Milan R. Stefanik : figure (tchéco-)slovaque

Par Pauline Joris | 21 mai 2009

Pour citer cet article : Pauline Joris, “Milan R. Stefanik : figure (tchéco-)slovaque”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 21 mai 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/653, consulté le 14 novembre 2018
stefanik.jpgarticle.pngLa Slovaquie a célébré avec faste l'anniversaire de sa disparition, on ne parle que de lui, on ne voit que lui... Qui ça ? Milan Štefanik, le héros (tchéco-)slovaque du début du XXe siècle, né en 1880 et mort le 4 mai 1919, alors que naissait la toute jeune Tchécoslovaquie qu'il avait très largement contribué à mettre en place avec Tomáš Masaryk (1850-1937) et Edvard Beneš (1884-1948).
stefanik.jpgarticle.pngLa Slovaquie a célébré avec faste l'anniversaire de sa disparition, on ne parle que de lui, on ne voit que lui... Qui ça ? Milan Štefanik, le héros (tchéco-)slovaque du début du XXe siècle, né en 1880 et mort le 4 mai 1919, alors que naissait la toute jeune Tchécoslovaquie qu'il avait très largement contribué à mettre en place avec Tomáš Masaryk (1850-1937) et Edvard Beneš (1884-1948).

Štefanik a en Slovaquie, pour autant que cette comparaison puisse réellement avoir un sens, la même aura que peuvent avoir en France Clémenceau ou de Gaule, auquel le comparait Louise Weiss, qui l'a bien connu. On peut aussi faire le rapprochement avec le général Leclerc, les deux ayant eu une carrière militaire fulgurante et un accident d’avion.

Ainsi, l'aéroport de Bratislava s'appelle Štefanik, de vastes avenues, des places et des lycées dans tous le pays portent son nom, et jusqu'à ce que le 1er janvier de cette année l'euro ait remplacé la couronne slovaque, le plus gros des billets, celui de 5 000 couronnes, était à son effigie.

Et pourtant, si le nom de Masaryk et surtout de Beneš évoquent éventuellement un souvenir de cours d'histoire en France, Štefanik, bien qu'il ait également possédé la nationalité française, est fort peu connu, lui qui est pourtant l'un des principaux artisans de la Tchécoslovaquie, le seul État d'Europe centrale qui, dans l'Entre-deux-guerres, resta une démocratie.

À Paris

C'est à Paris, rue Bonaparte, que le Conseil national tchécoslovaque se constitue en 1916 et qu'il siège. Il a pour objectif de faire reconnaître auprès des Alliés le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et à terme la reconnaissance d'une Tchécoslovaquie indépendante. T. G. Masaryk en prit la présidence, M. Štefánik la vice-présidence, tandis que E. Beneš en devenait le Secrétaire général. La France, puis les États-Unis et le Royaume-Uni reconnaissent ce Conseil national comme la représentation légitime des Tchèques et Slovaques.

Paris, Štefánik y est lui depuis déjà plus d'une dizaine d'années. En effet, s'il a étudié à partir de 1898 l'astronomie et les mathématiques à Prague - préférée à Budapest, pourtant la destination habituelle des étudiants de Bratislava, mais non slave alors que lui s'implique au contraire contre la politique de magyarisation forcée menée par Budapest depuis 1867, - Štefánik part pour la France en 1904, à 24 ans. Il travaille à l'observatoire astronomique de Meudon et dans ce cadre-là, il réalise sept expéditions en haut du Mont Blanc, parcourt de nombreux continents, participe au projet de chaîne de stations radio-télégraphiques destinée à relier toutes les colonies françaises. Il parvient à se constituer un important réseau de protecteurs et il fascine tout ceux qui le rencontrent. Il acquiert la nationalité française en 1912.

Il est donc une personnalité déjà reconnue pour ses travaux scientifiques et ses expéditions réussies lorsqu'éclate la guerre. Il demande à être incorporé dans l'Armée de l'air - il le sera en décembre 1914 - et est chargé en 1915 de la création du service météorologique de l'armée ; il devient général de l'armée française en 1918.

Masaryk, Štefánik et Beneš

Il n’est pas exagéré de dire que Milan Štefánik est un des pionniers du tchécoslovaquisme et il va mettre ses très nombreux contacts français au service de la cause tchécoslovaque. Edvard Beneš se trouve également à Paris, tandis que Masaryk est principalement à Londres où il enseigne. Avec ces trois-là - Beneš de Bohème, Masaryk de Moravie avec un père slovaque, et Štefánik le Slovaque - vont se cristalliser les aspirations à l'indépendance en un projet politique. Ce projet politique se concrétise en premier lieu par l'aspect militaire : mettre en place une légion tchécoslovaque pour combattre avec les Alliés contre les Empires centraux.

On dit alors "Ce que Masaryk pense, Beneš le dit et Štefánik le fait". La rencontre de Masaryk a eu beaucoup d'influence sur Štefánik. Avec Beneš, ils constituèrent pendant un certain temps un duo efficace. Beneš était l’arpenteur, Štefánik l’artiste. Il ouvre les portes à ses deux compagnons de combats politiques. Ainsi, il organise en février 1916 les premiers entretiens qui permirent à la cause tchécoslovaque de passer de la sphère de la propagande à celle de la politique.

