Crise en Lettonie : retrouver la modestie et ne rien attendre de l’étranger

Par Antoine Lanthony | 7 juillet 2009

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Crise en Lettonie : retrouver la modestie et ne rien attendre de l’étranger”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 7 juillet 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/678, consulté le 22 octobre 2019

lv_crise_economique_x130.jpgDiminution de presque 25 % du salaire minimum, diminution de 35 % des dépenses liées aux salaires dans les ministères, baisse des retraites, augmentation des impôts, augmentation de 150 % du chômage en un an, explosion du nombre de candidats à l'exil dans un pays déjà dépeuplé... Comment la Lettonie, membre de l'UE depuis 2004, pourra-t-elle sortir de cette spirale négative ?

latvia_crisis_m.jpgDiminution de presque 25 % du salaire minimum, diminution de 35 % des dépenses liées aux salaires dans les ministères, baisse des retraites, augmentation des impôts, augmentation de 150 % du chômage en un an, explosion du nombre de candidats à l'exil dans un pays déjà dépeuplé... Comment la Lettonie, membre de l'UE depuis 2004, pourra-t-elle sortir de cette spirale négative ?

La liste des mesures gouvernementales entrant en vigueur le premier juillet 2009 est longue et ses conséquences douloureuses. Certains refusent de s'y associer, arguant notamment qu'il est impossible, malgré la profondeur de la crise qui secoue la Lettonie, d'en faire payer le prix à la population, notamment aux plus pauvres et marginalisés.

Comment en est-on arrivé là ?

Les Etats baltes ont souvent été comparés durant les années 2000 aux pays du sud-est asiatique pour leur décollage économique. D'où leur surnom de « tigres baltes ». Ceci est néanmoins à relativiser car ce prétendu miracle est en réalité en grande partie un rattrapage, celui de la première moitié de la décennie 1990 qui avait vu un effondrement économique, industriel notamment, et qui a été le moment de la transition entre économie soviétique et économie libérale. Ainsi, le niveau économique de 1989 n'a, statistiquement parlant, en Lettonie été rattrapé qu'au milieu des années 2000. République soviétique la plus riche par habitant pendant les années 1970 et 1980, la Lettonie devrait sortir de la crise moins riche que ses voisins baltes, que la Pologne et que la Russie. Sa croissance prévisionnelle pour l'année 2009 était en mai selon la Commission européenne de -13,1% (-3% pour la France ; -5,4% pour l'Allemagne), mais pourrait être plus élevée, car la récession a atteint 18% au premier trimestre.

Le développement économique de la Lettonie, inégalitaire de par la prépondérance de la capitale Riga qui attire la majorité des capitaux, s'est appuyé depuis une décennie sur l'utilisation des avantages du pays : position géographique stratégique, connaissance du russe et de la Russie, réseaux en ex-URSS, intégration progressive dans l'espace économique et politique européen.

L'une des clés de ce spectaculaire rattrapage letton a été la mise en place d'un système bancaire performant et diversifié. Ainsi, outre les banques scandinaves et allemandes, le système financier letton comptait (et compte toujours) de nombreux acteurs lettons, mais aussi russes et ukrainiens. La Lettonie a ainsi attiré une quantité importante de capitaux en provenance de Russie et d'ex-URSS.

Le système bancaire letton s'est retrouvé surdimensionné comparativement à la taille du pays, avec près de la moitié des dépôts provenant d'ex-URSS. Cette manne a permis un développement économique tous azimuts et a encouragé une fuite en avant, notamment dans le domaine du crédit. Ainsi, la petite Lettonie, dont l'industrie soviétique était compétitive mais peu productive selon les critères européens, a trouvé dans les activités bancaires une spécialité qui permettait un développement sans commune mesure avec ses réels relais de croissance. Une large partie des entreprises et des particuliers, mais aussi l'Etat, ont commencé à vivre à crédit, dans un virtuel qui a permis des taux de croissance vertigineux et qui ressemblait à un miracle économique, jusqu'à ce que la machine se grippe.

En effet, la crise économique et d'abord financière est passée par là. Si les activités de transit et de transport (notamment grâce au port et à l'aéroport de Riga) permettent à la Lettonie de garder la tête hors de l'eau, le système financier s'est écroulé en quelques jours, avec la faillite de la première banque de dépôt du pays, travaillant essentiellement avec l'ex-URSS, Parex banka. L'Etat letton a alors nationalisé dans l'urgence la banque mise en faillite par les retraits massifs des déposants. Ce faisant, n'ayant pas lui-même les capacités nécessaires, il a précipité sa propre faillite, étant de plus handicapé par une monnaie, le lats, surévaluée, mais dont la dévaluation ruinerait les emprunteurs. En effet, le lats étant lié à l'euro par un taux de change fixe, nombre de crédits sont libellés en euros. Une dévaluation, liée à une réduction de nombreux salaires, ruinerait la majorité des emprunteurs.

Un dur retour à la réalité

Le retour à la réalité est brutal en Lettonie, tant pour l'Etat, acculé en quelques jours à la mendicité, que pour les Lettons, pris au jeu d'une fuite en avant qu'ils ont alimentée.

Obligé de négocier des prêts dans l'urgence, la Lettonie s'est tournée vers les principaux bailleurs de fonds, et elle a obtenu fin 2008 un prêt d'un montant de 7,5 milliards d'euros auquel l'UE participe à hauteur de 3,1 milliards d'euros. C'est néanmoins le FMI qui est le maître d'œuvre de ce plan de sauvetage.

