L’Eglise orthodoxe roumaine : frein au pluralisme démocratique ?

Par L'équipe | 28 juillet 2009

Pour citer cet article : L'équipe, “L’Eglise orthodoxe roumaine : frein au pluralisme démocratique ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 28 juillet 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/681, consulté le 14 novembre 2018

barosso_potering_et_lorthodoxie_x130.jpgLa chute du régime communiste roumain en décembre 1989 a laissé place aux nombreuses interprétations sur le rôle de l’Église orthodoxe pendant le Communisme, interprétations qui oscillent entre l’image d’une Église persécutée, réduite à la clandestinité et celle d’une cinquième colonne composée de prêtres, d’agents du DIE ou de la Securitate (la police politique roumaine durant la période communiste). Le livre d’Olivier Gillet vient nuancer ces propos en montrant que l’attitude de l’Église orthodoxe envers l’État communiste a été marquée par une certaine souplesse, tout en s’inscrivant dans la tradition de la symphonie byzantine qui a marqué l’attitude de l’Église orthodoxe envers l’État roumain à travers toute son existence.

barosso_pottering_et_lorthodoxie.jpgLa chute du régime communiste roumain en décembre 1989 a laissé place aux nombreuses interprétations sur le rôle de l’Église orthodoxe pendant le Communisme, interprétations qui oscillent entre l’image d’une Église persécutée, réduite à la clandestinité et celle d’une cinquième colonne composée de prêtres, d’agents du DIE ou de la Securitate (la police politique roumaine durant la période communiste). Le livre d’Olivier Gillet vient nuancer ces propos en montrant que l’attitude de l’Église orthodoxe envers l’État communiste a été marquée par une certaine souplesse, tout en s’inscrivant dans la tradition de la symphonie byzantine qui a marqué l’attitude de l’Église orthodoxe envers l’État roumain à travers toute son existence.

 

Le principal mérite du livre est de montrer que l’Église orthodoxe a été certes instrumentalisée par un Parti communiste qui manquait de soutien populaire dans une société roumaine des années 1950 encore largement rurale et traditionnelle, mais que l’Église elle aussi a su s’appuyer sur l’État pour achever son agenda en devenant de facto une Église d’État. De plus, historien et docteur en philosophie et lettres, Olivier Gillet est spécialiste dans l’étude comparative du rôle des Églises dans les Balkans et des particularités de l'orthodoxie en ce qui concerne les rapports Église/État et apporte donc un regard d’expert sur la question des religions dans l’espace orthodoxe balkanique, tout en étant un bon spécialiste de la Roumanie.

La conception de l’Église orthodoxe roumaine relative à l’État communiste : entre souplesse et continuité

Le premier Patriarche de la période communiste, Justinian Marina conçut la théorie de « l’apostolat social » pour à la fois justifier et théoriser l’adaptation – pourtant en apparence contradictoire – de l’Église orthodoxe roumaine au nouveau régime communiste.  L’Apostat social comme discours d’allégeance de l’Église orthodoxe au nouveau pouvoir fut une source d’inspiration pour tous les théologiens et dignitaires de la hiérarchie orthodoxe pendant le régime communiste, ainsi qu’une base de formation pour le clergé. Écrit entre 1947 et 1971, l’Apostat social se compose d’une série de dix volumes qui mettent la base d’une Église « servante », impliquée dans l’élaboration de la société nouvelle : « Puisque le monde se renouvelle, puisque la Roumanie se renouvelle, renouvelons nous aussi l’Église » (p.20).

Vu par Gillet comme l’équivalent d’une « ligne de parti », l’Apostolat reprenait en grande partie le discours officiel du Parti communiste. En effet, selon Petru Groza (Président du conseil des Ministres de la République populaire de Roumanie entre 1952 et 1958), « l’Église ne doit pas être une institution statique, mais contribuer à la nouvelle société ». Pourtant, la justification était enrobée dans un discours chrétien avec des références bibliques : « Soumettez-vous pour recevoir la loi du Christ » (p.27). Une sorte de pacte était ainsi conclu avec le régime totalitaire : celui-ci assurait un cadre légal qui garantissait l’égalité de culte et contribuait partiellement aux salaires des prêtres et du corps enseignant, alors que l’Église (beaucoup plus populaire que le régime) appuyait et contribuait de tout son poids l’édification de la nouvelle société.    

