À quand une CIA européenne ?

Par Mariliis Mets | 31 octobre 2010

Pour citer cet article : Mariliis Mets, “À quand une CIA européenne ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 31 octobre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/941, consulté le 05 décembre 2020

Les services secrets de l'Union européenne : une utopie qui fait rêver certains. Mais à l'heure actuelle, il semble difficile de trouver un pouvoir régalien aussi jalousement gardé par les États que le renseignement. Quelle place fait le contexte réel à un service de renseignement européen ?

À l'ère de la suprématie informationnelle, le renseignement est au cœur de la sécurité des États. L'Union européenne, qui se dote progressivement de pouvoirs plus étendus, cherche à renforcer son autonomie d'appréciation et de décision à travers un service secret européen. C'est avant tout une question politique pour l'Union, qui espère gagner en crédibilité et en autorité.

Ceci entre en contradiction avec les réticences des États à partager des informations sensibles avec l'entité bureaucratique et impersonnelle qu'est l'UE. Le renseignement est un monde spécifique fondé sur une confiance absolue, sur un professionnalisme qui se crée avec le temps.

Une vieille histoire : la coopération interétatique entre les services de renseignement

La coopération interétatique en matière de renseignement remonte à un certain temps. Les services secrets européens n'ont pas attendu le 11 septembre 2001 pour coopérer. Des cadres institutionnels existaient déjà plus tôt, comme l'EUROPOL ou le Club de Berne.

Cependant, au tournant du XXIe siècle, l'environnement sécuritaire et par conséquent le fonctionnement des services secrets ont changé. Les attaques terroristes de 2001 ont été l'évènement déclencheur d'une coopération nettement plus étendue et d'une prise de conscience massive. Nous avons réalisé qu'aucun pays ne pouvait faire face au terrorisme seul. Il s'agit d'un phénomène d'une ampleur particulièrement importante traversant tous les pays et ayant des conséquences considérables sur la population. Il  a créé de  l'urgence : nous ne pouvons plus faire l'impasse sur la coopération entre les services de renseignement. 

La coopération bilatérale entre les services de renseignement nationaux est une réalité beaucoup plus développée qu'on ne le croit. Beaucoup de ressources et de moyens y sont consacrés. Les grands pays disposent de véritables réseaux d'officiers de liaison avec une communication interétatique quasiment quotidienne. Ces relations déjà étroites entre les pays européens se sont d'avantage intensifiées après 2001 ou encore après les attentats de Madrid (2004) et de Londres (2005).

Émergence des services secrets de l'Union européenne

Malgré les coopérations interétatiques existantes, l'UE cherche également à se doter d'une capacité de renseignement. Elle débute en 1999 avec une modeste division renseignement (INTELDIV) de l'État-major de l'UE.  Dans le même temps, le Centre de situation conjoint est lancé. À l'origine simple plateforme d'échanges d'informations sensibles entre plusieurs pays de l'Union, dont la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne notamment, le Centre voit ses activités renforcées après 2001.

C'est en 2001 que l'Union met véritablement en place ses services de renseignement, une construction fort discrète jusqu'à aujourd'hui. Celui-ci est composé du Centre de situation conjoint (SitCen), qui dépend du Comité politique et de sécurité du Conseil de l'Europe, du dispositif de surveillance du Conseil et du centre de crise de la Commission européenne.

Le noyau de cette initiative est le SitCen qui dispose d'une cellule de quinze analystes et d'une petite unité de collecte de renseignements autonome. Leur équipe est constituée majoritairement des détachés de services de renseignement nationaux d'une vingtaine d'États membres de l'UE. Le Centre fut dirigé pendant dix ans par le Britannique William Shapcott. Depuis le mois de juin, c'est le Français Patrice Bergamini qui prend le relais.

Au sein du SitCen la collecte des informations se fait principalement à partir des sources ouvertes, la presse et Internet, mais ils reçoivent également des informations des opérations européennes déployées à l'étranger et des correspondants des États membres. Cependant, leur réception des renseignements est soumise à la bonne volonté des gouvernements. En réalité, leur mission devrait plutôt se dire d'intelligence que de renseignement. Le SitCen prépare des analyses et des synthèses destinées aux responsables politiques européens servant d'outil de décision. L'objectif est d'analyser la situation dans des pays tiers, les mouvements de terroristes, l'éventualité des crises, la fiabilité des gouvernements etc. Le SitCen est le seul organe européen à être là, 24 h/24, 365 jours par an. Actuellement, les rapports officiels du SitCen sont accessibles à l'ensemble des 27 via leurs représentants au sein du Comité politique et de sécurité (COPS).

Deux autres dispositifs de renseignement complètent le SitCen : le dispositif de surveillance du Conseil et le Centre de crise de la Commission. Le premier, composé de 12 personnes de la police et des forces armées des États membres, récolte des informations via les 23 polices de l'Union et les missions militaires. Le Centre de crise, de son côté, composé de 6 fonctionnaires, exploite un site Web sécurisé qui recense des informations sur les 118 conflits actifs dans le monde. Il utilise les outils scientifiques, comme l'analyse des statistiques et des logiciels de haute technologie.

