Le collectif AES+F : ce que les bébés monstres nous disent...

Par Béatrice Pipitone | 14 avril 2009

Pour citer cet article : Béatrice Pipitone, “Le collectif AES+F : ce que les bébés monstres nous disent...”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 14 avril 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/632, consulté le 19 juillet 2018

xxl_logostarjumper_jaune.jpgarticle.pngEn janvier, l'artiste tchèque David Cerny avait fait scandale en exposant une statue représentant des stéréotypes courants sur les pays européens. C'est une toute autre image des artistes et des cultures de la nouvelle Europe qu'expose la ville de Lille avec Europe XXL, un événement culturel regroupant plus de 500 expositions, spectacles et rencontres pour bousculer les clichés et rapprocher les peuples à travers l'expression artistique. Des artistes de toute l'Europe, des formes d'expression nouvelles dans des lieux inédits, l'alliance d'oeuvres et de reportages... le mélange semble plutôt réussi.

 

Europe XXL, voyage à travers les frontières invisibles... Les carnets culturels de la Nouvelle Europe à Lille : chaque semaine, focus sur une manifestation, un artiste, un pays. 

xxl_logostarjumper_jaune.jpgarticle.pngEn janvier, l'artiste tchèque David Cerny avait fait scandale en exposant une statue représentant des stéréotypes courants sur les pays européens. C'est une toute autre image des artistes et des cultures de la nouvelle Europe qu'expose la ville de Lille avec Europe XXL, un événement culturel regroupant plus de 500 expositions, spectacles et rencontres pour bousculer les clichés et rapprocher les peuples à travers l'expression artistique. Des artistes de toute l'Europe, des formes d'expression nouvelles dans des lieux inédits, l'alliance d'oeuvres et de reportages... le mélange semble plutôt réussi. 

La ville de Lille a choisi de présenter deux oeuvres du collectif russe AES+F : la célèbre vidéo "Last Riot" dans l'exposition Liquid Frontiers au Tri Postal et la série "Anges et Démons", une oeuvre créée spécialement pour l'exposition lilloise qui comporte plusieurs statues de bébés géants avec des queues, des écailles ou des crêtes de monstres exposés le long de la rue Faidherbe. Les deux oeuvres présentent une image originale - et semblable à bien des égards - de la condition de l'homme moderne et des incertitudes liées à notre avenir.  firstrider.jpg

 

Formé en 1987, le groupe AES se composait à l’origine de trois artistes moscovites venus du monde de l’architecture, Tatiana Arzamasova, Lev Evzovitch et Evgeny Svyatsky, et a été complété en 1995 par le photographe Vladimir Fridkes pour devenir l’actuel AES+F. Le collectif a déjà exposé plusieurs fois en France : à la Maison européenne de la Photographie à Paris en 2006, au Passage de Retz en 2008 et à Toulouse, mais il s’est surtout fait connaitre par la vidéo « Last Riot », présentée à la Biennale de Venise en 2007. Ces artistes utilisent des supports multimédias variés, tels que la photographie, la vidéo et la sculpture, et une grande partie de leur travail se focalise sur l’enfance et l’adolescence comme symboles de la société en mutation. 

 

 L'hypperréalisme virtuel de "Last Riot"

 

Le triptyque vidéo "Last Riot" alterne des scènes de combat présentées simultanément sur trois écrans, dans lesquels de jeunes adolescents androgynes et hyper-stylisés miment leur mise à mort respective dans une attitude hiératique, sans expression, avec un décor virtuel futuriste qui présente à la fois des références aux évolutions du monde contemporain (éoliennes, moulins, puits de pétrole, etc.) et des images apocalyptiques (lancement de missiles, destruction symbolique d'un train, d'un camion et d'un avion, etc.). Les Valkyries et le Götterdämmerung de Wagner, diffusés en fond, renforcent encore la vision apocalyptique présentée.  Techniquement, la vidéo est entièrement faite de photographies mélangées et d'un décor futuriste réalisé en images 3D ; rien n'est filmé. 

 

D'après le site Internet du groupe, la vidéo représenterait en fait un monde virtuel enfanté par le XXe siècle célébrant la fin de l'idéologie, de l'histoire et de l'éthique. Dans "Last Riot", la guerre réelle est stylisée comme un jeu vidéo et où les technologies transforment l'environnement en un paysage fantastique complètement artificiel : le temps est gelé, les sexes et les différences de peau sont unis dans un même combat les uns contre les autres, l'imagination la plus débridée est permise. Comme dans l'oeuvre Action Half Life, les héros de la dernière révolte ont pour seule identité l'agression contre eux-mêmes et contre les autres. Sur la plaque explicative à l'entrée de la salle de projection de l'exposition, on peut lire également que la vidéo représente les peurs communes relatives au futur et le résultat probable d'un monde transformé par des "monstres d'ignorance et de négligence" ainsi que l'incapacité de rêver l'avenir comme une utopie.

