Portugal : carnets d’une Révolution fleurie

Par Geoffrey Lopes | 25 avril 2014

Pour citer cet article : Geoffrey Lopes, “Portugal : carnets d’une Révolution fleurie”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 25 avril 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1822, consulté le 26 septembre 2017

A l’ombre des tourbillons médiatiques, au lendemain d’une crise énergétique mondiale sans précédent et alors que le scandale du Watergate éclabousse les États-Unis, la graine démocratique, non sans surprise,  se pose avec précaution au beau milieu d’un terrain défraîchi de l’autre rive de l’Atlantique nord. Non seulement les germes de la République prennent au Portugal, mais la révolution renverse la dictature dans une sérénité à toute épreuve pour offrir aux Portugais une démocratie éclatante.

La chape de plomb de la dictature salazariste (1926-1974)

Au début de l’année 1974, rien ne laisse présager un changement de régime au Portugal : voilà 48 ans que la dictature fascisante s’abat du Minho à l’Algarve et presque 13 ans que les guerres coloniales en Afrique détroussent le pays de ses jeunes qui fuient en masse la misère vers le nord de l’Europe. La police politique (PIDE) continue à faire régner la terreur en mettant en œuvre la censure, violant les maisons, emprisonnant sans procès, torturant et supprimant parfois des résistants à bout portant afin de surveiller le peuple jusque dans sa chambre à coucher. Qui plus est, le régime a déjà déjoué toutes les révoltes possibles et imaginables : les bourgeois et monarchiques des années 1930, les agraires et communistes durant la Seconde Guerre mondiale et militaires enfin au cours de l’année 1961, si bien que plus personne ne croit à une résurrection démocratique. D’autant que le souvenir des nombreux troubles politiques, ayant sévèrement agité le Portugal depuis les invasions napoléoniennes en 1807 jusqu’à l’incessante instabilité gouvernementale de la deuxième République entre 1911 et 1926, n’incite pas les Portugais à se soulever de peur de favoriser l’implantation d’un régime plus effroyable encore. Alors dans les campagnes, dans les usines ou dans les villes, les Portugais vivotent et résistent dans le secret.

La dictature, mise sur pied par les militaires en 1926 et renforcée par l’arrivée progressive au pouvoir du  taciturne et spartiate Antonio Salazar dès 1928, demeure proche du nationalisme intégral prôné par l’écrivain Charles Maurras. Ainsi dans sa Constitution de 1933, Salazar confère au régime un État fort et corporatiste à l’exécutif puissant, des valeurs familiales et patriotiques au dessus de tout, le travail comme raison de vivre et une autorité suprême à l’Église. La quadrature du cercle de l’ « Estado Novo » (l’Etat nouveau) se boucle d’une formidable astuce pour endormir le peuple : tandis que les référendums en guise de plébiscites sont légion, le Président du régime, véritable pantin de l’exécutif, est élu au suffrage universel masculin. Par ailleurs, le verrouillage orchestré par Salazar sur le plan intérieur demeure d’autant plus stupéfiant de par l’emprise que le Chef de l’État nouveau exerce sur la scène internationale. Choisissant la neutralité pendant la Seconde Guerre mondiale avec la politique extérieure de Franco sous sa coupe, puis intégré dans l’OTAN dès 1949, le régime salazariste est même soutenu par les Occidentaux et n’est jamais mis à l’amende par la communauté internationale.

Le sursaut de l’Armée

Progressivement toutefois, les hautes sphères du régime vacillent avant que l’armée ne s’engouffre dans la brèche. D’abord, un accident vasculaire cérébral frappe brutalement le docteur Salazar au début de l’année 1968, le laissant ainsi dans un état végétatif jusqu’à sa mort deux ans plus tard. Si Marcelo Caetano, second du régime désormais orphelin, prend tout de suite les choses en main, des rivalités s’exacerbent néanmoins et deviennent peu à peu incontrôlables. Le nouveau chef de l’État prend ensuite le pari de réformer, de libéraliser et d’apaiser la société à dose homéopathique allant même jusqu’à accepter de publier le livre politique Portugal et le futur d'Antonio Spinola, où le commandant en chef de Guinée Bissau appelle les généraux à prendre le pouvoir pour mettre fin aux guerres coloniales. Mais Caetano se retrouve piégé à l’heure de congédier le nouveau Vice-chef de l'Etat-major général des forces armées car, astucieusement, celui-ci jure fidélité au régime et s’engage désormais à s'abstenir de toute action illégale.

