Edmond Zajac, le « retournant » qui n'a jamais pu revenir

Par L'équipe | 5 décembre 2009

Pour citer cet article : L'équipe, “Edmond Zajac, le « retournant » qui n'a jamais pu revenir”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 5 décembre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/732, consulté le 18 décembre 2018

e_zajac2.jpgNi français, ni russe, ni lituanien, né d'un père biélorusse et d'une mère italienne, Edmond Zajac s'est éteint le 28 octobre 2009 à l'âge de 73 ans, à Vilnius, en Lituanie. Parti de France en 1946, il est devenu soviétique malgré lui. Qui était Edmond Zajac ?

 

Ni français, ni russe, ni lituanien, né d'un père biélorusse et d'une mère italienne, Edmond Zajac s'est éteint le 28 octobre 2009 à l'âge de 73 ans, à Vilnius, en Lituanie. Parti de France en 1946, il est devenu soviétique malgré lui. Qui était Edmond Zajac ?

À l'appel de Staline

Il est parfois des évènements de la Grande Histoire qui changent le cours de la vie des gens, qui détournent leurs destins vers un chemin qu'eux même n'auraient pas imaginé. L'historien Marc Ferro les a nommé assez justement les anonymes de l'histoire. Voici celle de l'un d'eux, Edmond Zajac.

Le 14 juin 1946, Joseph Staline promet l'amnistie et la citoyenneté à tous les émigrés russes blancs et leurs familles qui décident de retourner au pays. Cette promesse a en France suscité de l'espoir pour de nombreux Russes nostalgiques de leur pays. Le père d'Edmond, un Biélorusse, mineur de profession, qui vit dans un petit village du Pas-de-Calais, décide de répondre à l'appel de Staline. Ils seraient environ 10 000 à avoir quitté la France pour cette raison, dans le but de retrouver un pays que beaucoup avait fuit pendant la Révolution d'octobre 1917. Parmi eux, de nombreux Français d'origine russe, comme Edmond Zajac.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Josef Staline est alors au sommet de sa gloire, lui le libérateur de la patrie, le vainqueur du nazisme. La propagande déferle. Ce 14 juin, il promet aux émigrés une vie paisible dans le paradis communiste tant qu'ils participent au projet de société socialiste. Le père d'Edmond est nostalgique de son pays, il veut rentrer chez lui. Il cède aux sirènes staliniennes et emmène son fils avec lui. Ils deviennent alors des Vazvrachiensé, des Retournants.

Edmond Zajac s'en va donc à 13 ans en compagnie de son père et prend un bateau pour Odessa, avec 1500 nostalgiques. Il quitte donc son Bruay-en-Artois natal, ignorant que ce serait un voyage sans retour. En guise de paradis soviétique, des agents du NKVD (ex-KGB) les accueillent. Car, derrière le discours de propagande, se cache une toute autre réalité.

Staline pense en effet que la plupart des émigrés sont des espions et décide donc de les traiter comme tels. Edmond Zajac et son père sont donc envoyés dans un camp de réhabilitation en Sibérie, dans la région de Perm, au centre de la Russie. Il y survivent, mais environ la moitié du camp meurt de froid ou de faim. L'État français, lui, ferme les yeux, préférant préserver sa bonne entente d'alors avec l'URSS. Les « retournants » français sont donc abandonnés.

Après quelques mois, jugés « aptes »,  les Zajac parviennent à revenir dans le village natal du père, près de Grodno. Le jeune Edmond y reste jusqu'à 17 ans, et arrive à survivre malgré la famine qui fait des ravages. Il décide alors de s'engager dans la Marine marchande avec une seule idée en tête : retourner en France, dans son village, revoir ses copains. Il espère qu'au cours d'un de ses multiples voyages, il y passera et pourra s'échapper. Mais les bateaux de pêche dans lesquels il travaille ne se dirigent jamais vers l'Ouest. Une fois pourtant, un bateau passe par Calais. L'idée de sauter à l'eau et de rejoindre le port à la nage lui traverse l'esprit, mais il n'ose finalement pas, jugeant l'eau trop froide pour survivre à un tel acte.

Edmond est donc bel et bien prisonnier du Rideau de Fer et doit se résoudre à cette idée.

Tenter d'échapper à l'URSS

À l'âge de 29 ans, il obtient avec succès son bac, qu'il passe à Riga. Puis, il devient interprète italien, la langue natale de sa mère, dans l'usine chimique Montecatini basée en Ukraine, où il sert d'intermédiaire aux quelques ouvriers italiens. Mais il doit démissionner, car le KGB suspecte ce « Français » qui parle également italien et russe. C'est un aspect fondamental de la vie d'Edmond Zajac : en URSS, il a toujours été catalogué comme « le Français », lui le citoyen soviétique. 

