L'Europe, un continent migrant ?

Par Philippe Perchoc | 31 janvier 2009

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “L'Europe, un continent migrant ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 31 janvier 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/595, consulté le 27 juillet 2017

sky_and_sand.jpgMigro-fiction. C'est l'histoire d'une jeune fille qui rencontre, sur la plage de Sour (Tyr) au Liban, un taureau. Histoire absurde ?  Bien moins absurde que le récit de sa tentative de le rendre à son propriétaire...

Sur un chemin mille fois parcouru sur la longue plage de Sour, la jeune femme n'en croit pas ses yeux quand se dessine au loin la silhouette d'un taureau, marchant le long de l'eau comme si tout était absolument normal. Elle se retourne, regarde autour d'elle, croit à une blague, mais personne d'autre qu'elle et le bovin sur cette plage à cette heure tardive. Bizarre. Elle décide de le conduire à la maison familiale en se disant qu'après tout, si elle n'en retrouve pas le propriétaire, elle pourra bien le vendre au marché local. Une bonne bête comme cela, dans une région ravagée régulièrement par la guerre, c'est une excellente affaire.
Arrivée à la maison, elle court expliquer à son père, un notable, la rencontre bien étrange qu'elle vient de faire et ils conviennent de parquer l'animal dans le garage, à côté du 4x4 familial. Mais la soirée se passe mal, elle est de mauvaise humeur, obsédée par l'animal, elle veut savoir.

Deux heure du matin, la voilà debout. En robe de chambre, la jeune fille retourne au garage avec une lampe de poche pour tenter d'en savoir plus. Sur chaque oreille de l'animal, une boucle plastique couleur saumon, avec 10 chiffres précédés de deux lettres et suivies par un code barre. Tout ceci ne ressemble pas à ce qu'on fait au Liban. Ayant noté la succession de chiffres sur sa main, elle court dans sa chambre et découvre sur Internet que cet imbroglio numérique correspond à un numéro d'identification de la bête mis en place par la directive 64/432/CEE et que cette dernière est enregistrée en Grèce.
Loin d'apporter des réponses à ses questions, cette enquête nocturne l'empêcha de dormir le reste de la nuit.
Elle se leva avec une ferme conviction : le propriétaire était le seul à savoir comment cette bête s'était retrouvée là ! Elle décida d'aller voir le consulat de Grèce, de leur expliquer toute son histoire et de renvoyer l'animal dans son pays. Mais pas besoin d'expliquer à Papa, il ne comprendrait pas. Elle appela son cousin Abdel qui a une grande fourgonnette et, une fois l'animal dedans, ils partirent pour Beyrouth.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À l'arrivée au consulat, ce fut la consternation : il y avait au moins quatre heures de queue ! Notre amie attendit donc, tantôt debout près de son taureau, tantôt assise, sous le regard médusé des badauds. Quand vint son tour, elle demande à Abdel de jeter un œil sur leur compagnon d'infortune pendant qu'elle expliquerait tout aux fonctionnaires helléniques.

- Bonjour Mademoiselle.
- Bonjour. Alors, j'ai trouvé un taureau sur la plage qui semble avoir un numéro d'identification grec et doit provenir d'une exploitation de votre pays. Le numéro est inscrit sur ma main, regardez ! Pouvez-vous regarder dans le registre national d'identification bovine mise en place par l'Union européenne. J'ai lu sur Internet « la filière bovine fait l'objet d'une législation spécifique qui impose une identification individuelle des animaux ainsi que la traçabilité complète de la viande qui en est issue, depuis l'étable jusqu'à la table (cf. Règlement (CE) n°1760/2000 établissant un système d'identification et d'enregistrement des bovins et concernant l'étiquetage de la viande bovine et des produits à base de viande bovine) ».

La fonctionnaire la regarda, totalement médusée.
-    Mais vous voulez un visa ?
-    Non, je veux rendre le taureau, trouvé sur la plage de Sour, à son propriétaire.
-    Alors, désolé, je ne peux rien pour vous. Si vous voulez des informations sur la réglementation sanitaire relative à l'importation de bovins dans l'Union européenne, il faut vous adresser à la mission économique. Ils vous expliqueront tout sur la traçabilité, la réglementation relative à la fièvre aphteuse. Mais si vous ne voulez pas de visas ... Suivant !

Elle comprit alors qu'il valait mieux jouer le jeu de la fonctionnaire et elle l'interrompit :
-    Si, si, je veux un visa !
-    Alors voici la liste des papiers. Mais pour les bovins, c'est plus compliqué il faut aller voir la mission éco ...
-    Je sais, je sais ! La fièvre bovine folle et les aphtes, je sais.