S'il est permis de ne pas s'apitoyer sur le sort de tel nouveau riche incapable de rembourser le prêt d'un 4x4 rutilant, il s'agit là d'un arbre cachant la forêt d'une société endettée dans laquelle beaucoup ont succombé au culte de la consommation sans en avoir les moyens.

De plus, la réalité sociale des populations peu intégrées dans les circuits économiques est encore plus préoccupante comme en témoignent l'explosion du chômage et de la pauvreté. Les personnes âgées sont très touchées et en viennent à ouvertement regretter une période soviétique durant laquelle elles avaient au moins un emploi et des pommes de terre.

Car ce n'est pas de pouvoir d'achat, expression très édulcorée, mais d'argent et de nourriture dont il est aujourd'hui question en Lettonie pour une partie de la population. Désemparés, des responsables politiques locaux mettent à disposition des lopins de terre dans les régions rurales en vue de cultiver des jardins cet été pour préparer l'hiver. En écho à ce désarroi, plus de 5000 personnes (chiffre élevé pour la Lettonie) se sont réunies à Riga, le 18 juin, pour une manifestation contre les mesures dites anti-crise. Quelques manifestants ont même brandi des pancartes faisant référence à la révolution russe de 1905, tandis que d'autres, tracts à l'appui, manifestaient contre l'UE et contre le traité de Lisbonne. Un maire russophone, Nils Usakovs, porteur de plus d'espoir d'un point de vue social, a été élu à Riga, ce qui aurait été impensable il y a seulement deux ans. Entre-temps, les partis russophones ont en effet dépassé leur base électorale traditionnelle et conquis des électeurs de toutes origines de par leur discours, plus orienté à gauche.

Une solidarité européenne de façade ?

Alors que le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, évoque une nécessaire solidarité à propos de la crise actuelle, la Lettonie semble être le pays où se joue la crédibilité des Européens.

L'UE a donc octroyé 3,1 milliards d'euros de prêt à la Lettonie. Preuve de solidarité ? Au premier abord seulement. En effet, la Lettonie est avant tout bénéficiaire d'un prêt multilatéral coordonné par le FMI. Ce même FMI distribue bons et mauvais points et demande au gouvernement letton de réduire son déficit, condition d'attribution des tranches de prêt, en prenant des mesures drastiques (et socialement désastreuses) afin d'y parvenir. Alors qu'il eut été possible d'attendre un autre comportement de la part de l'UE, celle-ci se conduit de la même manière que le FMI dont elle n'est ici que la sous-traitante. Au-delà des discours, la solidarité tant vantée et chérie par tous les responsables politiques européens aurait pu devenir concrète à l'occasion de cette crise. En prenant l'initiative d'une aide et en étant animés d'une ambition politique et non politicienne, les principaux dirigeants communautaires et nationaux auraient pu mobiliser des ressources en urgence (le budget communautaire annuel est supérieur à 120 milliards d'euros) et empêcher l'utilisation sur le sol de l'UE, bloc économique le plus riche du monde, des méthodes du FMI pour qui la réduction des déficits doit se faire à tout prix, c'est-à-dire au prix de la paupérisation brutale d'une partie de la population des pays concernés.

Les Lettons, en tout cas, auront fait le compte de l'aide qu'ils reçoivent : d'un côté des prêts, certes élevés, du FMI et de l'UE, dont les tranches (la dernière tranche libérée l'a été par l'UE le 2 juillet, elle s'élève à 1,2 milliard d'euros) ne sont accordées qu'en échange de mesures d'une brutalité sans précédent; de l'autre, des prêts des pays scandinaves qui n'ont d'autre ambition que de sauver leurs banques dans ce qu'ils considèrent, les pays baltes, comme « le prolongement de leur marché intérieur ». De même, l'UE fixe pour objectif à la Lettonie une réduction de son déficit à 3 % du PIB pour l'année 2012 (en vue de remplir les critères de Maastricht et d'adopter l'euro), ce qui peut augurer de nouvelles mesures d'austérité. Que retiendront les Lettons les plus pauvres de l'UE ? La libre-circulation (Schengen), l'aide et les fonds structurels versés dans de nombreux domaines ou la destruction d'une industrie et l'augmentation du prix du sucre (plus cher qu'à Paris), et maintenant une somme de mesures gouvernementales imposées par le FMI et l'UE, qui leur sont défavorables ?

Et maintenant ?

Les Lettons, comme toutes les populations d'ex-URSS, ont vécu d'autres épreuves. Ils s'en sortiront, grâce peut-être à un retour à des fondamentaux d'entraide, de troc et à la culture des jardins. De même, cela pourrait également leur permettre une prise de conscience de la dérive du tout-crédit, de l'argent virtuel et du matérialisme à outrance qui, dans tout l'espace post-communiste, est un facteur de déracinement, y compris dans une nation aux fondements pourtant éminemment paysans. Peut-être quelques dirigeants politiques et économiques du pays prendront-ils acte de tout cela afin de ne pas rééditer les erreurs commises par leurs prédécesseurs et ne pas construire sur du sable financier ? Plus généralement, à l'échelle européenne, peut-être la fuite en avant cessera-t-elle d'être la règle, laissant enfin du temps au temps ?

 

Pour aller plus loin 

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Illustration: Flick' > Shocking economic crisis , by Helmut. Traduction : "Oui, mon gars, la crise ..."

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