Quel Istanbul de demain ?

Par Lucie Drechselova | 16 novembre 2012

Pour citer cet article : Lucie Drechselova, “Quel Istanbul de demain ? ”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 16 novembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1584, consulté le 25 mai 2017

Vous êtes déjà allé à Istanbul ? Outre les attractions obligées de la péninsule historique, vous n’avez pas manqué de partir à la découverte des quartiers moins touristiques, plus populaires du centre d’Istanbul ? Dans l'Istanbul de demain, il faudra aller plus loin.  

La conférence « Istanbul : 21st Century Model of the Global City ? » qui s’est tenue entre les 11 et 13 octobre 2012 à Sciences Po reflète la fascination qu’éprouvent des urbanistes pour la ville. Trois journées entières étaient consacrées à la mise en perspective des développements urbains actuels. A commencer par une revue historique de Murat Güvenç, chercheur au Centre d’études urbanistiques de l’Université Şehir. Pour lui, l'Istanbul du XXe siècle traverse quatre périodes distinctes.

La première période dite de la modernisation timide date de 1910 à environ 1930. Elle est marquée par le démantèlement de l’Empire ottoman. La ville doit supporter un afflux important d'immigrants musulmans à la suite des guerres balkaniques. L'accroissement de la population immigrée compense le départ de toutes les structures administratives et de gestion étatique qui se déplacent désormais vers Ankara, la nouvelle capitale. Comme d’autres villes européennes du début du XXe siècle, Istanbul est une ville à tramway, on y retrouve 140 kilomètres de rails.

Entre 1930 et 1950, Istanbul connaît une modernisation radicale. C’est notamment la ville du spleen et de la nostalgie d’Orhan Pamuk. Des blocs d’appartements sont construits, et le premier plan à la préservation de la péninsule historique est mis en œuvre par l’urbaniste français Henri Prost.

Istanbul des années 1950 jusqu’aux années 1980 est une ville marquée par l’implosion urbaine. L'espace public est colonisé par de nouveaux arrivants en l'absence de capacité des autorités de gérer le développement de la ville. Les gecekondu (bidonvilles) encerclent le vieil Istanbul, et la question des droits de propriété dans certains quartiers se pose encore aujourd’hui. Mais habiter dans un gecekondu n’implique pas seulement une insécurité quant au logement, mais également une précarité de l’emploi et des conditions de vie.

Les risques de tremblement de terre servent très souvent de justification pour démolir ces quartiers,puis les remplacer par des bâtiments de style copier-coller de la compagnie de construction, TOKI, ou bien les transformer en zone commerciale ou centre des affaires. Sans éliminer leur condition de précarité, les anciens résidants sont souvent relégués à l’extrême périphérie de la ville, et parmi eux, certains n’ont pas vu le Bosphore depuis 15 ans.  

Les années 1980 représentent un tournant pour la ville, un changement radical dans la gestion d’Istanbul. Suite à la logique néolibérale qui s’impose, les quartiers commerciaux (comme celui de Levent) fleurissent. La densité d’habitations à Istanbul surprend par rapport à sa taille. Des bâtiments à plusieurs étages remplacent souvent les anciens gecekondu et génèrent plus d’offres de logements sur un espace limité. La construction des deux ponts permet une répartition de la population plus équilibrée des côtés européen et asiatique. Mais la ville continue sa croissance, insoutenable pour certains observateurs.

L’avenir de cette ville globale se joue notamment sur un nombre impressionnant de projets. Il suffit d’être visiteur attentif afin de s’apercevoir que de grandes transformations majeures sont en cours. Le projet d’aménagement du quartier central de Tarlabaşı en est un exemple (sur les sites indiqués plus loin on peut observer l'aménagement du quartier populaire à majorité kurde vers un centre administratif et financier à placement lucratif au cœur d’Istanbul.)  

Mais à quoi ressemblera l'Istanbul de demain ? Levent Soysal, professeur à l’Université de Kadir Has, a expliqué l'objet des projets initiés par la mairie AKP (qui est également le parti au gouvernement). La réalisation de certains projets a déjà commencé, comme la construction de Marmaray qui devrait relier les côtés européen et asiatique par un tunnel de 13,6 kilomètres déterminant la nouvelle dynamique de mobilité à Istanbul. Les vestiges d’une ancienne civilisation ont été découverts lors des travaux, mais les impératifs de construction semblent devancer l’intérêt historique et culturel. Un autre projet controversé est celui de la construction d’un troisième pont sur le Bosphore également entamée cette année et critiquée pour sa potentielle augmentation du trafic et sa contribution à l’engorgement de la ville.

D'autres projets sont pour le moment mentionnés dans les discours du Premier ministre, Recep Tayyıp Erdoğan, et eux non plus, ne manquent pas d’ambition. Parmi ceux-ci, les plus spectaculaires concernent la construction d’un second Bosphore, le désir d’ériger deux nouvelles villes jointes à Istanbul et à la Mer Noire au détriment des forêts,  l'ambition de bâtir la plus grande mosquée située sur la colline de Çamlıca qui dominerait le paysage de la ville et la destruction de quartiers entiers au nom de la prévention face au risque de tremblement de terre. Les projets "Kanal Istanbul" et le troisième pont sur le Bosphore ont créé une véritable crise en Turquie. De manière générale, l'ensemble des projets annoncés reflète les choix controversés qui se font entre des intérêts contradictoires: d’un côté la préservation du patrimoine et de l’autre les réponses au risque de tremblement de terre; d’un côté la protection des forêts et de l’autre la gestion de la ville globale. Que vous inspire cet Istanbul de demain ?        

Pour aller plus loin

Conférence

  • La Conférence « Istanbul : 21st Century Model of the Global City ? » a été co-organisée par CEE Glores, « Cities are back in town » Sciences Po Research Program et Masters Program « Governing the Large Metropolis » à Sciences Po du 11 au 13 octobre 2012. 

Sur Internet

Source photo: © Ausblick von Tarlabaşı aus par schnittlauch2.0 sur Flickr

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