Quelles formes de la crise dans les nouveaux États membres ?

Par Philippe Perchoc | 8 janvier 2009

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Quelles formes de la crise dans les nouveaux États membres ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 8 janvier 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/581, consulté le 17 novembre 2017

logoceri.gifNous avons demandé à Jean-Pierre Pagé, correspondant scientifique du CERI-Sciences Po et directeur du Tableau de bord des pays d'Europe centrale et orientale, comment il percevait les grandes évolutions économiques de ces pays au tournant de 2008 et 2009. Comme il le souligne, la situation est loin d'être uniforme.

Tous les pays d’Europe centrale et orientale étaient-ils dans une position similaire au moment de l’irruption de la crise ?

Il faut différencier trois groupes de pays. Tout d’abord, les pays qui étaient en crise bien avant que l’irruption de la crise financière mondiale se fasse sentir chez eux et pour des raisons indépendantes de celle-ci.

La Hongrie tout d’abord, pourtant longtemps louée pour son « gradualisme », est entrée en crise pour avoir appliqué des politiques économiques par à-coups. En 1995-1996, une première « thérapie de choc » a cassé la croissance en tentant de revenir à l’orthodoxie économique, poussant les gouvernements suivants à relâcher leur vigilance pour permettre un rattrapage des salaires et des dépenses publiques avant que les socialistes appliquent, en raison du creusement des déficits, au milieu de la décennie, une seconde thérapie de choc contestée par les conservateurs. On se trouve à fronts renversés ! Cette seconde vague de rigueur est largement soutenue par la Commission européenne et les institutions internationales. Elle a cassé une seconde fois la croissance. C’est cette situation qui peut laisser à penser que la Hongrie risque de connaître une période encore plus compliquée avec l’addition de la crise mondiale, d’autant plus que la dette extérieure est supérieure à 100% du PIB.

L’Estonie et la Lettonie connaissent, elles aussi, une crise profonde, mais d’une autre nature. Elles ont appliqué des politiques très libérales qui, dans un premier temps, ont permis une croissance très forte (10% en Lettonie en 2007), créant un effet de surchauffe et reposant sur un système bancaire largement tributaire des pays nordiques (Suède en particulier), surtout en ce qui concerne l’Estonie. C’est ce dernier aspect qui a rassuré les marchés internationaux, alors que ces deux pays auraient dû être rappelés à l’ordre beaucoup plus rapidement, notamment sur la question de leurs forts déficits extérieurs.

L’Estonie et la Lettonie, sont entrées en récession dès 2008.  En 2009, elles devraient être rejointes par la Hongrie, l’Ukraine et pourraient l’être par la Lituanie.

Le cas de l’Ukraine est spécifique. Il y a encore quelques mois, la situation économique n’apparaissait pas défavorable : ses exportations métallurgiques avaient le vent en poupe, notamment grâce à la hausse des cours et de la demande. Mais son modèle de développement a peu à peu plongé le pays dans la crise, surtout au regard de sa dette extérieure privée de près de 60% du PIB en 2008 et qui pourrait dépasser 78% en 2009.

On voit donc que la crise, mais une autre crise, était déjà là pour ces pays. Non pas, comme on a pu le dire parce qu’ils avaient cédé aux sirènes des produits dérivés, ce qui n’est pas le cas, mais pour des raisons tout à fait endogènes.

Et qu’en est-il des autres pays de la zone ?

Pour la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie, jusqu’à l’automne tout allait bien. On y parlait surtout de compétitivité ! À l’été, le tableau était rose. Tout a basculé à la fin de l’automne, notamment avec la chute de la demande adressée à l’industrie automobile qui a compté pour une part importante dans la restructuration de l’industrie, en Slovaquie et République tchèque, mais aussi en Pologne. Si la crise s’est manifestée dans ces pays, c’est donc surtout par le biais de l’industrie, beaucoup plus que par ses conséquences sur le système bancaire. En effet, les systèmes bancaires des nouveaux États membres sont dans l’ensemble sains et se sont concentrés sur leurs missions traditionnelles de financement de l’activité. Ils ont donc été épargnés par les produits « toxiques ». Pour leur part, la Slovénie et (depuis le 1er janvier 2009) la Slovaquie ont d’autant plus d’atouts que l’adoption de l’euro les protège des attaques sur leur monnaie.

La Roumanie et la Bulgarie sont dans une situation intermédiaire. Ces deux pays ont conservé une forte croissance en 2008, surtout la Roumanie, mais ils sont vulnérables en raison de l’état de leur restructuration, moins avancée que dans les autres nouveaux membres, et de l’étendue de leurs déficits extérieurs La Roumanie est proche de la surchauffe avec ses 8% de croissance en 2008. Les deux pays affichent un déficit des paiements courants avec l’extérieur élevé (surtout la Bulgarie où il atteint 23% du PIB en 2008). Or, une incertitude majeure plane quant au maintien des investissements directs étrangers sur lesquels ces pays comptent pour financer ces déficits.

Au total, si l’on excepte les cas déjà cités, on ne peut pas affirmer aujourd’hui que l’ensemble de la zone constituée par les nouveaux membres de l’Union européenne  issus de l’Europe centrale et orientale sera en récession en 2009, mais la croissance d’ensemble connaîtra, bien entendu, un sérieux ralentissement.

Et qu’en est-il des solutions européennes préconisées par ces pays ?

On ne peut pas parler aujourd’hui d’une réponse spécifique de ces pays à la crise au niveau européen. D’abord parce qu’ils ont été tardivement et, surtout, inégalement touchés par la crise. La Présidence tchèque, pour sa part, ne semble pas accorder de priorité à cette question en en restant à une vision classique de recherche de compétitivité et en paraissant se désintéresser quelque peu du plan de relance européen demandé par les grands États de l’Ouest. Elle ne semble donc pas avoir de réponse globale à proposer face à la crise et, d’ailleurs, la politique d’esprit néolibéral qu’elle mène, n’hésitant pas à rogner sur les avantages sociaux pour mieux garantir les équilibres, ne semble pas particulièrement appropriée à la situation.

Il n’est donc pas possible aujourd’hui de parler d’effet homogène de la crise mondiale sur les pays de l’Europe centrale et orientale, tant les situations sont diverses, ni, a fortiori, de réponse globale à cette crise dans la zone considérée.

Pour aller plus loin :

  • Site du CERI / Sciences Po
  • PAGE Jean-Pierre (dir.), Etude du CERI N°150, Tableau de bord des pays d'Europe centrale et orientale 2008, Volume 1

  • PAGE Jean-Pierre (dir.), Etude du CERI N°151, Tableau de bord des pays d'Europe centrale et orientale 2008, Volume 2

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