Quelle place pour la Géorgie dans le Caucase du Sud ?

Par Virginie Hervé | 29 juin 2009

Pour citer cet article : Virginie Hervé, “Quelle place pour la Géorgie dans le Caucase du Sud ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 29 juin 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/676, consulté le 17 novembre 2017
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Le Caucase du Sud, composé de la Géorgie, de l'Azerbaïdjan et de l'Arménie, forme une région géostratégique charnière entre l'Europe, la Russie, l'Asie centrale et le Moyen-Orient. De "région-impasse", elle est progressivement devenue avec la guerre contre le terrorisme menée par les États-Unis, et l'entrée dans les relations internationales et dans les circuits économiques mondiaux, une "région-carrefour "au centre de luttes d'influence considérables. L'avenir de la Géorgie, entre transition démocratique et poids stratégique, est largement subordonné à la coopération avec les deux autres pays, coopération encore aujourd'hui balbutiante et en proie à de nombreux conflits internes.

La Géorgie au centre d'un ensemble régional historique, la Transcaucasie, qui a explosé sous l'effet des tensions indépendantistes

    Le Caucase du Sud a très tôt été un passage stratégique de la route de la soie allant de la Méditerranée à l'Asie centrale, permettant la circulation des marchandises et des troupes. Cette caractéristique en a fait une région dont le contrôle est devenu un enjeu pour les puissances environnantes. La Russie pénètre ainsi dès le XIXe siècle afin d'étendre son influence en Extrême-Orient, en Asie centrale et dans le Caucase. À la suite de la Révolution d'octobre 1917, les troupes russes désertent le territoire et laissent les trois pays à une complète désorganisation. Les Arméniens, Tatars et Géorgiens s'unissent alors pour former le 28 novembre 1917 la République démocratique fédérative de Transcaucasie. Ce nouvel État demeure faible et isolé, et face à la rétrocession des territoires de la Russie à la Turquie, sa déclaration d'indépendance en 1918 ne rencontre aucune reconnaissance. La cohésion entre les trois États éclate, les Azéris et les Géorgiens étant historiquement plus proches des Turcs que les Arméniens, à la suite du génocide de 1915. La Géorgie proclame son indépendance le 26 mai 1918, l'Azerbaïdjan le 27, puis l'Arménie le 28.

    À la fin de la Première Guerre mondiale, une partie du Caucase du Sud passe sous contrôle britannique puis français, mais une insurrection turque menée par Mustafa Kemal rejette les termes du traité de Sèvres et attaque l'Arménie, lui reprenant les terres d'Anatolie avec le soutien soviétique. Le 29 avril 1922, une République socialiste soviétique fédérale de Transcaucasie au sein de l'URSS en construction voit le jour, laissant place en 1936 à trois Républiques socialistes soviétiques de Géorgie, d'Azerbaïdjan et d'Arménie.

    De leur côté, les six « républiques » de Ciscaucasie – Caucase « du Nord » - demeurent au sein de la Fédération de Russie. Les trois nouveaux États indépendants sont confrontés à de graves difficultés économiques et déchirés par de multiples conflits. La récente indépendance et l'obsession pour la sécurité empêchent les trois Républiques nouvelles de pérenniser leur souveraineté sur l'ensemble des territoires administrés. L'Arménie et l'Azerbaïdjan se disputent le Haut-Karabagh, province majoritairement arménienne administrée par Bakou depuis 1923, alors que la Géorgie doit faire face au séparatisme en Abkhazie, ainsi qu'en Ossétie du Sud et en Adjarie. Ces disputes territoriales récurrentes, qui font toujours l'actualité aujourd'hui empêchent durablement la construction d'un quelconque système de sécurité collective.

    D'un cul-de-sac au carrefour des influences de la région

      Pourtant, les trois Républiques réussissent assez bien leur désenclavement, politique aussi bien qu'économique, en construisant notamment des oléoducs et des gazoducs afin d'acheminer l'énergie vers l'Europe et la Russie. Les richesses énergétiques constituent un des grands jeux entre puissances dans la région et celles-ci acquièrent rapidement un intérêt stratégique dans la pensée américaine puis européenne. Zbigniew Bzrezinski parle ainsi au sujet de l'Ukraine et de la Géorgie de « verrous » du continent eurasien. Le BTC, l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, constitue un échec majeur de la stratégie russe dans la région et une véritable rupture politique puisque le consortium sous la présidence de BP a été largement soutenu par l’administration Clinton, établissant durablement les Américains dans la région. Reliant l’Azerbaidjan, la Turquie et la Géorgie, le BTC fournit aujourd'hui 1% de la demande mondiale en pétrole. Parallèlement, le BTE (Bakou-Tbilissi-Erzurum), ouvert en 2007, transporte quant à lui du gaz, et approvisionne à partir de la Turquie les marchés européens, en transitant par la Géorgie. Jusqu'à présent les oléoducs Bakou-Soupsa et Bakou-Ceyhan favorisent donc l'Azerbaïdjan et la Géorgie au détriment de l'Arménie.