Pour pallier le malaise de l’Église engendré par ce mariage avec un régime dont l’idéologie était ouvertement athée (la religion serait l’opium des peuples selon la célèbre formule de Marx), les autorités ecclésiastiques tentèrent d’inscrire la nouvelle politique dans la tradition orthodoxe. Pour ainsi faire, ils ont découpé croyance et culte : alors que la croyance est immuable, le culte est tributaire des changements et des transformations continues de la société. 

La tradition byzantine développée depuis le Grand Schisme préconise un équilibre et une coopération étroite entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux, qui devaient s’appuyer mutuellement. Alors que le droit byzantin fut remplacé en 1864 par le droit français, nombreuses coutumes byzantines survivent dans l’espace roumain, particulièrement en matière religieuse. C’est en invoquant cette tradition de coordination que l’Église explique l’adaptation du culte au régime communiste.

L’Église orthodoxe invoquait son originalité par rapport à l’Église catholique pour justifier cette adaptation du culte. Ainsi, les trois principes institutionnels fondamentaux ont été utilisés dans l’argumentation : autocéphalie, autonomie et synodalité. D’abord, l’autocéphalie opère une double équivalence : entre l’Église et le peuple roumain et entre le peuple roumain et le régime communiste. Le syllogisme suivant découle : c’est le rôle traditionnel de l’Église de représenter le peuple, donc l’Église et le régime doivent coopérer en tant que représentants de la même entité. Pour continuer, la synodalité régit les relations entre les Églises orthodoxes et est à la base de la notion du front orthodoxe des démocraties populaires qui était vue comme opposée à l’infaillibilité du Pape. Le troisième pilier, l’autonomie, devait en principe être à la base de la séparation entre le religieux et la politique (en opposition avec le césaropapisme occidental). Cependant, selon la vision de la hiérarchie orthodoxe roumaine cette séparation ne devait pas exclure la coopération demandée par l’association Église-peuple-régime et la tradition byzantine. 

Néanmoins, argumente Gillet, l’équivalence Église-peuple-régime est porteuse des dérives nationalistes. En effet, si pendant la première période du Communisme en Roumanie (c’est-à-dire la période pendant laquelle Gheoghiu-Dej était Secrétaire général du Parti, à savoir jusqu’en 1965), l’Église a surtout développé l’idée du patriotisme (le respect du citoyen chrétien envers l’État) ; pendant la période nationale-communiste (sous Ceauşescu), le patriotisme fut compris dans la lumière du nationalisme et de l’ethnicité. Jusqu’en 1965, la nation était vue comme l’ensemble des travailleurs qui œuvraient pour l’édification du socialisme, le patriotisme se voulant internationaliste (en opposition avec le nationalisme chauvin qui était perçu comme un phénomène occidental) et la discrimination religieuse était interdite dans la Constitution. Depuis 1965 en revanche, l’Église s’investit dans la réécriture de l’histoire, qui devait justifier l’indépendance du régime de Ceauşescu par rapport à Moscou. Ainsi, la christianisation du peuple proto-roumain (accomplie, selon les théologues roumains lorsque Saint-André a prêché en Scythie) aurait été faite lors même de son ethnogenèse et l’Église orthodoxe lutterait pendant deux milles ans pour la constitution d’une Église nationale autocéphale indépendante, parallèlement à l’édification de l’État roumain indépendant. Ce phénomène est décrit par Olivier Gillet comme une « véritable osmose établie entre l’histoire de l’Église et celle de l’État » (p.83).

La question de la Transylvanie, région disputée entre la Roumanie et la Hongrie, joue un rôle spécial dans ce débat, puisque l’ancienneté de l’Orthodoxie roumaine en ce territoire (la religion majoritaire en Hongrie étant le Catholicisme), justifierait en partie les frontières actuelles de l’État roumain, qui recouvrent celles de l’État daco-roumain. De plus, l’Église orthodoxe roumaine met en avance sa latinité, et donc son caractère originel dans le même souci de justifier son autochtonisme, ainsi que celui du peuple roumain.    

