Quand les citoyens décident d'agir - Vienne accueille ses réfugiés

Par Annamária Tóth | 2 novembre 2015

Pour citer cet article : Annamária Tóth, “Quand les citoyens décident d'agir - Vienne accueille ses réfugiés”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 novembre 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1929, consulté le 23 avril 2017

"Les Viennois devraient recevoir le prix Nobel de la paix" : le maire viennois Michael Häupl a récemment félicité ses citoyens pour leur aide dans l'accueil des réfugiés. En effet, sans cet engagement, l'accueil des 130.000 personnes qui ont traversé la capitale autrichienne pendant les dernières semaines n'aurait pas été possible. 

L'Autriche peut se vanter d'une grande tradition de solidarité envers les réfugiés: après la révolution hongroise de 1956, 180.000 personnes ont trouvé refuge en Autriche et 18.000 y sont restées. Une décennie plus tard, après l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, 168.000 personnes se sont réfugiées chez leur voisin – et 12.000 d'entre eux sont devenus Autrichiens. Plus récemment, lors de la Guerre des Balkans, 90.000 Bosniaques sont arrivés en 1995, dont deux tiers se sont installés durablement en Autriche.

C'est en lien avec cette tradition de solidarité que les partisans d'une ouverture des "portes" autrichiennes ont argumenté en faveur de l'accueil des réfugiés. Après publication dans les médias autrichiens de la situation misérable des demandeurs d'asile dans le centre d'accueil central de Traiskirchen, les Autrichiens se sont mobilisés pour apporter leur aide. Fin août, avec l'arrivée des premiers trains de réfugiés provenant de Hongrie, une première grande vague d'aide s'est constituée. Tandis que la politique fédérale tardait à montrer plus d'engagement, les citoyens, les organisations caritatives et des entreprises comme les chemins de fer fédéraux organisaient l'accueil des milliers de personnes qui traversaient le pays. 

"Obligés d'agir"

Parmi les nombreux projets d'aide, une initiative exceptionnelle à la gare centrale de Vienne (Hauptbahnhof) a vu le jour : Train of Hope est entièrement organisé autour de l'engagement de citoyens volontaires, en grande partie de jeunes comme l'un des fondateurs, Julian Pöschl, né en 1992. L'objectif est de fournir une aide de première nécessité aux réfugiés après leur arrivée en Autriche (des produits alimentaires, des vêtements, un endroit où dormir, de l'aide médicale et légale). De "petite" initiative au début de l'engagement, Train of Hope est devenue de plus en plus professionnelle et accueille maintenant jusqu'à 5.000 personnes par jour. A la base de cet engagement citoyen se trouve une volonté de prendre les choses en main faute de réel engagement au niveau politique: "Parce que la situation des réfugiés en Europe ne nous laisse pas indifférents. Nos gouvernements en sont responsables mais ils n'offrent pas d'alternative sérieuse pour améliorer la situation et se confient au populisme. Cela nous oblige à agir. Parce que nous ne voulons pas seulement observer mais aussi contribuer et aider."

Une mobilisation via les réseaux sociaux

Comme de nombreuses autres initiatives, Train of Hope s'organise en grande partie avec l'aide des réseaux sociaux. Sa page Facebook compte de plus en plus de likes de jour en jour (45.400 likes le 18 octobre 2015). Par des appels aux dons lancés plusieurs fois par jour sous forme de liste d'achats, on demande aux volontaires tout ce dont les réfugiés ont besoin, que ce soient des produits alimentaires ou des volontaires pour accompagner les réfugiés lors de leurs auditions à la police. Ces pages Facebook servent aussi de moyens de communication pour tenir les followers au courant de se qui se passe sur place, que ce soient l'arrivée de nouvelles personnes ou des histoires personnelles des réfugiés.

Loin du clicktivism, on y voit comment les citoyens utilisent les réseaux sociaux comme moyen moderne d'organisation et de coordination. Ayant travaillé pendant quelques jours dans le Pavillon XII de l'hôpital de Hietzing (dont le site Facebook compte environ 3.500 likes), j'ai été moi-même impressionnée par le résultat de cette aide. Professionnels et volontaires travaillent ensemble pour accueillir jusqu'à 400 personnes par jour, dont la plupart ne sont là seulement que pour une ou deux nuits. En termes de nourriture, c'est l'armée autrichienne qui fournit des plats chauds une fois par jour, le reste provenant de dons de personnes privées. Une fois la liste des produits alimentaires en ligne, les citoyens se mobilisent et les denrées arrivent une à deux heures plus tard ! Mes "collègues" étaient pour la plupart des retraités, des classes entières d'élèves avec leurs professeurs, des étudiants, des médecins ou bien des volontaires qui venaient après leur travail pour déposer des dons ou pour aider.

En outre, les listes Doodle aident à organiser les groupes de volontaires: ils s'inscrivent dans des créneaux horaires spécifiques et sélectionnent le type d'aide qu'ils souhaiteraient apporter (en tant que traducteurs, par exemple). D'autres plateformes, plus grandes, donnent un aperçu général de la manière dont il est possible d'aider et mettent en lien les volontaires avec les organisations caritatives, comme par exemple le site «Helfen. Wie Wir.», initié par l'ORF avec plusieurs ONGs, ou encore Team Österreich (l'équipe Autriche), coordonnée par la Croix Rouge et la station de radio Ö3,ou bien le site de la ville de Vienne, «Hilfe für Flüchtlinge in Wien» (Aider les réfugiés à Vienne). Néanmoins, il est difficile de dire combien de personnes s'engagent pour l'aide aux réfugiés. Dans le cadre de Helfen. Wie Wir. 500 personnes ont en un mois offert leur logement pour accueillir des réfugiés et 1,3 millions d'euros ont été donnés.