Pourtant le mal est fait. Antonio Spinola, en effet, est loin d’être inconnu dans l’armée et personne ne reste insensible, au printemps 1973, à son initiative de pourparlers avec les rebelles de Guinée afin de négocier la paix. Les capitaines, fatigués de se battre à corps perdu en Afrique et désormais convaincus de l'inutilité du combat, sont persuadés que la fin de la guerre passe par le renversement du régime. Le livre de Spinola, publié à l’été 1973, fait ainsi l’effet d’une véritable bombe. Acculé, Caetano ne prend alors pas conscience qu’il donne le feu vert au mouvement des capitaines, tandis que son indulgence à l’égard des comploteurs contribue à les encourager. Le Mouvement des Forces Armées (MFA), clandestinement institué en février 1974, en est donc la résultante. Le 14 mars, la destitution définitive des généraux Spinola et Costa Gomes, qui en prennent la tête, marque la rupture irréversible entre l’armée et le régime.

La délivrance du 25 avril

Après s’être unifié et organisé pendant près de deux mois en tous points du pays, le Mouvement diffuse soudain un signal en trois temps à la population à travers les médias. La chanson « E depois do Adeus », choisie pour représenter le Portugal à l’Eurovision 1974, est d’abord diffusée à la radio dans la nuit du 24 avril avant que le matin suivant, les Portugais ne tombent, dans le quotidien A República, sur une brève annonce attirant l'attention des auditeurs sur l'émission Limite diffusée par Radio Renascença le soir même.

Il est minuit et quart, ce jeudi 25 avril, lorsque le présentateur de la radio catholique portugaise se tait soudain pour laisser la voix de Zeca Afonço faire le reste. Enregistrée dans le Val-D’oise trois ans plus tôt et expressément condamnée par le régime, sa chanson, « Grândola Vila Morena », relatant la fraternité et le pouvoir des habitants d’un village portugais, retentit en effet dans toutes les casernes et partout dans le pays :

« Grândola ville brune
Terre de fraternité
Seul le peuple ordonne
En ton sein, ô cité […]
Sur chaque visage, l’égalité […]
Grândola, ta volonté
 ».

De par ces strophes engagées et déterminées, les capitaines donnent ainsi le top départ des opérations et en avertissent la population sans lui rapporter encore de quoi il retourne.

Dans cette optique, tous les militaires sortent alors de leur caserne et se répandent en tout point de la capitale, avant de s’emparer sans résistance des médias, du quartier général des militaires, des frontières, de toutes les routes principales, des aéroports et de tous les secteurs stratégiques du régime. Aux alentours de 4 heures du matin, deux communiqués du MFA appellent la population au calme et demandent aux forces du régime de se rendre, confirmant au peuple qui s’empresse alors de manifester sa joie, les intentions révolutionnaires des militaires. Au petit matin, les troupes et les blindés de l’armée occupent les grandes villes, la Banque nationale et les Ministères du pays, obligeant le Gouvernement et Caetano à se réfugier dans la caserne du Carmo, située au centre de Lisbonne, bientôt encerclée. Vers midi, le MFA annonce dans un nouveau communiqué qu’il maîtrise la situation du Nord au Sud et que l'heure de la libération est proche. C’est alors que la population, en grand nombre dans les rues de la capitale, se met à distribuer de la nourriture, des cigarettes et surtout des petits œillets blancs et rouges, récupérés au grand marché aux fleurs et que les soldats s’empressent de mettre au canon de leur fusil. L’image fait ainsi le tour du monde et signe le succès de cette révolution.

Vers une transition pleine de maturité

Dès lors, Marcelo Caetano et Américo Tomás, Président de la République, capitulent à 18 heures et sont priés de quitter le pays. La Junte de Salut National, nouvellement formée parmi les militaires en guise de Gouvernement provisoire afin d’assurer la transition vers la démocratie, décrète alors la dissolution de toutes les institutions du régime défunt. Dans la soirée, du toit de l’immeuble leur servant de siège, des fractions de la police politique qui résistent encore tirent une dernière fois sur la foule, portant le bilan des opérations à 6 morts et une cinquantaine de blessés. Si peu de sang versé pour une révolution que chacun cherche pourtant, les œillets dans les bras, à faire sienne sans jamais déborder est sans nul doute inouï. Car jusqu’au 1er mai, le pays en liesse savoure ainsi la levée immédiate de la censure, la résurrection des associations et des mouvements politiques clandestins, l’indépendance certaine des colonies et le retour à la démocratie en explosant d’allégresse dans les rues portugaises. Et surtout parce que dans un second temps, la transformation des institutions et la démocratisation du pouvoir s’accomplit dans une atmosphère si non calme au moins raisonnée et productive.

