Europeana ou l'Europe en pixels

Par Liza Belozerova | 14 décembre 2008

Pour citer cet article : Liza Belozerova, “Europeana ou l'Europe en pixels”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 14 décembre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/563, consulté le 17 juillet 2019

europeana1.jpgarticle.pngLe jour de son ouverture, le 20 novembre, le portail d'Europeana, la bibliothèque numérique européenne, s'est écroulé sous le poids du nombre de connexions, montrant ainsi l'intérêt des Européens envers leur culture. En attendant sa réouverture, c'est l'occasion de se pencher sur ce que ce quartier général numérique de la  culture peut apporter à l'esprit européen.

europeana1.jpgarticle.pngLe jour de son ouverture, le 20 novembre, le portail d'Europeana, la bibliothèque numérique européenne, s'est écroulé sous le poids du nombre de connexions, montrant ainsi l'intérêt des Européens envers leur culture. En attendant sa réouverture, c'est l'occasion de se pencher sur ce que ce quartier général numérique de la  culture peut apporter à l'esprit européen.

Depuis sa création, l'Europe a mis en place des quartiers généraux pour son appareil administratif sophistiqué, ornés de rangées étroites de drapeaux multicolores, qui glorifient la diversité européenne.  Mais y a-t-il beaucoup d'Européens qui s'identifient à ces micro-univers européens où ils envoient leurs représentants politiques ? Le lieu culturel auquel  chacun  peut  s'identifier à  Vingt-sept demeure toujours imaginaire. Plus les frontières de l'Union s'étirent, plus nous avons du mal à avoir une vision commune de la culture et de la mémoire. À la question posée par  Daniel Desesquelle au début de  son émission Carrefour de l'Europe sur RFI « qu'est-ce qu'il y a de commun entre un Portugais et un Letton ? », la réponse reste toujours « il faut continuer à chercher ».

Mais comment chercher des réponses sans dialogue libre et actif entre les citoyens européens autour de faits culturels partagés (ou pas) ? Ce lieu de dialogue culturel est en construction depuis plusieurs années. Aujourd'hui plus que jamais, nous sommes proches de sa mise en pratique avec  la création du portail d'une bibliothèque numérique européenne intitulé Europeana. Ses créateurs cherchent non seulement à organiser et faciliter l'accès aux objets de la culture européenne (tableaux, livres, essais, sons, etc.) en format numérique, mais aussi à tisser des liens entre eux en proposant aux citoyens européens une possibilité de participation et de débat.

Pour éviter le principe de fourre-tout où les objets se perdent facilement dans les profondeurs du réseau et deviennent difficiles à trouver par le moteur de recherches, les créateurs d'Europeana veulent organiser cette multitude d'objets d'art sur deux niveaux. D'abord selon le système des meta-tags attribués par  les institutions culturelles (musées, archives et bibliothèques) qui fournissent le contenu, et ensuite selon les tags et les liens que le public pourra ajouter librement sur ces objets. 

À la base, Europeana ne propose que du contenu « cru » sous forme d'images, de sons et de textes sans aucune tentative d'interprétation à part le fil historique. C'est le contenu que les utilisateurs pourront s'approprier, commenter, réutiliser dans leurs publications ou sur leurs sites et enfin établir des liens entre les objets. Cela sera une balade d'une œuvre à une autre, donc d'un pays à un autre en suivant des fils logiques tissés par la communauté européenne elle-même.

Selon Jonathan Purday, le porte parole d'Europeana basé à la Koninklijke Bibliotheek à la Haye, « Les tags descriptifs que les gens poseront vont être plus liés aux intérêts des gens et à ce qui se passe dans le monde contemporain, contrairement à ce que proposent les standards carrés de  la meta-data des  catalogues des bibliothèques ou des musées. Avec l'augmentation de l'engagement des utilisateurs et le nombre de tags posés, la source deviendra plus riche ».