Gillet souligne le fait que le nationalisme roumain orthodoxe sous le Communisme n’a pas développé une idéologie d’exclusion. Pourtant, considère Gillet, le principe de l’ethnicité soutenu par l’Église porte en lui l’exclusion et la ségrégation au sein même de l’État. L’Orthodoxie serait de facto une religion d’État et tout citoyen d’autre religion, même d’ethnie roumaine ne peut être un Roumain à part entière sans être orthodoxe. Pour démontrer cette thèse ainsi que sa continuité, l’auteur cite un des intellectuels roumains proches du mouvement fasciste dans la période d’entre-deux guerres, Nae Ionescu : « Nous sommes orthodoxes parce que nous sommes roumains, et nous sommes roumains, parce que nous sommes orthodoxes » ; pendant sa dictature (1940-44), le général Antonescu avait aussi interdit toutes les « sectes » religieuses.

L’Église orthodoxe roumaine: une Église instrumentalisée ?

En dépit de son discours officiel, l’Église orthodoxe, tout en étant le porte-parole de la propagande communiste, a dû accepter et passer sous silence un bon nombre d’actions clairement antireligieuses du régime communiste. De ce point de vue, la transformation des monastères en « coopératives artisanales » dans les années 1950, tout comme la destruction des églises médiévales de Bucarest offrent de bons exemples. L’Église justifiait ces mesures et interdisait toute opposition au Communisme au nom de notions chrétiennes du renoncement et du sacrifice. De surcroît, les prêtres priaient pour l’État et pour ses chefs et l’utilisation de préceptes tels que « tout pouvoir est de Dieu », « donnez César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ou « mon royaume n’est pas de ce monde » pour montrer que l’Église ne peut pas s’opposer à l’État, ni le concurrencer. 

D’autres formules utilisées pour s’adresser aux autorités communistes, telles que « votre Excellence, Monsieur le Président Nicolae Ceauşescu, reconnu sur tous les méridiens du globe comme un penseur génial et un homme d’État exceptionnel » témoignent de la violence du totalitarisme intellectuel imposé par le régime. L’Église devait être un instrument docile de l’État et les nominations des patriarches sont faites dans cet esprit.  De ce point de vue, il est révélateur de souligner que l’État communiste n’attaqua jamais l’Église orthodoxe en tant qu’institution, mais la religion en tant que doctrine.

Le principal exemple sur lequel Olivier Gillet s’appuie pour soutenir la convergence des intérêts de l’Église orthodoxe avec le Parti communiste est le cas des Uniates (ou Gréco-catholiques). L’uniatisme est apparu en Transylvanie lors de sa perte par les Ottomans au profit des Autrichiens en 1699, année qui marque sa reconnaissance par le traité de Karlowitz. Cette confession étant également répandue en Ukraine, en Pologne et en Slovaquie, les Soviétiques convoquent un synode à Lvov en 1946 par lequel le droit à l’existence de cette Église est supprimé. Encore une fois, Gillet rappelle que cette mesure s’inscrit dans la continuité de la propagande roumaine des années 1930 contre ce que la Constitution de 1923 dénommait comme « deuxième Église nationale ».

En effet, l’Église orthodoxe avait souvent invoqué l’argument de l’unité de l’Orthodoxie pour lutter contre les Uniates : selon les théologues orthodoxes roumains une rupture entre les élites et les croyants avait déchiré l’Église uniate pendant toute son existence : alors que les élites étaient en fait catholiques et soumises aux ordres du Vatican, les croyants seraient toujours restés orthodoxes dans leur âme, luttant pour le retour à l’Orthodoxie.

Quant à lui, le régime communiste roumain avait des raisons supplémentaires pour soutenir cette décision. D’abord, cela permettait d’éviter l’ingérence d’un pouvoir à la fois capitaliste et supranational, qui ne pouvait pas être contrôlé par le régime communiste avec l’avantage collatéral de s’approprier les importantes richesses que cette confession possédait en Transylvanie. Ainsi, alors que l’Église profita du rétablissement de la foi, l’État aura la garantie de la souveraineté du pays.   

