Après le Rideau de fer, un Rideau vert pour l’Europe

Par Virginie Lamotte | 21 janvier 2009

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Après le Rideau de fer, un Rideau vert pour l’Europe”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 21 janvier 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/582, consulté le 14 novembre 2018
article.pnggreen_belt.jpgLes plus de quarante ans de division que l’Europe a connu ont laissé de profondes traces dans l’esprit des Européens, mais également des traces physiques sur notre environnement naturel. Le Rideau de fer ne fut pas qu’une simple expression, c’était une séparation géographique concrète entre le bloc occidental et le bloc soviétique et cet espace s’est à sa façon adapté à cet environnement politique hostile. Aujourd'hui, un projet tend à transformer ce long corridor en réserve naturelle européenne.
article.pngeuropean_green_belt.jpgLes plus de quarante ans de division que l’Europe a connu ont laissé de profondes traces dans l’esprit des Européens, mais également des traces physiques sur notre environnement naturel. Le Rideau de fer ne fut pas qu’une simple expression, c’était une séparation géographique concrète entre le bloc occidental et le bloc soviétique et cet espace s’est à sa façon adapté à cet environnement politique hostile. Aujourd'hui, un projet tend à transformer ce long corridor en réserve naturelle européenne.

Un espace fragile et fragilisé

Les Européens analysent et analyseront pour longtemps encore cette époque tragique, mais force est de constater que la nature ne s’en est pas remise non plus. Deux conceptions idéologiques, deux conceptions de la vie, la nature l’a elle aussi ressenti, tant et si bien qu’autour de cette ligne de démarcation, elle s’est adaptée à la division : faune et flore ont elles aussi vécu la guerre froide.

Dans cet espace longtemps ignoré et délaissé, ce no man’s land européen, une vie sauvage s’est développée avec son rythme, à l’abri des regards. Depuis la chute du mur de Berlin, de nombreux yeux se posent sur cet espace et entreprennent de le préserver d’une urbanisation sauvage, d’un développement arbitraire des activités économiques et industrielles et d’un tourisme irréfléchi. À la veille de la révision du protocole de Kyoto lors du prochain grand sommet de Copenhague à la fin de l’année, la question de la préservation de la biodiversité dans le cadre du réchauffement climatique se pose aussi.

Ce nouvel (inter)espace de vie sauvage à redécouvrir, entre Est et Ouest, connaît aujourd’hui un renouveau, et symbolise à sa façon une autre réunification de l’Europe : la zone de l’ancien Rideau de fer est en train d’être classée réserve naturelle. Ce projet, appelé « Ceinture verte », tendra ainsi la main à toutes les parties, de la Laponie finno-russe au delta du Danube en passant à travers ces miradors qui avaient divisé l’Allemagne et coupé du reste de l’Europe la Slovénie, la Hongrie et les futures Républiques tchèque et slovaque, soit des milliers de kilomètres que s'est approprié cet interstice d’Europe.

La nature ne connaît pas les frontières politiques, les animaux et les pollens les traversent quotidiennement sans s’en rendre compte. Dès que l’homme pose sa marque quelque part, la nature doit s’adapter à ces changements, mais dès que l’homme repart, elle reprend également ses droits, quel que soit l’état où elle aura été laissée. Ainsi dans une zone transfrontalière, militarisée, avec des industries délabrées, des maisons à moitié détruites par la guerre et laissées à l’abandon, des milliers d'espèces animales et végétales se sont installées et ont apprivoisé cet environnement. On en recense beaucoup comme étant des espèces en danger.

