Quel « retour à l’Europe » ? L'inquiétude de Patocka

Par Tanguy Séné | 16 mars 2011

Pour citer cet article : Tanguy Séné, “Quel « retour à l’Europe » ? L'inquiétude de Patocka”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 16 mars 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1069, consulté le 26 juin 2017

Patočka était un europessimiste, au sens où il pensait l’Europe comme une civilisation en déclin. Son dévoiement : la primauté accordée à la science technicienne. Ce qui nous aide à comprendre pourquoi, pour la dissidence tchécoslovaque, l’entrée dans une communauté politique européenne ne suffisait pas à signifier un « retour à l’Europe ».

Cette science technicienne que critique Patočka, c’est celle qui se préoccupe uniquement d’efficacité, d’accroissement de puissance et qui disqualifie tout ce qui relève du « subjectif ». Marquée par un certain scientisme, elle suppose que le monde, sous toutes ses dimensions, n’est qu’un ensemble de problèmes qu’on peut traiter objectivement et résoudre rationnellement. En revanche, tout ce qui relève du vécu, du non-quantifiable et du non-modélisable relève d’un monde purement subjectif rempli d’illusions et de préjugés ; l’homme moderne est prié de le reléguer « dans la salle de bains de son intimité » (Havel).

Pour Patočka, cet esprit est devenu dominant dans toutes les sociétés industrielles et postindustrielles : tout peut et doit être organisé rationnellement, y compris le comportement d’un maximum d’individus, pour parvenir à des résultats optimaux. On peut penser au contrôle des naissances par des politiques démographiques, à la mécanisation et la standardisation croissante des métiers peu qualifiés, aux technologies d'identification et de surveillance. Cela a aussi pu donner, au cours d’époques plus sombres, à des politiques eugénistes.  

Selon le philosophe tchèque, l’Europe connaît ce tournant de la civilisation technique au XVIe siècle, avec l’apparition des sciences mathématiques de la nature. Il atteint bientôt un moment cartésien : la nature est perçue comme un champ d’exploitation et d’expérimentation par l’homme. « Le souci d’avoir, le souci du monde extérieur et de sa domination, l’emporte sur le souci de l’âme, le souci d’être. » dit Patočka dans l’article « L’Europe et l’héritage européen ».  Volonté d’instrumentalisation et de transformation du monde se traduisent aussi en politique, avec les écrits : Machiavel écrit Le Prince, traité politique qui pose la question du pouvoir uniquement en termes de moyens de le conserver. Le rationalisme se développe particulièrement au XIXe et au XXe siècles à travers la complexification de l’économie capitaliste et l’ultra-légalisme de la civilisation européenne (prolifération du droit dans toutes sortes de domaines). On entend améliorer la société en appliquant en introduisant des enquêtes et des procédés scientifiques pour améliorer la société. D’où ce sentiment typiquement mitteleuropéen d’aliénation et de banalisation de la vie – chaque individu étant considéré non pas comme un absolu, mais comme une unité parmi tant d’autres, triée, classifiée.

Les dérives de la rationnalité

Communisme et fascisme semblent à Patočka les produits dérivés de cette tendance objectiviste : efficience économique, puissance des masses, gestion rationnelle de la société confiée à un parti, une bureaucratie développée et des experts. Dans ces formes politiques extrêmes comme dans des régimes modérés, l’homme est pensé essentiellement comme force, réservoir d’énergie dont la société doit tirer des résultats optimaux. Patočka précise dans son article « La civilisation technique est-elle une civilisation de déclin, et pourquoi ? » : « Il se présente désormais, dans un monde de forces pures, comme un grand accumulateur qui exploite ces forces pour exister et se reproduire, mais se trouve, pour cette raison même, intégré lui aussi à ce même circuit, emmagasiné, quantifié, exploité et manipulé comme n’importe quel autre état de forces ». En ce sens, les régimes totalitaires ne sont que des variantes radicales de cette civilisation technicienne européenne, qui décharge de plus en plus ses citoyens de la responsabilité du sens de la politique sur des institutions, des experts, des bureaucrates, tout en leur garantissant que leurs conditions de vie matérielles seront améliorées.

