États baltes : élites locales contre « Américains » ?

Par Antoine Lanthony | 5 avril 2009

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “États baltes : élites locales contre « Américains » ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 5 avril 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/621, consulté le 17 juillet 2019

vvf_x130.jpgLes États baltes présentent au niveau européen de nombreuses particularités. Leurs élites ne font pas exception à la règle, puisque de soviétiques et relativement uniformes, celles-ci se sont diversifiées et sont aujourd’hui incarnées par trois groupes d’acteurs : l’élite ayant exercé des fonctions à l’époque soviétique ; l’élite née en URSS mais vierge de toute expérience à l’époque soviétique ; l’élite de retour d’exil.

vvf.jpgLes États baltes présentent au niveau européen de nombreuses particularités. Leurs élites ne font pas exception à la règle, puisque de soviétiques et relativement uniformes, celles-ci se sont diversifiées et sont aujourd’hui incarnées par trois groupes d’acteurs : l’élite ayant exercé des fonctions à l’époque soviétique ; l’élite née en URSS mais vierge de toute expérience à l’époque soviétique ; l’élite de retour d’exil.

L’élite issue du moule soviétique 

Lors de l’indépendance des États baltes, toutes les élites étaient issues du moule soviétique. Variaient cependant leur degré d’allégeance (de collaborateur zélé à dissident) au système soviétique, leur ferveur vis-à-vis de la nouvelle indépendance, et, dans le cas de la Lettonie et de l’Estonie, leur attitude à propos des questions de citoyenneté et de la minorité russophone.

Malgré de nombreux changements dans la composition de l’élite politique au pouvoir, une certaine continuité a existé, preuve que la transition fut relativement complexe : ainsi Anatolijs Gorbunovs, dernier Président du Soviet suprême de Lettonie et grand artisan de l’indépendance, a conservé la tête de l’État letton jusqu’en juillet 1993 et est resté un homme politique de premier plan, tandis que l’ancien communiste Algirdas Brazauskas est devenu chef de l’Etat lituanien en novembre 1992. Néanmoins, malgré le cas lituanien (à rapprocher de la situation polonaise avec l'élection d'Alexander Kwasniewski en 1995), l’élite issue du modèle soviétique a rapidement été marginalisée dans la sphère politique des États baltes, fruit notamment des choix radicaux de politique étrangère qui pouvaient difficilement être menés par les hommes du passé.  

L'éloignement de la sphère politique n’a cependant pas sonné le glas de l’élite soviétique, qui s’est pour partie reconvertie dans le domaine économique, plus particulièrement dans le secteur financier, dans les transports et dans l'énergie. Conjuguée à la loi sur la citoyenneté restreignant en Estonie et en Lettonie l’accès à la citoyenneté de la plupart des russophones, cette reconversion de nombreux cadres de l’ancien régime soviétique (parmi eux de nombreux russophones) a eu un impact durable en Lettonie où elle a en quelques sortes participé de la segmentation des activités en fonction des origines ethno-linguistiques de la population. L’élite lettophone est ainsi très majoritaire en politique alors que l’élite russophone est davantage présente dans le monde des affaires, à l’instar des fondateurs de la banque Parex Valery Kargin et Viktor Krasovitsky ou de la banque Rietumu Leonid Esterkin et Arkady Suharenko. Néanmoins, il s’agit ici plus de tendances que de clivages réels dans le domaine économique. Ainsi, l’oligarque letton Aivars Lembergs a été élu maire de la ville portuaire de Ventspils en 1988 avant de bâtir un empire de dimension locale mêlant hydrocarbures, transports, médias et politique (orientation agrarienne et écologique), seulement remis en cause en 2007 suite à des démêlés judicaires.