Au total, une centaine de personnes au service de l'Union européenne dans le domaine de renseignement. On est encore bien loin d'une « CIA » européenne : pour comparaison, la CIA américaine compte 23 000 agents.

La nouvelle configuration du renseignement européen avec Catherine Ashton

Avec la mise en place du nouveau Service européen d'action extérieure (SEAE) le 1er décembre 2010, les choses vont aussi changer pour les services secrets. La patronne du SEAE, Catherine Ashton, aura sa propre agence de renseignement. La voie privilégiée pour cette nouvelle structure serait l'unification des trois services actuels du renseignement européen.

Il est prévu qu'avec le début officiel du SEAE, le SitCen passera sous le contrôle direct de Catherine Ashton. Le Centre constituera toujours le noyau du service de renseignement européen mais en disposant d'une plus grande autonomie et de pouvoirs étendus. Les ressources humaines seront renforcées : arriveront six nouveaux analystes ainsi que deux responsables de l'information de sécurité, capables de recueillir des renseignements de terrain et de traiter des sources dans les pays où l'UE a des missions d'observation ou de maintien de la paix (Bosnie, Tchad, République démocratique de Congo, Somalie). À terme, le SitCen devrait absorber aussi la Cellule de crise. Dans sa nouvelle configuration, il disposera d'un budget opérationnel de 10 millions d'euros et exercera son autorité sur une centaine de fonctionnaires et de diplomates.

Des pouvoirs plus étendus ne vont pas sans un contrôle renforcé. Le service de renseignement européen sera dorénavant sous contrôle parlementaire. Le Parlement européen est en train de mettre en place un comité de six eurodéputés qui seront habilités à consulter tous les documents classifiés du SEAE. Cependant, ces députés n'auront pas accès aux documents classifiés EU Top Secret, ni aux informations fournies par les services de renseignement des pays membres.

Comme dans d'autres services du SEAE, la nomination des hauts responsables est un sujet sensible. La bataille pour un poste clé, celui du directeur du SitCen, touchera bientôt à sa fin. Selon les observateurs, les mieux placés pour endosser ces responsabilités sont le diplomate français Patrice Bergamini, actuel responsable du SitCen, l'Autrichien Peter Grindling et l'un des cadres de la Suojelupoliisi finlandaise.

Quelle valeur ajoutée pour le renseignement européen ?

Le renseignement européen a toujours été victime de ses propres contradictions. D'un côté, on milite pour une meilleure qualité de renseignement, ce qui est possible à travers une coopération renforcée ; de l'autre, les États s'opposent constamment à toute initiative susceptible de donner plus de pouvoirs à l'Europe en la matière. Par conséquent, la construction des services secrets européens avance d'un pas hésitant.

Malgré toutes les réticences, les services de renseignement européens ne sont pas totalement inintéressants. Ce service, rattaché directement aux institutions européennes, sert notamment d'outil de décision aux responsables de ces organes. Les informations fournies permettent la préparation des opérations civilo-militaires (alerte précoce) et des opérations stratégiques afin de prévoir tout type de crise. Au niveau économique, la mutualisation du renseignement entraînerait des économies et favoriserait la réalisation d'importants investissements scientifiques et financiers. Au niveau politique, un service secret européen renforcerait la crédibilité politique de l'Union.

Néanmoins, l'idée d'une CIA européenne est peu adaptée au contexte réel. Ceci n'est pas compatible avec l'histoire des États-nations. Si déjà aux États-Unis, au sein d'un seul pays, les rivalités entre différents organes de renseignement persistent, comment l'organiser en Europe ? Le principal frein à toute avancée dans cette direction est le manque de volonté. Les pays européens communiquent les tendances et les analyses, mais jusqu'à ce jour-là il n'a jamais été question de partager les informations opérationnelles, celles qui sont réellement au cœur du renseignement. Ce type de partage se fait et se fera uniquement à travers des coopérations bilatérales.

Compte tenu de ces aspects, quelle valeur ajoutée du service de renseignement européen ? Ce service remplit bien sa fonction d'intelligence : dès que des informations sont disponibles, elles sont communiquées à tous les États membres et aux institutions européennes. Mais la qualité de ce type de renseignement est régulièrement remise en question car peu susceptible d'apporter des informations nouvelles aux États.

L'Union européenne dispose d'une capacité d'informer plutôt que de renseigner. Bien que l'objectif soit d'améliorer la qualité de renseignement afin de faire face aux menaces transnationales, il n'est  pour l'instant pas question d'accepter l'existence d'un service européen placé au dessus des services nationaux. Cependant, au fur et à mesure que l'Union se dotera des moyens permettant de mettre en œuvre une politique extérieure et de défense commune, le renseignement devra y trouver une place croissante. Mais réfléchir à une approche véritablement intégrée du renseignement en Europe supposerait en réalité une deuxième utopie : celle qui voit l'Europe de demain comme un acteur indépendant à part entière.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

A lire

  • « Renseignement et services secrets »,  Questions internationales, N° 35 janvier-février 2009

Source photo : Blue X, par whatknot, sur flickr

Ajouter un commentaire