 

Épilogue : quel rôle pour l’Église orthodoxe après 1989 ? Entre renouveau du nationalisme et européanisation

Écrivant en 1997, Olivier Gillet s’inquiète de la force du mouvement nationaliste dans la période postcommuniste. Pourtant, vingt ans après les événements de décembre 1989, on peut clairement affirmer que cette crainte d’une dérive nationaliste de la jeune démocratie roumaine ne s’est pas traduite dans la réalité. Alors que le Parti de l’Unité de la Nation roumaine cité par Gillet a disparu en 2006 (le PUNR a intégré en 2006 un parti lui-même minoritaire, le Parti Conservateur et les deux n’ont jamais dépassé les 5% dans aucune élection), les autres partis d’extrême-droite (notamment le Parti la Grande Roumanie et le Parti la Nouvelle Génération) ont été progressivement écartés de la vie politique ne gagnant aucun siège ni lors des élections européennes de 2007, ni lors des élections parlementaires de 2008.

Le Patriarche Teoctist étant mort en 2007, le premier Patriarche roumain élu après 1989 fut le modéré Daniel Ciubotea, ancien métropolite de la Moldavie qui a achevé ses études en Occident et a enseigné à l’Institut œcuménique de Genève, et non pas le métropolite de Cluj, Bartolomeu Anania, connu pour ses prises de position nationalistes. Ainsi, le discours de l’Église orthodoxe a connu des changements majeurs. Pour prendre un exemple, le dernier numéro de la revue La foi orthodoxe (Credinţã ortodoxã) débute par un article de l’Archimandrite Iustin Popovici, intitulé « La position de l’Église envers le gouvernement » centré autour du principe suivant : « Il faut écouter la parole de Dieu, plus qu’il faut écouter la parole des hommes ». Alors que l’Église orthodoxe mène toujours une politique antisecte et que l’historiographie roumaine continue en partie à idéaliser la période de l’entre-deux guerres tout en reniant complètement la période communiste, les progrès faits sont indiscutables.

L’intégration de la Roumanie dans l’Union européenne a joué un rôle crucial dans ce changement et la nouvelle loi des cultes datant de 2006 et intitulée « Loi N°489/2006 sur la liberté religieuse et le régime général des cultes religieux en Roumanie » rappelle au premier article que « L’État roumain respecte et garantit le droit fondamental à la liberté religieuse de toute personne sur le territoire de la Roumanie ». Pourtant, dans l’article 7(2) « l’État roumain reconnaît le rôle important de l’Église orthodoxe roumaine, en tant qu'Église majoritaire, dans l’histoire nationale et dans la vie du peuple roumain », tout en soulignant qu’il n’y a pas de religion d’État en Roumanie. Par ailleurs, l’Église orthodoxe a instauré une Représentation de l'Église orthodoxe roumaine auprès des institutions européennes. On est loin de la vision de l’UE comme tributaire de l’ecclésiologie catholique citée par Gillet. Même si c’est sans doute trop tôt pour se prononcer sur l’européanisation de l’Église orthodoxe roumaine, l’agenda reste ouvert pour tester la thèse selon laquelle l’éthique orthodoxe serrait un frein au pluralisme démocratique.

 

 

Cet article est une discussion sur la base du livre d’Olivier Gillet, Religion et nationalisme. L’idéologie de l’église orthodoxe roumaine sous le régime communiste, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1997.  

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

  • Site de l'Église Orthodoxe Roumaine 
  • Représentation de l’Église orthodoxe roumaine auprès des institutions européennes Credinţa Ortodoxã
  • La nouvelle loi des cultes

À lire

  • Antonella Capelle-Pogacean, Du "retour de l'orthodoxie" dans la Roumanie post-communiste, n°36-37 1998, Autre Europe 
  • Lucian Leustean, Constructing communism in the Romanian people's republic : orthodoxy and state, 1948-49, volume 59 2007, Europe-Asia Studies
  • François Thual, Le douaire de Byzance : territoires et identités de l'orthodoxie, Paris : Ellipses, 1998
  • Olivier Gillet, Religion et nationalisme. L’idéologie de l’église orthodoxe roumaine sous le régime communiste, Editions de l’Université de Bruxelles, 1997

 

 

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