Or le « soin de l’âme », cette attention intime au sens de sa liberté qui fut à la base de l’esprit européen, ne peut consister à se démettre.  Patočka déplore l’oubli de cette Europe-là. Cette tendance à la banalisation des individus va déboucher sur des solutions brutales dans les totalitarismes : celui qui ne participe pas à l’organisation ordinaire et à l’idéologie de la société, « on le traite comme une force nuisible inutilisable – il est brutalement neutralisé ».

Ce que les projets de rationalisation de la société et de dépossession citoyenne portent en eux de violence, des écrivains comme le Russe Eugène Zamiatine l’avaient anticipé avant même l’émergence des régimes totalitaires et post-totalitaires. Dans Nous autres, roman de 1920, le personnage D-503 relate son vécu dans une société paisible où chacun coïncide totalement avec le rôle et l’emploi du temps qu’on lui assigne.  Un jour, son comportement inhabituel et le fait qu’il pense des choses irrationnelles comme la racine carrée de moins un le poussent à aller voir un médecin, qui diagnostique sévèrement : « Ca va mal. Il s’est formé une âme en vous ».

C’est à la lueur de cette inquiétude si profonde et ancienne dans la culture d’Europe centrale qu’il faut comprendre le discours du président tchèque Havel au lendemain de la révolution de velours : « La science, la technique, la spécialisation, le soi-disant professionnalisme ne suffisent pas. Il en faut plus. On pourrait l’appeler, pour simplifier, l’âme. Ou la sensibilité. Ou la conscience. » 

Rêves d’Europe

Ce que dit Patočka nous interpelle alors que nous vivons une crise de sens dans l’Europe élargie. Sa critique de la pensée technicienne donne encore à penser dans cette Union européenne ou l’on s’en remet de plus en plus au jugement des experts (ce qui se manifeste par la multiplication des agences européennes) et où des hauts représentants méprisent un « non » irlandais au motif que la population n’a pas compris que le « oui » au Traité de Lisbonne était le meilleur choix et a fortiori le seul valable. Quelques mois après les « non » néerlandais et français de 2005 au projet de Constitution européenne, le président de la Commission européen Barroso  allait jusqu'à lancer comme projet mobilisateur : « l’Europe des résultats ». Ce qui doit caractériser l’Europe, ce serait donc l’efficacité de ses projets, indépendamment d’un horizon de sens ?

Et pourquoi ne poser le problème de l’Europe qu’en termes politiques ? En 1973, Patočka donne un séminaire privé qui résonne dans notre actualité : « On parle sans cesse de l’Europe au sens politique, mais on néglige la question de savoir ce qu’elle est au juste et ce dont elle est issue. Nous entendons parler de l’intégration de l’Europe. Mais l’Europe est-elle donc quelque chose qui puisse être intégré ? S’agit-il d’un concept géographique ou purement politique ? Non, et si nous voulons aborder la question de notre situation présente, il nous faut comprendre que l’Europe est un concept qui repose sur des fondements spirituels ».

Nous avons vu l’un des traits de la civilisation européenne : la rationalité scientifique, absolument généralisable quelque soit l’ancrage culturel de celui qui la découvre (« grosso modo  - deux fois deux font quatre »). Cette civilisation trouve aussi son unité dans un héritage  oublié : celui du « soin de l’âme ». Née avec la philosophie platonicienne, cette notion implique une conscience réfléchie, questionnement individuel du sens et des traditions qui nous pousse à cesser de vivre en prenant appui sur ce qui se fait déjà – telles les mœurs athéniennes du temps de Socrate, ou le conformisme intellectuel à l’époque de Patočka. Cet esprit d’examen est véritablement à la base de cet héritage européen singulier, né dans un contexte historique et géographique précis (la Grèce et la Rome antique) tout en ayant vocation à être compris et reconnu universellement. Et ce n’est pas la convergence vers le consumérisme effréné des sociétés occidentales qui rendra les pays d’Europe centrale et orientale plus européens.

