Reconnaissance internationale du Kosovo, quelle géographie ?

Par Pascal Orcier | 23 décembre 2010

Pour citer cet article : Pascal Orcier, “Reconnaissance internationale du Kosovo, quelle géographie ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 23 décembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/977, consulté le 19 octobre 2018

Le 17 février 2008, le Premier ministre kosovar Hashim Thaçi proclamait solennellement l'indépendance du Kosovo. En décembre 2010, 72 États dans le monde sur 195 ont reconnu le jeune État : certains, proches, directement concernés par la stabilité régionale ; d'autres, plus éloignés, voire totalement étrangers a priori à la question kosovare. Peut-on expliquer la géographie différenciée de la reconnaissance internationale de cette ancienne province serbe ?

Chaque État souverain est libre de reconnaître ou pas un autre État. Un consensus international est nécessaire pour qu'un nouvel État soit admis à l'ONU. Il existe dans le monde plusieurs cas d'entités non reconnues internationalement, revendiquant le statut d'État souverain : Taïwan, la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD), la République Turque de Chypre du Nord (RTCN)... Du fait de la non-résolution de la question du statut des territoires concernés, et de l'évolution des rapports de force mondiaux, la géographie de cette reconnaissance fluctue dans le temps.

Dans le cas du Kosovo, le caractère récent de la proclamation de l'indépendance et les attitudes différenciées des États dans le monde à son égard invitent à une réflexion sur les motivations qui peuvent pousser des États à reconnaitre une nouvelle entité étatique comme l'un des leurs. Le Kosovo, ancienne province serbe peuplées majoritairement d'Albanais, était sous administration internationale depuis 1999, suite à l'intervention de l'OTAN destinée à mettre fin aux massacres perpétrés par le régime de Slobodan Milošević et à l'exode des habitants. L'indépendance en 2008 scellait la fin du processus d'éclatement de la Yougoslavie entamé en 1991. Pour la Serbie en revanche, l'indépendance du Kosovo, perçue comme une amputation de son territoire national, reste inacceptable, d'autant qu'elle considère la région comme le berceau de son identité nationale.

À partir de ces différentes données, plusieurs premiers éléments de géographie peuvent être dégagés dans la répartition de la reconnaissance de l'indépendance kosovare.

Une géographie avant tout européenne

Cette indépendance s'est faite sous la houlette des Européens et des Américains : elle se fonde sur le rapport Ahtisaari, du nom de l'ancien président finlandais, alors envoyé spécial de l'ONU, et s'appuie sur les troupes américaines présentes sur le sol kosovar, en particulier dans la grande base militaire de Bondsteel. La résolution de la question kosovare relevait de préoccupations de sécurité régionale, donc avant tout européennes. Force est de constater que la reconnaissance du Kosovo est principalement le fait d'États européens : 33 États sur 72 - 34 si l'on compte la Turquie - dont 22 appartenant à l'Union européenne. Les États-Unis figurent également parmi les premiers à avoir reconnu le jeune État, tout comme d'autres pays appartenant à l'ancien « bloc occidental » : les États anglo-saxons (Australie, Nouvelle-Zélande, Canada) ou alliés traditionnels des États-Unis (Japon, Corée du Sud).

On relève toutefois en Europe des exceptions notables : l'Espagne, la Slovaquie, la Grèce, la Roumanie, pourtant membres de l'UE et de l'OTAN, ont jusqu'à présent refusé toute reconnaissance du Kosovo et soutiennent la position de Belgrade. Cette attitude concerne précisément des États européens eux-mêmes confrontés à l'action de groupes ayant des velléités séparatistes (les Hongrois en Slovaquie et en Roumanie, Basques et Catalans en Espagne, Transnistriens en Moldavie...) ou solidaires de la Serbie orthodoxe du fait d'affinités culturelles (Russie, Grèce, Roumanie...) ou les deux.