Et elle partit. Elle raconta tout à Abdel et lui montra la liste des papiers. Ce dernier siffla bruyamment en voyant la longueur de la liste et demanda, inquiet :
-    Tu ne vas quand même pas le faire ?
-    Si si ... Enfin, je crois.

Après tout, c'était simple, il fallait : « une demande de visa dûment remplie, deux photos d'identité identiques, en couleur, sur fond clair, de face (3,5 x 4,5cm), un passeport original dont la validité doit être supérieure à 3 mois/6 mois après le retour prévu + passeports précédents, une photocopie du/des passeport(s) et visas précédents (Schengen, États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Suisse), une assurance voyage valable pour les États Schengen avec une couverture minimale de € 30.000 (traitement médical, admission d'urgence à l'hôpital, rapatriement) ». Et bien sûr, il fallait résoudre l'épineuse question du but de sa visite : voir des amis ? Non. Voyage d'affaires ? Pas si sûr : le retour de bovin fugueur était-il un motif de « voyage d'affaires » ?

De retour à la maison, après avoir longuement réfléchi, elle se dit que la solution du visa était trop compliquée. D'autant plus qu'elle sentait qu'il serait difficile de faire voyager son animal en « classe éco ». Non, il valait mieux le vendre.
Le lendemain matin, la voilà partie pour le marché, mais à mi-parcours, elle fit demi-tour, non, elle n'avait pas le courage de vendre l'aventure de sa vie.
Elle convoqua Abdel. Elle aimait bien jouer à la princesse. Elle lui déclara avec emphase : « Abdel, nous allons aller rendre le taureau à son légitime propriétaire ». Il s'indigna. Il protesta. Elle insista. C'était décidé. Abdel devait se charger de tout et elle se chargerait du reste.
Il partit sur le port pour sonder des pêcheurs de sa connaissance, mais l'aventure ne tentait personne. Trop dangereuse. Et encore, il n'avait pas évoqué le bovin clandestin. Au final, il négocia avec un parent éloigné qui avait déjà accomplit le passage une fois sur son petit chalutier. Il proposa de les conduire à Rhodes pour 15 000 euros.
Abdel tenta de convaincre sa cousine que c'était terminé et qu'il valait mieux vendre la bête. Elle convainquit les deux hommes, à l'inverse, que le propriétaire les paierait bien. Après tout, il aurait retrouvé un animal qu'il pensait à jamais perdu !

Ils embarquèrent trois jours plus tard, en pleine nuit. L'installation du taureau dans la cale fut très laborieuse. Au petit matin, elle monta sur le pont, totalement insouciante. Son père serait fou de rage, mais l'argent du taureau pourrait être présenté comme une bonne affaire. Enfin, pensait-elle.

Le lendemain matin, Rhodes était en vue. Mais à l'arrière du bateau apparu une vedette des gardes-côtes grecs. Abdul et elle se réfugièrent dans la cale, serrés contre l'animal, tétanisés par la peur. Dix minutes plus tard, ils entendirent les Grecs parler en anglais au capitaine :
-    Monsieur, vous êtes dans les eaux territoriales de la République de Grèce, il est interdit de pêcher ici. Nous allons fouiller vos cales et si une infraction est constatée, nous devrons peut-être saisir le navire. Qu'avez-vous à déclarer ?
-    Rien. Enfin si, je ne pêchais pas, j'accompagnais deux amis.
-    Des amis qui voulaient pénétrer illégalement en Europe ? Ils sont où, dans la cale ? Seulement deux ? Vous avez intérêt à coopérer !
-    Ils ne sont pas seuls ...
-    Ah ah ! Combien d'autres ?
-    Un seul ...
-    Un homme ? une femme ?
-    Un taureau ...

Le garde-côte le regarde longuement, suspicieux. Ils descendirent dans la cale et découvrirent les trois passagers. Le brigadier décida de les conduire au port pour éclaircir cette affaire de bovin clandestin. Les trois Libanais furent placés en camp de rétention, le bovin fut laissé dans la cour du poste de police. On ne savait pas trop quoi en faire.
Deux jours plus tard, nos trois amis furent conduits devant un juge et la sentence tomba :

-    Mademoiselle Europe, vous êtes reconnue coupable de tentative d'importation de bovin sur le territoire de la République de Grèce en violation de la loi nationale sur les importations et la traçabilité de la viande sur pieds. Par ailleurs, vous êtes reconnue coupable de tentative d'entrée illégale sur le territoire de la République de Grèce. En vertu de la loi, je prononce donc votre reconduite à la frontière immédiate.

Europe chassée de l'Union européenne 2500 ans plus tard ? C'est possible, mais est-ce souhaitable ?

Dans le dossier, ce mois-ci

Illustration : Cuellar, Jose Maria, Sky and sand. (2006, accédé le 31 janvier 2009)

 

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