      Derrière les enjeux énergétiques se jouent également des stratégies politiques et diplomatiques entre les grandes puissances environnantes. La Turquie, membre de l'OTAN et alliée des États-Unis en Afghanistan entretient des relations étroites avec Bakou et Tbilissi, conditionnant la normalisation des rapports avec Erevan au renoncement au Haut-Karabakh et au règlement de la question du génocide de 1915. L’administration Obama, appuyée par l’important lobby arménien au Congrès, pousse également au règlement du conflit azéri-arménien sur le Haut-Karabakh afin d’accéder aux ressources azéries et de développer la route arménienne comme une alternative viable, enlevant un atout décisif aux Russes. L'Iran au sud, partenaire de la Russie, allié de l'Arménie, et clé de voûte de la stabilité au Moyen-Orient, est de son côté à l'origine du projet de gazoduc Téhéran-Erevan-Mer noire, qui cristallise les tensions avec l'Azerbaïdjan au sujet de la Mer Caspienne mais qui contournerait stratégiquement les crises du Moyen-Orient. Enfin, le projet de gazoduc initié par l’Union européenne, Nabucco, devrait permettre à l’Europe de profiter des gisements de la Mer Caspienne en contournant la Russie et l’Iran en passant par la Géorgie et l’Europe centrale. Nabucco devrait relier la Turquie à l’Autriche en traversant la Roumanie, la Bulgarie et la Hongrie. L’objectif est bien sûr de réduire la dépendance européenne vis-à-vis de la Russie, en fournissant 7% de la demande de gaz. Mais de nombreuses difficultés fragilisent encore le projet, et l’approvisionnement du gazoduc reste incertain, l’Azerbaidjan qui devait alimenter le pipeline ne pouvant fournir que de 6 à 8 milliards de m3 de gaz par an, loin de remplir le pipeline dont la capacité totale est de 31 milliards.

      L'Union européenne ne s'est préoccupée du Caucase du Sud que tardivement, prenant conscience que du règlement des crises politiques dans la région dépendait sa sécurité énergétique et commerciale puisqu'elle demeure le premier partenaire du Caucase du Sud. Par ses élargissements, l’UE s’est rapprochée géographiquement des pays de la région.  La Révolution des Roses qui s’est produite en Géorgie en 2003- 2004, lui a ouvert de nouvelles perspectives d’extension de la démocratie et des réformes économiques.

      Le désenclavement politique et économique entamé passe en outre par des programmes comme TRACECA visant au rétablissement de la route de la soie, ou encore par la création du GUAM, sorte de « CEI alternative » regroupant Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan et Moldavie depuis 1997, sous la bénédiction des États-Unis. Membres du Conseil de l'Europe, de l'OMC, de l'OSCE, des Nations unies, du Conseil de partenariat euro-atlantique de l'OTAN pour la Géorgie et l'Azerbaïdjan, les trois pays abritent de plus en plus d'ambassades, développent des traités bilatéraux, les nouvelles technologies de communication, etc.

      La Géorgie, une place à part dans le Caucase du Sud

      Si l'Arménie joue sur l'impact de sa diaspora, l'Azerbaïdjan de son pétrole, la Géorgie quant à elle trouve un atout fondamental dans l'exploitation de sa côte maritime, retrouvée en 1991. Si la mer y a été une source de dangers pendant longtemps, apportant les puissances européennes qui ont conquis la Colchide et l'Ibérie, elle est considérée par beaucoup, dont le philisophe géorgien Merab Mamardachvili, comme un « destin » pour le pays. C'est la mer qui donne à la Géorgie sa valeur politique centrale dans l'isthme caucasien et ses avantages commerciaux et culturels. Mais c'est également elle qui oblige la Géorgie à partager son littoral avec la Russie, qui continue de considérer la mer noire comme son talon d'Achille et sa Mare Nostrum. Cette ambivalence se retrouve géographiquement par une double confrontation. La Géorgie est certes prise en étau par la dialectique mer contre terre, mais également montagne - traversée par deux verrous stratégiques, la route abkhaze et la « route militaire » russe et sous contrôle des mouvements séparatistes - contre plaine - « route des hydrocarbures ». À titre d'exemple, le pipeline, notamment le BTC, permet à l'économie géorgienne de moderniser son activité portuaire et de créer de nouveaux emplois mais le tracé des pipelines BTS, BTC et BTE explique également en partie les guerres d'Ossétie et d'Abkhazie, téléguidées par Moscou qui cherche à établir que la Géorgie n'est pas sûre.