 
Štefánik se voit confier la formation de cette légion tchécoslovaque. Une escadrille composée de volontaires tchèques et slovaques au sein de la Légion étrangère combat en Serbie dès 1915 et connaît une certaine célébrité médiatique, mais ce n'est encore qu'un début. Pour mettre sur pied la légion tchécoslovaque, Štefánik se rend notamment en Roumanie, dans les camps de prisonniers, et aux États-Unis où vivent de  nombreux émigrés (les parents d'Alexandre Dubček, l'homme du Printemps de Prague de 1968, par exemple, vivaient alors à Chicago). Trois à quatre mille volontaires s'engagent alors et de nombreuses contributions financières sont apportées. Le gouvernement français promet de participer à l'armement de ces hommes et le 19 décembre 1917, le corps d’armée tchécoslovaque indépendant au sein de l’Armée française est officiellement reconnu par le Président Poincarré et l’administration française. Ils combattent sur les fronts français (10 000 hommes dans les Vosges à l'été 1918), italien et russe.

À l'automne 1918, la concrétisation politique d'un État tchécoslovaque s'accélère. Le 18 octobre est rendu publique à Paris la déclaration sur l'indépendance de la Tchécoslovaquie, dite la déclaration de Washington, où se trouve alors Masaryk qui négocie avec le Président américain W. Wilson. Le 28 octobre, à Prague, les drapeaux tchécoslovaques sont hissés sur la place Wenceslas et le comité national proclame la (première) république tchécoslovaque, dont les frontières seront fixés par les Traités de paix de Saint-Germain (10 sept. 1919) et Trianon (4 juin 1920). Le 28 octobre est aujourd'hui férié dans les Républiques tchèque et slovaque en souvenir de cette proclamation.

4 mai 1919 - 4 mai 2009

Fin octobre 1918, Štefánik se trouve en Sibérie. La légion tchécoslovaque se trouve sur le front russe, engagée dans ce qui deviendra une guerre civile. C'est là qu'il apprend la proclamation du 28 octobre et qu'il est nommé Ministre de la Guerre dans le gouvernement provisoire dont Masaryk prend la tête, Beneš étant Ministre des Affaires étrangères.

À l'écoute de ses hommes et dans le cadre de ses nouvelles fonctions, il organise leur retour vers le nouvel État, dont les frontières ne sont pas encore déterminées. De retour d'une mission diplomatique en Italie, l'avion de l'armée italienne, un Caproni réputé à l’époque pour son manque de fiabilité, qui le ramène vers Bratislava ce 4 mai 1919 s'écrase à proximité de la ville. Tous les passagers meurent.

Une panne de moteur est à l'origine de l'accident. Mais depuis maintenant 90 années, certaines circonstances de l'accident n'étant pas pleinement éclaircies (contradictions entre les témoignages et les hypothèses techniques), un certain flou persiste. Il est vrai que les relations entre Štefánik d'une part et Masaryk et Beneš d'autre part se seraient dans les derniers mois tendues et la personnalité très charismatique d'un Milan Štefánik qui serait moins par monts et par vaux pouvait faire de l'ombre à certains. Une importante littérature a été consacrée à sa mort, les interprétations la concernant vont du silence pudique, en passant par le suicide  jusqu'à l’accusation portée contre les dirigeants tchèques et en particulier Beneš.

Ce voile qui persiste sur la mort tragique du général Štefánik et sur le rôle qu’il aurait joué dans la nouvelle Tchécoslovaquie, participe sans aucun doute au souvenir de cette personnalité forte et au véritable mythe qui s’est créé autour de lui, en particulier en Slovaquie. Scientifique la tête dans les étoiles, voyageur aventureux, homme de tête mettant sur pied une armée, diplomate et homme politique, à la fois slovaque, tchécoslovaque et français : Štefánik ne peut laisser indifférent.

Les autorités slovaques ont célébré ce 4 mai le 90e anniversaire de sa mort en disposant à nouveau une statue de Štefánik à Bratislava. Le régime communiste avait en effet rejeté cette personnalité et déboulonné sa statue dans les année 1950. La représentation choisie, la même que celle retirée par les communistes, est celle d'un Štefánik aventurier, en tenue d'aviateur. On en trouve deux autres répliques à Prague et à Paris. La nouvelle statue mesure pas moins de 7,50 mètres et posée sur un pied de 5 mètres de haut. Elle fait face au Danube, devant le nouveau bâtiment du théâtre national slovaque. Štefánik y retrouve la statue d'un lion, lui-même perché sur une colonne encore plus haute, lion qui symbolise les légions de l’armée tchécoslovaque à l’étranger.

On n'ose imaginer quelles proportions auront les célébrations qui dans dix ans fêteront le centenaire de la mort du héros (tchéco-)slovaque.

 
 
 
 
 
 
 
Pour aller plus loin :
 
 
 
 
 
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Sur le site de Nouvelle Europe 
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 Fiche-pays Slovaquie
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 Fiche-pays République tchèque
   
site20x20.png Sur Internet
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Présence des autorités françaises pour le 90e anniversaire de la mort de Štefánik
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Article de Radio Slovakia International : Mort Tragique de Milan Ratislav Štefánik
   
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À lire
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 A. Marès, Histoire des Tchèques et des Slovaques, Paris, Perrin, 2005
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F. Wehrlé, Le divorce tchéco-slovaque: vie et mort de la Tchécoslovaquie, 1918-1992, Paris, L'Harmattan, 1994

   
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À voir
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Le 25 mai 2009, à la Cité Internationale des Arts à Paris, avant-première française du film « Stefanik » en partenariat avec l’Institut culturel slovaque. Ce film devrait être disponible en dvd en septembre
Source photo : Ministère de la Défense
 

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