Les exilés de retour au pays 

L’indépendance a été l’occasion pour de nombreux exilés ou enfants d’exilés de rentrer au pays et d’y apporter ainsi leur contribution. Souvent opposants de longue date au régime soviétique, parlant rarement le russe et arrivant dans des pays qu’ils connaissaient peu, ils ont été présentés parfois comme les « Américains » (ils provenaient en effet majoritairement des États-Unis, mais aussi du Canada, du Royaume-Uni, d’Allemagne ou de Scandinavie) et se sont massivement investis dans le domaine politique au détriment de la sphère économique. Leur apport s’est notamment fait sentir dans l’orientation internationale des États baltes. Les « Américains » ont en effet pesé de tout leur poids en faveur d’un rapprochement rapide avec l’UE, mais surtout avec l’OTAN. Prenant appui sur les grandes fondations américaines, ils ont également influencé l’agenda et les priorités intérieures dans des domaines comme la lutte contre la corruption ou les droits de l’homme.

Alors que les premiers dirigeants des États baltes indépendants étaient issus de l’URSS, la situation s’est ensuite inversée. À la faveur des calendriers électoraux, entre octobre 2006 et juillet 2007, les trois Présidents baltes étaient même simultanément trois exilés : la Lettone Vaira Vike-Freiberga ayant passé la majeure partie de sa vie au Canada, tandis que l’Estonien Toomas Hendrik Ilves et le Lituanien Valdas Adamkus ont longuement vécu aux États-Unis.  

Au-delà de ces postes honorifiques, le poids des exilés s’est surtout fait sentir  dans les années 1990 et au début des années 2000. Même si deux d’entre eux, en Estonie et en Lituanie, sont encore Présidents, leur influence s’est atténuée dans les États baltes, notamment en Lettonie, où le retrait de la vie politique (peut-être provisoire) de Vaira Vike-Freiberga en 2007 après son second mandat de Présidente a été le signe le plus marquant de l’affaiblissement de l’influence des exilés au profit d’autres hommes et femmes, représentant une troisième catégorie de l’élite balte : née en URSS mais sans avoir exercé de fonction à l’époque soviétique.

La nouvelle élite autochtone  

Possédant, contrairement à une partie des élites de retour d’exil, une connaissance réelle et non fantasmée de leurs pays respectifs, ces hommes et femmes nés en URSS et ayant grandi pour partie dans des États baltes indépendants tout en effectuant souvent une partie de leur cursus universitaire à l’étranger ont vécu la transition de l’intérieur et ont aspiré à prendre rapidement des responsabilités.

Cette élite autochtone, la seule qui soit réellement nouvelle et dont aucun membre n’est âgé de plus de quarante ans, présente cependant une certaine diversité. Une majeure partie d’entre eux, déjà au pouvoir dans les ministères et les entreprises, notamment en Estonie où une grande place a été accordée à la jeunesse dans le monde politique et économique, est profondément inspirée par ses voisins nordiques et par le modèle libéral anglo-saxon et tourne le dos à l’ex-URSS. Urmas Paet, Ministre estonien des Affaires étrangères né en 1974 et parlant couramment cinq langues, est l’archétype de cette nouvelle élite.  

Au contraire, une autre partie de cette nouvelle élite semble vouloir profiter des atouts des États baltes (position géographique, compétences linguistiques…). Sans renier l’ancrage euro-atlantique réalisé, ils sont plus enclins à voir en la Russie et en l’ensemble des États d’ex-URSS des partenaires économiques et des États avec lesquels de bonnes relations sont nécessaires, adoptant ainsi une approche plus réaliste de la situation. Ainars Slesers, né en 1970 et longtemps Ministre letton des transports, est pour sa part représentatif de ce groupe.

Ces deux tendances, qui s’opposent parfois mais se complètent également, permettent à cette nouvelle génération d’émerger rapidement dans les États baltes. Les prochaines élections européennes les amèneront peut-être à siéger au Parlement européen, eux qui ont déjà, pour certains, fait sinon leurs preuves, du moins leurs armes, au niveau national.   

 

Pour aller plus loin 

 

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