 

"Anges et Démons", des bébés pour le moins déroutants

 

En sortant du Tri Postal, le spectateur passe devant la gare des Flandres et longe la rue Faidherbe jusqu'à la Place du Théâtre en admirant la série "Anges et Démons". Tout le long de la rue sont exposés en effet les 13 statues de bébés, de six mètres de haut, pesant 1,5 tonnes chacun, qui ont été réalisés dans un atelier de Marquette-lez-Lille à partir d'une image 3D : cinq couples de jumeaux et "First Rider", le joyau de la série, une petite fille chevauchant un dinosaure. Leur structure en polystyrène est recouverte de vernis noir et les sculptures représentent les plis et rondeurs enfantines avec un réalisme saisissant.

 

Mais l'interprétation de l'oeuvre laisse perplexe aussi bien les journalistes que les Lillois, et c'est apparemment un parti-pris des artistes que de laisser l'interprétation libre. Certains évoquent des "ailes de monstres et des queues de dragons", d'autres des chauves-souris... Pour moi, ces bébés croisés avec des dinosaures évoquent à la fois les manipulations génétiques et l'évolution. Dans une interview accordée à France 3, Martine Aubry a aussi commenté les statues : "Aujourd'hui ça tombe bien, en plein milieu de la crise et tout ça. [...] On ne sait pas très bien si c'est le bien ou le mal, où ils vont... c'est un peu l'apocalypse... quel sera le monde de demain".

 
 

Et, en effet, dans la plupart des témoignages et des interviews reviennent deux idées : le bien et le mal deviennent indiscernables dans ces bébés à la fois rebondis et inquiétants et le mélange de dinosaures et de bébés évoque la temporalité et l'influence de l'histoire sur les événements à venir. Cette utilisation de l'enfance et de l'adolescence pour montrer la violence et l'ambivalence morale  n'est pas sans rappeler les images guerrières de "Last Riot" et les travaux précédents du collectif, en particulier l'oeuvre "Suspects" qui présentait les photographies de 14 jeunes filles, dont sept meurtrières et sept innocentes en associant le spectateur à la recherche des suspectes. De même, la façon dont les artistes évoquent la jeunesse de la civilisation et l'influence du passé et du présent sur les événements à venir à travers la pièce maîtresse, "First Rider", exposée en tout début de série, devant la gare Lille Flandres, complète et rappelle le triptyque vidéo "Last Riot". 

 

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À travers les expositions d'Europe XXL, le spectateur s'attend à trouver l'image des arts et cultures des pays de la nouvelle Europe mais en définitive, c'est une image universelle de la condition humaine à l'ère virtuelle qui domine dans les oeuvres du collectif AES+F comme dans de nombreuses autres oeuvres présentées. "Last Riot" et "Anges et Démons" présentent toutes deux l'enfance et l'adolescence comme l'incarnation d'un monde en mutation en même temps que l'espoir lié à notre capacité à tenir l'avenir entre nos mains et à changer l'orientation distopique de notre futur. On échappe finalement à la tentation de considérer ces oeuvres comme l'émanation d'une "Europe de l'Est" fantasmée, tant on est saisi par la similarité des codes esthétiques des oeuvres présentées avec les standards "occidentaux" de même que par la domination absolue de l'anglais, en dépit des tentatives pour construire une communauté sur et par-delà la diversité linguistique européenne. 

D'ailleurs, les Lillois ont confirmé d'eux-mêmes l'européanité des pratiques artistiques, sociales et culturelles lorsqu'ils ont placardé des dizaines de flyers sur les statues géantes durant les manifestations du mois de mars et repris à leur insu le thème de l'exposition Post-it City, qui montre comment, dans toute l'Europe, selon des formes variables, se retrouvent des pratiques similaires de réappropriation privée de l'espace public et des formes d'occupation ingénieuse de l'espace qui font voler en éclat les repères urbains habituels...

 

Pour allers plus loin :

site20x20.png Sur Internet
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Site officiel du collectif AES+F
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Site officiel de Lille 3000 et blog Europe XXL
   
video20x20.png À voir
 video10x10.png  France 3, reportage Des anges et démons à Lille pour l'Europe XXL

 

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