      L'héritage de la Géorgie n'a pas pour autant permis de former un véritable État-nation. Elle est l'État du Caucase du Sud le moins homogène, que ce soit sur le plan de sa carte ethnique que de sa carte religieuse. L'identité nationale de la Géorgie est étonnamment marquée par la révolte contre le conquérant tout autant que par la « peur pour l'existence de la communauté », selon le chercheur Istvan Bibo, repris par Gaïdz Minassian dans son excellent ouvrage Caucase du Sud, la nouvelle Guerre froide

      Cinq ans après la Révolution des Roses, qui s'inscrit si bien dans la tradition géorgienne de révolte, force est de constater que le régime politique a pris en Géorgie une tournure nettement moins démocratique. Les acteurs du soutien américain à la société géorgienne, les ONG, les associations professionnelles - comme celle des juristes - , ont certes joué un rôle primordial dans la démocratisation des pays, mais ils n'ont pas pour autant changé le système. La référence à la démocratie n’est souvent plus une priorité et les logiques de pouvoir antérieures ont tendance à se renouveler. Il est plus exact de dire que la Révolutions des Roses a amené au pouvoir des hommes politiques pro-occidentaux plutôt que de vraies démocrates. Et si le système de pouvoir reste fondamentalement non-démocratique, c'est essentiellement parce qu'il manque de contre-pouvoirs. Après la révolution, les ONG et fondations comme celle de Georges Soros se sont intégrées au pouvoir et ont abandonné l'idée d'être un contre-pouvoir.

      En outre, sa position de carrefour de tous les axes et l'impression de Saakachvili de maîtriser le temps peut conduire à  des provocations dangereuses pour l'avenir de la stabilité dans la région, comme cette liste noire d'hommes politiques russes et l'exigence de retrait des zones ossètes et abkhazes. Les pays occidentaux cherchent à pondérer ces provocations,  mais tout en se tournant vers l'Europe pour défier la puissance russe, les  Géorgiens redoutent principalement « de ne jamais passer de l'autre côté du miroir, à la manière d'Alice de Lewis Carroll » (Salomé Zourabichvili, ancienne Ministre des Affaires étrangères), en raison du « non » aux traités, constitutionnel et de Lisbonne, considéré comme un non à l'élargissement à la Géorgie, et du refus persistant des États membres à l'entrée de la Turquie, qui se félicitait de l'entrée de la Géorgie.

      Dix-huit ans après son indépendance, Tbilissi cherche à assumer son rôle d'intersection entre l'axe États-Unis /Turquie/Asie centrale et l'axe Russie/Arménie/Iran qui la menace. Saakachvili veut jouer de cette position stratégique pour transformer la Géorgie en corridor stratégique. Ainsi, d'une part, Tbilissi est au centre du projet autoroutier Asie-Europe des programmes TRACECA et INOGATE de désenclavement du Caucause du Sud. Sur la route de la soie, la Géorgie est également un passage obligé qui deviendrait un noeud ferroviaire relié au Kazakhstan et à la Chine et qui génère déjà de nombreux investissements notamment de sociétés kazakhes. D'autre part, Tbilissi veut aussi montrer son indépendance vis-à-vis de Washington, en se rapprochant d'États dits difficiles comme l'Iran. C'est également une opportunité pour diversifier ses sources d'approvisionnement énergétiques (on se souvient de l'explosion de 2006 sur le BTC qui avait paralysé le pays et de la volonté toujours présente pour les russes de décrédibiliser la Géorgie). La Géorgie a également intensifié ses relations avec la Chine, et cherche ainsi à compenser les pertes provoquées par les sanctions sur son vin affligées par la Russie depuis 2006 en revendant sa production à la Chine.