La « Ceinture verte » est découpée en trois espaces et un contexte particulier s’applique à chacun d’eux : Europe centrale, Europe du Sud-Est et Fennoscandie-pays baltes. Pour l’Europe centrale, elle marque une ancienne frontière intérieure d’un pays, l’Allemagne, pays divisé durant la guerre froide et qui peine encore aujourd'hui à se réunifier. Le Danube tient par ailleurs une place toute particulière ; le fleuve traversant toute la région a été laissé comme tel durant la guerre froide, les échanges quasiment rompus. Tout va extrêmement vite depuis 1989 : accroissement des échanges, modernisation des industries et de l’agriculture, mobilité des personnes, intensification du tourisme et, depuis 2004, l'intégration de ces pays à l’Union européenne. Tout cela constitue une menace pour cet environnement si ce développement n’est pas pensé en tenant compte des considérations propres à cette biodiversité particulière.

Descendant le long de l’ancienne frontière yougoslave jusqu’à la Grèce et la mer Noire, la « Ceinture verte » entoure en outre l’Albanie, qui était isolée durant la guerre froide. Cet espace balkanique est extrêmement diversifié du point de vue géographique : plaines, montagnes et lacs la parcourent. La côte et le réseau fluvial de la région sont également aux cœur de toutes les attentions. Par ailleurs, les sols et les ressources naturelles sont surutilisées, ce qui n’est pas sans éveiller les craintes des ONG environnementales qui sont peu écoutées par les autorités publiques, car pour le moment peu de moyens sont consacrés à la protection de la nature.

L’espace de la Fennoscandie-pays baltes est différent des deux autres. En effet, il y a d’une part la frontière russo-norvégienne et russo-finlandaise et d’autre part les pays baltes, où le Rideau de fer passait par la mer Baltique, cette zone ayant été hautement militarisée. La frontière finno-russe est assez particulière, puisqu’un large couloir la parcourt en plein milieu de la forêt et les habitants ont longtemps vécu en ayant quasiment aucun contact jusqu'à la fin de la guerre froide. 50% de la flore de ces très vieilles forêts est classée comme étant en danger, les animaux ont été repoussés par le développement urbain irréfléchi et les côtes baltes sont à nettoyer et dépolluer.

Une initiative transeuropéenne pour préserver cet espace

Associant États, collectivités, ONG et centres de recherche des pays concernés autour des institutions européennes, la « Ceinture verte » transcende ainsi toutes ces frontières afin de réhabiliter cet espace long de plus de 8 500 kilomètres. Elle reliera ainsi des réserves et des parcs naturels dans une zone transfrontière protégée. Aujourd’hui composée de 3 272 sites répertoriés, elle intégrera également des zones actuellement non protégées.

Derrière tout cela, le but est également d’aboutir à une harmonisation européenne en matière de protection transfrontalière des zones protégées et d’intégrer les activités humaines au sein de cet environnement délicat. De nombreux outils existent aujourd'hui et la législation est extrêmement diverse, mais elle a besoin de se fondre dans un seul et même programme de référence. La « Ceinture verte » utilise ainsi les ressorts du réseau Emerald (1998) né dans le cadre de la Convention relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe (ou Convention de Berne, 1982) du Conseil de l'Europe, dont Natura 2000 et des instruments comme la directive européenne "Habitats" ont découlé. Elle s’appuie également sur la Convention sur la diversité biologique, signée en 1992, qui vise à la promotion du développement durable.

Au-delà des aspects environnentaux immédiats, il y a en outre des intérêts économiques, la recherche d'un modèle de développement basé sur la protection de l’environnement, avec notamment le soutien du développement durable local des activités humaines et de l'éco-tourisme.

Le projet est coordonné par le bureau bruxellois de l’IUCN (International Union for Conservation of Nature – Union internationale pour la conservation de la nature) et mis en œuvre par des secrétariats locaux. Le projet a officiellement été lancé en septembre 2004 lors d’une réunion d’experts et de représentants nationaux dans le parc national de Fertö-Hanság en Hongrie. La symbolique de ce choix est grande, puisque c’est également là que le Rideau de fer s’ouvrit pour la première fois en 1989.