Rien n’est simple pourtant. Des dissensions politiques se font ainsi très rapidement jour au sein du MFA qui décide finalement de s’en remettre en tout point à la Junte de Salut National. Celle-ci, désormais à la tête d’un pouvoir considérable, s’attelle à nationaliser un maximum de secteurs, occupe les lieux inhabités, censure la presse trop libérale et finit même par empêcher certains de ses membres modérés de s’exprimer. Le 30 septembre, Spinola claque la porte de la présidence de la République en dénonçant une dictature de gauche avant que les partis modérés ne quittent le gouvernement dix mois plus tard, à la suite de la publication d’un document du MFA exaltant la « supériorité de la démocratie directe issue des organisations populaires sur la démocratie née des suffrages électoraux ». L’« été chaud » de 1975, faisant notamment suite à la tentative de contre révolution de Spinola, bat alors son plein au Portugal et menace de faire basculer le pays dans le chaos. Qui plus est, de peur que ce chambardement socialiste ne tombe dans l’escarcelle soviétique, les États occidentaux pondèrent peu à peu leur soutien à l’image d’un Henry Kissinger, très sceptique, qui ne prend pas vraiment la Révolution au sérieux.

Mais la ferveur démocratique prend corps à travers le pays et le peuple s’implique pour veiller sur la révolution. Partout, des comités de quartier et de travailleurs prolifèrent, tandis que de constantes manifestations et de nombreuses grèves secouent sans cesse le pouvoir. Dans cette optique, un véritable coup de théâtre se produit lors des premières élections législatives du 25 avril 1975 : pour composer l’Assemblée constituante, les Portugais choisissent en effet d’élire des députés modérés au détriment du MFA et du Parti communiste qui ne s’en relèveront pas. Ces élections marquent ainsi un tournant dans cette transition démocratique en ce qu’elle responsabilise les partis modérés de par la confiance que leur accordent les Portugais. L’agitation qui s’ensuit jusqu’à l’hiver 1976, avec la crise de l’« été chaud » et la contre révolution communiste de novembre, est d’autant mieux maîtrisée par une classe politique réfléchie, raisonnables et pleine de sagesse. Celle-ci parvient ainsi à juguler les tensions en abandonnant successivement Spinola, le MFA et la Junte au pouvoir tant de par des démissions en cascades au Gouvernement provisoire et au sein de l’Assemblée constituante, qu’en sollicitant l’expérience et le précieux appui de partis et fondations démocrates étrangères à l’instar des fondations Ebert et Adenauer.

Conclusion

La terre était sèche et les fleurs fanées, lorsque soudainement, dans le calme, l’armée arrosa de nouveau ce terreau pour le rendre fertile. Aujourd’hui, 40 ans après le 25 avril 1974, le Portugal s’est transformé de fond en comble et l’alternance au pouvoir, qui consacre les démocraties, fait loi sans contestation. Beaucoup de ses hommes politiques sont unanimement reconnus à l’instar du talentueux Mario Soares et de l’un de ses anciens premiers ministres, José Manuel Barroso, à la tête de la Commission européenne pendant deux législatures. Mais il n’en faut pas moins se souvenir de cette cruelle dictature qui tend dangereusement à s’effacer des mémoires des jeunes et de l’espace public du Portugal. Car si aujourd’hui une crise économique et sociale frappe durement le pays, permettant aux Portugais de se remettre en question, le danger de l’autoritarisme n’existe pas. Aucune démocratie n’est parfaite. Si les saisons sont mauvaises et que les sols ne sont pas assez arrosés, les fleurs ne poussent plus. 

Pour aller plus loin

Ouvrages :

  • LEONARD, Yves, La Révolution des œillets, éditions Chandeigne, Paris, 2003
  • REEVE, Charles, Les œillets sont coupés, Paris-Méditerranée, Paris, 1999
  • SARAMAGO, José, Relevé de Terre, éditions du Seuil, 1980, 2012 pour l'édition française, 361 pages

Sur internet :

Sources images : 25 avril 2012 à Lisbonne (photographie de Thomas Garric) sur flickr

                        : Oeillet du Portugal (photographie de Madalena Pestana) sur flickr

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