      Ultime succès de la Révolution des Roses : le rapprochement avec l'Arménie. Ensemble, ils mettent en place un programme de développement régional : désenclavement avec la reconstruction des axes routiers, rénovations des batiments scolaires, aide à l'agriculture et allocations de crédits. Mais la paix doit également passer par les mentalités. Et elles ont la peau dure. D'une part, la Géorgie n'a ainsi toujours pas ratifié la Charte européenne des langues régionales ; d'autre part, on se souvient des affrontements arméno-géorgiens en 2005 sur l'attribution de postes publics locaux à des Géorgiens en Akhalkalaki, ou encore de la querelle entre Église orthodoxe géorgienne et Église apostolique arménienne sur l'origine du patrimoine religieux en Géorgie. Rétablir la confiance entre deux pays prendra semble-t-il encore du temps.

      Au centre du carrefour stratégique et économique du Caucase du Sud, la Géorgie souffre pourtant de grangrènes mortifères à cause de la porosité de ses frontières, qui en fait la plaque tournante des trafics : narcotraficants, contrebande, criminalité organisée, terrorisme (filière turque du djihadisme qui cherche à atteindre la Tchétchénie). La coopération régionale demeure donc fondamentalement un enjeu capital pour le développement de la Géorgie et pour l'assise de son intégration internationale.

      Les enjeux de la coopération régionale pour l'avenir de la région dix-huit ans après l'indépendance

      La création d'un système de sécurité collective pourrait pourtant utiliser comme catalyseur les thèmes de sécurité liés aux effets négatifs de la mondialisation et communs aux trois pays : lutte contre le terrorisme (Azerbaïdjan et Al-Qaida), lutte contre la mafia essentiellement dans les zones qui échappent aux pouvoirs centraux (Adjarie, Ossétie, Nakhitchevan), lutte contre la prolifération nucléaire - complexe de Medzamor en Arménie -, ou encore la lutte pour la préservation des éco-systèmes de la Caspienne menacée par les pipelines transcarpiens.

      Une solidarité économique s'est également faite jour en réaction à la guerre du gaz russe. Avec la hausse du prix du gaz russe, Ukraine, Géorgie, Moldavie comptent sur l'Azerbaïdjan pour les approvisionner. Le Président ukrainien a  par exemple soumis un projet à l'Azerbaïdjan visant à relier les trois mers (caspienne, noire, baltique) pour un jour fournir les marchés européens et renforcer l'ODDE en contournant le territoire russe.

      La paix dans le Caucase du Sud serait la clé de voûte d'une architecture régionale vacillante : Tchétchénie au Nord, Moyen-Orient au Sud, Asie centrale à l'Est, Kurdes à l'Ouest. Pourtant malgré l'intégration des trois États aux relations internationales et aux circuits économiques mondiaux, le bilan de la coopération régionale reste maigre encore aujourd'hui, les intérêts nationaux triomphant sur les intérêts collectifs et certainement sur l'idée de "communauté de destins"  comme en témoigne l'absence de circulation, le blocage des échanges culturels, économiques, ou financiers, et l'inexistence des interconnexions stratégiques. En outre, si les trois États demeurent convaincus de l'importance d'une architecture régionale seule à même de garantir la paix, ils mettent tous les trois en place des politiques qui se heurtent : la Géorgie, candidate à l'OTAN, entretient un partenariat stratégique avec la Turquie depuis 1999 et est partisane d'un instrument de sécurité d'inspiration pro-occidentale dont elle serait le moteur malgré sa grande fragilité interne ; l'Azerbaïdjan, favorable à l'OTAN, veut signer un accord similaire avec la Turquie, et cherche à transformer le GUAM en système de sécurité régionale sans Russie ni Arménie ; et enfin l'Arménie, le plus enclavé et seul pays caucasien membre du pacte de sécurité de la CEI, entretient l'idée d'un système de sécurité régionale « 3+3+2 » : Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie / Turquie, Iran / Russie, EU, système pourtant rejeté par la Russie.

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      À lire

       
      • Minassian G., Caucase du Sud, la nouvelle guerre froide. Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Autrement, 2007
       
      • "La révolution des roses dans l'impasse, entretien avec Salomé Zourabichvilii", Hérodote, 2008/2, n°129
       
      • Minassian G., "Caucase du Sud, les enjeux de la coopération régionale," Politique étrangère, 2002, n°67/3 
       
      • « Les enjeux du Caucase pour l’Union européenne, Le Sud Caucase : un défi pour l’UE », Les Cahiers de Chaillot n°65, décembre 2003
       
      • « La stratégie américaine aux marches de la Russie » Hérodote, n°129, 2e trimestre 
       Source photo : Going to Svaneti par Tomaradze (Flikr, consulté le 29 juin 2009)

       
       

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