"Le temps d'attente va être long..."

L'Autriche est l'un des principaux pays d'accueil des migrants et réfugiés actuellement: il se compte parmi les 6 pays européens qui ont accueilli 80% des réfugiés. 8% des demandes d'asile en 2015 ont été déposées dans la République alpine de 9 millions d'habitants; depuis cet été, les chiffres ont quadruplé selon Eurostat. A cela s'ajoutent les personnes qui traversent le pays, 300.000 personnes depuis septembre, dont 5% ont posé une demande d'asile dans le pays. Cela est lié à la proximité géographique avec les pays des Balkans, route principale des nouveaux arrivés. En ce moment, jusqu'à 5.000 personnes ou plus arrivent jour par jour aux frontières austro-slovènes et continuent leur voyage vers l'Allemagne, où l'on a des attentes d'une ou deux heures à certaines stations frontalières. Que ça soit aux frontières ou dans l'administration centrale, elle reste néanmoins en sous-effectif. C'est ce que j'ai observé en attendant douze heures à une station de police viennoise avec une famille de réfugiés y ayant été convoqués pour l'entretien initial de leur procédure d'asile. "Le temps d'attente va être long. Vous êtes sûr de vouloir rester?" : m'a demandé le policier qui nous a accueilli à notre arrivée. "Il y a de l'eau potable dans les toilettes"a-t-il ajouté.

Dans un entretien avec le magasine Die Zeit, Peter Hacker, Coordinateur des réfugiés à Vienne et Directeur exécutif du Fonds Soziales Wien, parle du nombre croissant de conflits entre les Länder et le niveau fédéral en ce qui concerne l'accueil des réfugiés. Hacker parle notamment du centre d'accueil de Traiskirchen, sous responsabilité fédérale, et le compare à un "administrativer Supergau", à traduire comme "une catastrophe nucléaire au niveau administratif". Mais il va encore plus loin:

"ZEIT [le journaliste]: Il existe une rumeur mentionnant que derrière le chaos se cache l'idée de compliquer le séjour des réfugiés pour que l'Autriche perde de l'attractivité.

Hacker: Ce n'est pas une rumeur, mais l'opinion de certains responsables politiques."

Et la politique?

Si l'ampleur de l'engagement citoyen et sa coordination par les ONGs est donc impressionnant, il reste à observer combien de temps il se maintiendra dans le contexte politique actuel. Car le parti d'extrême droite FPÖ est arrivé deuxième aux élections régionales du 10 octobre à Vienne (30,79%). Malgré l'élan de solidarité d'une partie des citoyens, il existe donc en parallèle des voix plus critiques, voire xénophobes. Et ce qui est plus important encore, c'est qu'une stratégie nationale du gouvernement fédéral se fait attendre; on entend quelques prises de position des membres du gouvernement concernés mais non pas une stratégie coordonnée. Ses prises de position appellent souvent à la protection des frontières européennes mais ne proposent pas de solution sur comment aider les personnes déjà sur place. Ainsi, la Ministre de l'Intérieur Johanna Mikl-Leitner a récemment constaté après sa visite de la station frontalière Spielfeld le 22 octobre que l'Autriche n'était plus capable d'accueillir de nouveaux arrivants et qu'il était nécessaire de construire "une forteresse" pour protéger les frontières européennes et autrichiennes. Le Ministre de la Défense, Gerald Klug, présent à la même visite, a constaté que le choix des mots de sa collègue était "une mauvaise décision politique" et que les autorités autrichiennes faisaient le meilleur travail possible. Le Ministre des Affaires étrangères Sebastian Kurz, quant à lui, demande aussi une protection accrue des frontières extérieures européennes et justifie la construction de clôtures si nécessaire: "On n'est pas de droite si on est réaliste."

Si les régions s'engagent pour trouver des solutions à la crise d'accueil (par exemple, on peut citer une réunion d'une centaine de maires début septembre dont est sorti un manuel de bonnes pratiques sur comment accueillir et intégrer les réfugiés), leurs appels d'aide à destination du pouvoir central sont restés jusqu'à maintenant sans succès. Le maire récemment réélu de Vienne Michael Häupl a aussi affirmé de nombreuses fois que Vienne fera tout son possible pour accueillir les réfugiés de guerre, n'hésitant pas à citer le fameux "Wir schaffen das!" (Nous y arriverons!) de la Chancelière allemande. Lors du concert de solidarité "Voices for Refugees" rassemblant environ 150.000 de spectateurs le 3 octobre dernier, le Président fédéral autrichien, Heinz Fischer, a appelé à la solidarité: "Ce dont les personnes en détresse ont besoin est d'aide et de compréhension; nous ne devons pas fermer nos yeux!" Or, si le Président fédéral nomme le gouvernement, il ne lui donne aucune directive. Le leadership politique au niveau du gouvernement manque donc encore cruellement pour soutenir et maintenir la mobilisation citoyenne ainsi que développer une stratégie nationale.

Conclusion

Serait-ce une version autrichienne de "Robin des Bois", où les citoyens, les organisations caritatives et et certains fonctionnaires se battent pour le bien des réfugiés tandis que le gouvernement s'isole ? La situation n'est pas aussi simple, bien sûr. Or, on cherche sans succès un engagement clair du gouvernement fédéral. Et si l'on regarde plus largement, le problème n'est pas seulement autrichien; il est européen et sa solution doit être impérativement européenne. On entend souvent parler d'une crise des réfugiés en Europe. Ne devrait-on pas se demander si ce n'est pas une crise de solidarité envers ceux qui ont besoin d'aide?

Aller plus loin

Sur internet

 

Les initiatives d'aide mentionnées dans l'article (sites consultés le 18 octobre 18):

 

Photo tirée du site internet de Train of Hope 

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