Ironie du sort, c'est au cours d'une exposition française à Moscou qu'il rencontre sa future épouse, Eugénie, traductrice.

En 1973, il devient journaliste à Vilnius, quelque peu par hasard : le directeur lui demande « Savez-vous écrire ? » Lui répond, « j'écris des lettres à ma femme et elle en est très contente ». Il est engagé et écrit des articles à la gloire du Parti communiste jusqu'en 1988,  date à laquelle il prend sa retraite. C'est justement à partir de cette date que le pouvoir soviétique s'effrite, en Lituanie. Deux ans plus tard, le pays déclare son indépendance. Edmond Zajac devient donc de facto citoyen lituanien, puisque le nouvel État a choisi d'accorder la citoyenneté à tous les habitants.

Mais lui ne se sent pas lituanien, il ne parle pas cette langue, puisque le russe suffit dans la vie de tous les jours. Lui se sent français. D'ailleurs, il parle le français avec un accent du nord, celui de Bruay-en-Artois.

Mais un deuxième mur s'abat sur Edmond Zajac, d'ordre économique cette fois-ci.

Sa maigre de retraite et celle de sa femme ne lui permet pas ne serait-ce que d'envisager un retour. Le couple dispose juste de quoi survivre, bien qu'ils soit propriétaire de leur appartement.

Dans un monde complètement changeant, ou tout devient payant, il ne peut pas revenir, il est coincé. Lui et sa femme ont juste de quoi payer le chauffage et se nourrir. Ce nouveau monde ne lui permet donc pas de réaliser son rêve. À l'image d'Edmond, les retournants restent donc enfermés dans leur nostalgie, paralysés par leurs conditions économiques.

Cette nostalgie de la France le pousse à créer en 1991 l'association des ressortissants français de Lituanie, afin de représenter la France à l'occasion des « Vilniaus Dienos », une festivité qui organise des défilés dans tout la capitale. Nostalgique de la France, il l'est parfois aussi de l'URSS. Comme beaucoup de personnes de sa génération, il s'adapte mal à cette frénésie de l'achat, loin de ce qu'il a connu jusqu'alors. C'était mieux avant, on peut l'entendre dire quelques fois, en faisant référence au chauffage gratuit ou à la sécurité de l'emploi, notamment.

Edmond Zajac essaie aussi de faire des démarches pour (re)devenir citoyen français. Mais là encore, ses tentatives n'atteindront jamais leur but.  Lui « le Français » ne l'est donc pas vraiment, du moins officiellement. Il reste lituanien. Il reçoit pourtant des mains de Jacques Chirac, alors en visite à Vilnius, la Légion d'Honneur, en récompense pour son travail dans son association. Mais la nationalité lui échappe. Edmond Zajac est retourné deux fois en France en l'espace de soixante-trois ans. En 1981, il effectue un premier retour, dans son Pas-de-Calais natal. Dans le même temps, le leader de Solidarnosc, le mouvement pour l'indépendance de la Pologne, Lech Walesa se trouve dans le nord. Les renseignements généraux français font suivre Edmond Zajac par un ami d'enfance, craignant que ce citoyen soviétique soit là pour un tout autre motif ! Lui, bien-sûr, ne souhaite rien d'autre que revoir les lieux de son enfance.

Il y revient également en juin 2008, grâce à une entreprise qui lui finance le voyage. Interrogé par un journaliste, il déclare : «  Ma mère en a beaucoup voulu à mon père d'avoir voulu rentrer au pays. Mais maintenant, je sais ce que c'est que d'être malade de nostalgie. Il voulait juste rentrer chez lui ».  Edmond Zajac a eu au moins un de ses souhaits exhaussé. Ses cendres sont en train d'être acheminées au cimetière de Bruay. Un retour qu'il aurait sans doute aimé moins tardif...

 

Pour aller plus loin

  • DUTERTE, G., Les Français dans l'histoire de la Lituanie, L'Harmattan (Un remerciement particulier à l'intention de Gilles Dutertre pour l'entretien qu'il m'a accordé)
  • La Voix du Nord, édition du 22 juin 2008
  • JALLOT, N., Piégés par Staline, Belfond, 2003
  • RIGOULOT, P., Des Français au Goulag, Fayard, 1984
  • FERRO, M., Les individus face aux crises du 20ème siècle. L'histoire anonyme, Odile Jacob 2005

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