Cette reconnaissance est parfois venue plus tardivement pour des États de la région balkanique ou voisins : la Hongrie et la Croatie ont attendu le 19 mars 2008 (soit un mois après la proclamation), le Monténégro et la Macédoine octobre 2008. Craignaient-ils qu'une reconnaissance trop rapide ne froisse Belgrade, avec qui les relations bilatérales avaient tardé à redémarrer après les guerres des années 1990 ? Étaient-ils divisés politiquement sur la position à adopter ? Voyaient-ils dans une reconnaissance trop rapide et un isolement de la Serbie un risque pour la stabilité régionale ? Ou bien ce « décalage » est-il à l'image du retard de l'intégration de ces États aux structures occidentales (UE, OTAN) ? Le fait est que seule la Bosnie-Herzégovine, construction politique toujours fragile et comportant une entité serbe influente, est la seule ancienne république yougoslave à être demeurée dans le camp de Belgrade.

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Un monde musulman divisé ?

Comment expliquer le choix d'États extra-européens de reconnaître le Kosovo ? Une lecture politico-religieuse fournit quelques éléments de lecture. En effet, bien qu'officiellement laïc, l'Etat kosovar est peuplé à 95% de musulmans. L'histoire récente des Kosovars, la mémoire des massacres et des persécutions avaient généré un mouvement de sympathie d'une partie de l'opinion publique et des gouvernants dans les pays arabes et musulmans. Solidaires de leurs coreligionnaires kosovars, ils y voyaient, comme lors de la guerre de Bosnie, la traduction d'un « choc des civilisations » opposant musulmans et chrétiens, transposé ici entre Kosovars et Serbes. Cette lecture était néanmoins contredite par les prises de positions pro-kosovares des États-Unis et des États européens.

La reconnaissance du jeune État n'a pourtant été que minoritaire dans le monde musulman. Parmi ceux qui l'ont reconnu, on trouve des États musulmans modérés (Turquie, Albanie, Jordanie, Sénégal) ou alliés des États-Unis (Arabie saoudite, Afghanistan, Djibouti, Bahreïn, Émirats Arabes Unis). La reconnaissance n'a parfois de valeur que formelle, dans le cas de la Somalie, dans la mesure où le gouvernement officiel ne contrôle qu'une faible part de son territoire national.

On remarquera que ce n'est en revanche pas le cas d'États au régime autoritaire (Égypte), anciennement socialistes (Algérie, Syrie) ou ayant peu de sympathies pro-américaines (Libye, Soudan, Erythrée - pourtant née d'une sécession -, Iran...). Ceux-ci rechignent sans doute à se placer dans le même camp que les États-Unis, ou seraient réticents à soutenir le droit à la liberté qu'ils restreignent ou refusent à leurs propres citoyens ?

Le rejet du séparatisme comme motif de non reconnaissance peut se justifier pour des États comme l'Indonésie, le Pakistan, ou encore le Maroc, État réputé ouvert et modéré, qui dispose pourtant d'un « statut avancé » vis-à-vis de l'UE, mais qui reste intraitable face aux revendications du Front Polisario au sujet du Sahara occidental ; ou l'Irak, bien que doté d'un gouvernement mis en place suite à l'intervention américaine, mais abritant un Kurdistan autonome qui pourrait en demander davantage... Par contre, la Turquie, membre fondateur de l'OTAN et candidate à l'adhésion à l'UE, qui est pourtant confrontée depuis plusieurs décennies au séparatistes kurdes du PKK n'a pas suivi cette voie et s'est alignée sur le camp occidental.

Il n'y a donc pas d'approche commune au sein du monde arabo-musulman sur la question kosovare, mais des positions suivant les régimes en place et les logiques d'alliances, et les risques sur la cohésion nationale.

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Des reconnaissances d'États « anecdotiques » ?

Comment expliquer enfin que des États ni européens, ni musulmans, comme le Belize, le Swaziland et le Vanuatu aient décidé de reconnaitre l'indépendance du Kosovo, avec qui ils n'ont historiquement et culturellement aucune affinité ?