C’est dès 1989 que des préoccupations sont apparues et que l’ONG allemande BUND s'est penchée sur la question. Le projet commence à prendre forme lors de la première rencontre germano-tchèque qui donne également naissance à l’expression « Green Belt – Ceinture verte ». Dans les Balkans, des initiatives apparaissent dès 1990 grâce à l’action de l’ONG Euronatur. En 2005, la Ceinture verte d’Europe centrale se formalise et une coopération concertée dans la région, visant à échanger bonnes pratiques et expériences, se met en place dans le Sud-Est européen. La question est discutée plus tardivement dans le Nord entre les autorités finlandaises, allemandes, norvégiennes et russes (1995). Elle prend un nouvel élan en 2006, avec l'association des pays baltes.

Des actions concrètes sur le terrain

Cette coopération entre les États aboutit à des projets transeuropéens tels que la création d’une base de données communes de recensement géographique pour la conservation et le développement de la « Ceinture verte ». Une fois terminée, elle permettra de recentrer les projets, les échanges d’informations, les mises à jour scientifiques, de travailler ensemble sur des publications et sur la valorisation des actions. Le programme INTERREG intervient également: il permet d’associer des États non membres de l’Union européenne, comme le montre le projet de l’INTERREG IIIB CADSES (Central, Adriatic, Danubian and South-Eastern European Space) de « protection et de valorisation de l’habitat naturel en Europe », qui associe protection de l’habitat et développement économique, éco-tourisme, recherches scientifiques et coopération régionale.

Dans le triangle Albanie-Monténégro-Macédoine, c’est un programme autour de la sauvegarde du lynx des Balkans qui est mis en œuvre par les autorités nationales, en collaboration très étroite avec les ONG. Des programmes similaires ont été mis en place pour les loups et les ours. En 2008, un projet entre l’Albanie, la Macédoine et le Kosovo est né pour associer protection de l’environnement et consolidation de la paix à travers des enjeux environnementaux d’ampleur transfrontalière et nécessitant la collaboration active de chacun. La nature a été ces dernières décennies mise à rude épreuve avec les différentes guerres qu’a connues la région. En plus des acteurs traditionnels, les militaires et les institutions de police et de douane se joignent au projet.

Au niveau plus local, l’information des citoyens sur la biodiversité et le soutien aux coopérations transfrontalières sont au centre des projets. On peut citer ici le projet autour de la Stara Planina entre la Bulgarie et la Serbie pour un développement durable de l’économie locale et l’adoption de la Convention sur la biodiversité et une meilleure gestion des ressources naturelles. Grâce à cette initiative, des contacts reprennent dans cette région après une longue interruption. Le long de la frontière austro-slovène, ce sont les routes et les chemins qui ont été aménagés avec des bornes d’informations afin de sensibiliser le public et les marcheurs. Le symbole de la séparation entre États a ainsi été transformé en symbole de coopération.

Au-delà des questions de frontières, multiples concernant l’espace européen et cet espace en particulier (frontières de l’Union européenne, frontières Schengen, frontières historiques qui ne se sont stabilisées que récemment et d’autres encore disputées), c’est une préoccupation collective sincère qui est à l’oeuvre sur la « Ceinture verte » pour abolir les dernières traces de l’oppression passée du cordon sanitaire soviétique. La symbolique de ce projet est par conséquent loin d’être négligeable : le Rideau de fer marqua physiquement la guerre froide et la séparation des Européens. Les barbelés tombés font désormais place à une coopération des Européens pour préserver cet espace qui les a martyrisés pendant plus de quarante ans.

 
 
 
 
 
 
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Sur Internet
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Le portail du projet de « Ceinture verte / European Green Belt » (en anglais)
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Du rideau de fer à la ceinture verte, article du 10 juin 2008 d’Allan Hall de The Independant, sur Courrier international
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Derrière le Mur, la nature, article d’Adrien Murris sur Café Babel
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Portail de la partie Europe centrale de la Ceinture verte
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Pôle Europe de l’IUCN
Source image : logo de "European Green Belt"

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