Ce qu’on peut retenir de la pensée de la dissidence tchécoslovaque, c’est que l’Europe est quelque chose qui ne se réduit pas à une communauté politique ou une zone géographique ; il faut la réinventer continuellement.

À ce titre, il est intéressant de lire Snění o Evropě (« Rêves d’Europe ») de Jiří Dienstbier, l'un des porte-parole de la Charte 77 avec Patočka et Havel. Dans ce livre, rédigé un peu avant la Chute du mur et dans une Tchécoslovaquie brutalement contrôlée, il raconte que les chartistes rêvaient d’une Europe sans fils de fer barbelés, sans murs, sans stocks gigantesques de munitions. À cette époque, et avant d’être chauffagiste dans le métro pragois, Dienstbier avait Havel pour compagnon de détention. On leur conseillait d’abandonner ces chimères de dissidents et de revenir à la raison. Quelque années plus tard, Dienstbier devient le ministre des Affaires étrangères de la Tchécoslovaquie indépendante, Havel son président.

Ces dissidents d’Europe centrale reviennent de loin. Ils ont contribué à montrer, comme Patočka, qu’il importe de continuer à penser et imaginer ce qui semble impossible en Europe. Autrement, dit Havel dans un entretien avec Jacques Rupnik, il n’y aura pas d’Europe meilleure. Et conclut sur ces mots : « Je ne conçois pas les douze étoiles de votre emblème comme l’expression de la fière conviction que le Conseil de l’Europe édifiera le paradis sur terre. Il n’y aura jamais de paradis sur terre. Je m’explique ces douze étoiles comme une remarque que l’on peut vivre un peu mieux sur la terre si l’on ose de temps en temps fixer son regard vers les étoiles ».

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • DUPRÉ LA TOUR N., Retour à l’Europe. La pensée dissidente (tchécoslovaque) et le projet européen, Thèse de doctorat à l’Institut d’Études Politiques de Paris, 2006
  • HAVEL V, « La nouvelle frontière », entretien avec Jacques Rupnik, Politique internationale, Hiver 1992-1993, n°58

  • HAVEL V., Méditations d’été, 1991, trad. Jan Rubes, La Tour-d’Aignes, Éditions de l’Aube, 1992, p.153

  • JUDT T., Postwar. A history of Europe since 1945, London, Pimlico, 2007
  • LAIGNEL-LAVASTINE A., Esprits d'Europe, Paris, Calmann-Lévy, 2005. Un livre très didactique sur l'ambiance intellectuelle en Europe centrale et la pensée de Czeslaw Milosz, Jan Patočka et István Bibó en particulier.
  • LAIGNEL-LAVASTINE A., Jan Patočka : l’esprit de la dissidence, Paris, Le bien commun, 1998
  • PATOČKA J., « La civilisation technique est-elle une civilisation de déclin, et pourquoi ? » et « L'Europe et l'héritage européen », in Essais hérétiques, Lagrasse, Verdier, 1999
  • PATOČKA J., La Crise du sens, tomes I et II, Bruxelles, Ousia, 1985-1986

  • PATOČKA J., « Équilibre et amplitude dans la vie »,  « La surcivilisation et son conflit interne » et « Séminaire sur l'ère technique », in  Liberté et sacrifice. Écrits politiques, Grenoble, Jérôme Millon, 1990
  • PATOČKA J., Platon et l’Europe, traduction Erika Abrams, Lagrasse, Verdier, 1983
  • PATOČKA J., « Ce qu’est la Charte 77 et ce qu’elle n’est pas », article du 5 mars 1977, traduit du tchèque par Erika Abrams dans « Quatre inédits de Jan Patočka », in Esprit, n°352, février 2009
  • ŠIMEČKA M., Le Rétablissement de l’ordre. Contribution à la typologie du socialisme réelle, trad. Du tchèque par Catherine Fournier, Paris, François Maspero, 1979, p.118

 

Source photo : Memorial to 1989 Masakar, BrotherMagneto, sur flickr

 

 

 

 

 

 

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