On doit ici rappeler un élément essentiel de la géographie du Kosovo qui tient à la morphométrie : avec ses 10 887 km² et sa population de 1,8 million d'habitants, il appartient à la catégorie des micro-États. On peut alors interpréter comme une forme de solidarité des reconnaissances venues d'autres « petits » États et de micro-États, très représentés dans la zone Pacifique (îles Marshall, Micronésie, Tuvalu), mais aussi en Europe (Monaco, San Marino), en Amérique centrale (Costa Rica, Panama) et la zone caraïbe (République dominicaine).

Des soupçons d' « achats » de cette reconnaissance ont concerné plusieurs États disposant de faibles ressources économiques et réputés pour leur niveau élevé de corruption (Maldives, Comores, États qui sont également à majorité musulmane). Dans le cas des archipels du Pacifique, il faut aussi rappeler le lien étroit qui unit toujours ces micro-États aux États-Unis. La reconnaissance du Kosovo est néanmoins pour eux un moyen de rappeler leur existence et le principe d'égalité qui prévaut à l'ONU (un État = une voix), autant qu'une stratégie pour étendre leurs réseaux de relations et d'amitiés à l'échelle mondiale. Elle se fait sans nécessairement la présence d'arrières-pensées d'ordre économique.

Et les autres ? Une géographie différenciée du refus

Il est enfin nécessaire de poser la question des grands « blancs » de la carte mondiale de la reconnaissance du Kosovo. Il convient de distinguer les États qui y sont fondamentalement opposés de ceux qui n'ont pas souhaité prendre parti sur la question.

La Serbie est la première concernée. Elle dispose du soutien de la Russie, son alliée historique, confrontée à des mouvements séparatistes dans le Caucase, donc opposée à la sécession kosovare. On relèvera toutefois que cela n'a pas empêché la Russie de reconnaître l'indépendance des républiques séparatistes de Géorgie en 2008... L'ensemble des États de la Communauté des États Indépendants (CEI), généralement sous régimes autoritaires, se retrouvent dans cette catégorie, tout comme la Chine (confrontée à la question de Taïwan et aux revendications séparatistes au Xinjiang et au Tibet).

Et ailleurs ? En Afrique, en Amérique du Sud, en Asie ? Est-ce l'effet d'une forme d'indifférence ? De l'existence d'autres priorités - légitimes - à l'échelle nationale et internationale ? Le poids de l'économie serbe joue en faveur de celle-ci dans les États en développement : les réseaux commerciaux serbes (y compris pour les ventes d'armes) sont nettement plus développés que ceux du Kosovo, et par conséquent, de nombreux États ne souhaitent pas pénaliser leurs échanges économiques avec la Serbie.

On peut avancer une autre hypothèse : la Serbie est l'héritière de la Yougoslavie, État qui avait pris la tête du mouvement des « non alignés » dès la fin des années 1950 (conférence de Belgrade en 1956). La Yougoslavie qui avait mené une diplomatie active dans l'ancien Tiers monde, vaudrait donc sans doute à la Serbie d'aujourd'hui de disposer d'une certaine aura dans les États concernés, et d'y conserver de ce fait une certaine influence ?

Évolution dans le temps de la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo

  Février 2008 Mars 2008
 

Avril-juin 2008

 

2e semestre 2008

1er semestre 2009

2e semestre 2009

1er semestre 2010

 

2e semestre 2010

Total
Nb enregistré 21 14 8 10 7 4 5 3 72

La géographie de la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo évolue à la hausse, même si le mouvement semble s'essouffler. La Cour internationale de Justice de La Haye, saisie par la Serbie, a rendu en juillet 2010 un avis favorable à Pristina, validant la légalité de l'indépendance du Kosovo. Pour autant, le différend entre Serbes et Kosovars est loin d'être réglé. Belgrade, qui a déposé sa candidature à l'Union européenne en décembre 2009 et souhaite accélérer son intégration, a toutefois accepté de reprendre les discussions avec Pristina. Un accord bilatéral définitif apparaît comme la seule condition acceptable pour qu'émerge un consensus international sur la question de l'indépendance kosovare.

 

Pour aller plus loin 

Sur Internet 

  Source photo : Kosovo, par Audrey H, sur flickr

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