son impact sur le soutien à l'Union européenne

On se rappelle qu'en Europe les pays Baltes ont été davantage touchés par ladite crise. Celle-ci a eu un impact dès l'éclatement de la bulle spéculative et a entraîné par la suite des mesures d'austérité très sévères dans ces pays.

La différence entre le déroulement de la crise en Lettonie et en Estonie s'est traduite par le fait que la Lettonie a été obligée de demander une assistance financière au Fond Monétaire International (FMI), à la Commission européenne, à la Banque Mondiale et aux plusieurs États européens pour un montant totale de 7,5 milliards d'euros.  L'Estonie a, quant à elle, réussi à traverser la crise sans demander d'aide. Le Saeima a accepté le plan d'aide financière et les mesures d'austérité en évitant presque les débats politiques préalables, ce qui a provoqué, pour la première fois dans l'histoire post-soviétique de la Lettonie, des émeutes devant le Saeima (le 13 janvier 2009) et, par la suite, la démission du gouvernement en place.  

En 2010, l'Estonie a été l'un des seuls pays de l'Union européenne qui est parvenue à remplir les conditions de la zone d'euro. Elle est de suite passée à l'utilisation de la monnaie unique le 1er janvier 2011. En même temps, la Lettonie a toujours du mal à remonter la pente, économiquement parlant. Les eurobaromètres démontrent que les Estoniens et les Suédois sont les plus optimistes lorsqu'il s'agit de dire que la crise économique du marché du travail est surmontée, alors qu'en Lettonie on compte davantage de personnes qui croient que le pire est encore à venir.

De plus, les sondages illustrent un autre volet de l'euroscepticisme letton lors de la crise économique. La population sondée en Lettonie estime que le G20 est le mieux placé pour prendre des actions effectives contre les effets de la crise, tandis qu'en moyenne, le reste des Européens - y compris les Estoniens - font le plus confiance à l'Union européenne.

Le soutien à l'Union européenne est un sujet complexe dont les composantes sont, comme cet article essaie de le démontrer, multiples. De ce fait, il est délicat de spéculer sur la manière dont le soutien des populations estonienne et lettonne à l'Union européenne va évoluer. En effet, on se trouve actuellement dans une période charnière : d'un côté, l'Estonie est passée à l'euro comme monnaie courante et, de l'autre, la Lettonie semble être sur le point de sortir de la crise économique.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Kalniete, S. « Latvia after the Election of Parliament », European Issue, Fondation Robert Schuman, n°193, 2011
  • Kažoka, I. et Akule, D. « Latvia: Extreme political turbulence », EPIN, n°3, 2009
  • Vanags, A. et Hansen, M. « Inflation in the Baltic states and other EU new member states: Is there a mystery to unravel ? », BICEPS report, 2006
  • Ilonszki, G. « National Discontent and EU Support in Central and Eastern Europe », Europe-Asia Studies, Vol. 61, n°6, 2009
  • Zemeckis, R. et Drozdz, J. « Evaluation of the EU Accession Impact for the Agriculture and Agrifood Sector on The Baltic States », Management theory and studies for rural business and infrastructure  development, n° 17 (2), 2009

Sur Internet 

Source photo : Latvian Border, Ape, Latvia, par cfarivar, sur Flickr

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