Pour l'instant, la mise en pratique des tags publics reste problématique. Les organisateurs veulent mettre en valeur la distinction entre les tags validés par les institutions culturelles et les tags publics avec peu de modération de ces derniers. À la question des tags incorrects ou liés aux interprétations historiques contestables, ils n'ont pas encore trouvé de réponse. « On sait que nous devons être engagés avec l'information. Mais pour l'instant nous ne pouvons pas dire comment » explique M. Purday.

À l'origine, la bibliothèque numérique européenne n'était pas en fait un désir de création d'un réseau intellectuel autour du patrimoine européen. Le coup de semonce fut l'article de Jean-Noel Jeanneney, directeur de la BNF, publié dans Le Monde en janvier 2005 intitulé « Quand Google défie l'Europe ». Dans ce manifeste, qui a donné ensuite naissance à un livre, l'auteur met en garde les autorités européennes contre la propagation de l'interprétation anglo-saxonne de l'histoire représentée par le géant américain de la bibliothèque numérique Google Library Project.

Inspiré par ce texte, Jacques Chirac a fait appel aux institutions européennes avec cinq autres chefs d'États européens (Espagne, Allemagne, Pologne et Hongrie) qui ont rejoint la cause commune de la bibliothèque numérique. Vingt-trois bibliothèques ont ensuite embrassé l'initiative de la BNF à organiser le patrimoine numérique européen dont les contours ont été concrétisés en automne 2005 dans la communication de la Commission « i2010 : Bibliothèque numérique ».

En 2007 a été créé le European Digital Library Foundation qui  a pour but de donner une base juridique à la coopération entre les archives, les musées et les bibliothèques européennes. Et la Commission a finalement adopté le communiqué sur le patrimoine culturel et scientifique européen « à portée de clic ».

Étonnement, l'appareil de gestion d'Europeana n'est qu'un modeste bureau de sept personnes basé à la Koninklijke Bibliotheek à la Haye qui gèrent ensemble le site Web et organisent la meta-data des musées, des archives et des bibliothèques européennes qui fournissent le contenu. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le rôle d'Europeana n'est pas d'être une base de données, mais un point de liaison entre les collections numérisées de ces institutions culturelles européennes. Donc, la majorité du travail préparatoire est fait par chaque institution, qui organisent leurs collections numérisées selon les standards de la meta-data d'Europeana qui à son tour récolte cette information et la rend accessible sur le site Web centralisé.  

Jonathan Purday explique qu'en premier lieu leur but est de rendre accessible le  contenu déjà numérisé. L'équipe d'Europeana n'est pas impliquée dans  la stratégie de la numérisation. C'est la Commission européenne,  et notamment l'équipe de Viviane Reding, responsable de la Société de l'information et des Médias, qui s'occupe du cadre et de la stratégie de la numérisation sous l'initiative des Bibliothèques numériques.

Dans la réalisation du rêve européen d'un lieu culturel commun, la Commission a la tâche la plus lourde ; le patrimoine européen dans le cyber-espace paraît aussi coûteux et aussi  dur à organiser que dans l'espace physique. Le 20 novembre 2008, Europeana a été brièvement ouverte avec 2 millions d'objets accessibles en ligne alors que la Commission a prévu de numériser d'ici 2010 6 millions d'objets. Les frais de numérisation à l'envergure européenne sont estimés à  225 millions d'euros, mais c'est loin d'être le seul défi. Un des plus grands problèmes de la bibliothèque numérique est la question des droits d'auteurs qui n'est toujours pas résolue. Pour l'instant toutes les œuvres disponibles en libre consultation sur le site d'Europeana seront antérieures au XXe siècle.

Et comme toujours au sein de l'Union, l'organisation et la coopération entre les pays deviennent les pierres d'achoppement de toute activité. Bien avant le lancement de l'idée commune de la numérisation, des bibliothèques et des musées en Europe ont entamé des projets individuels de la numérisation  de leurs collections. Donc, il faut rendre compatible les objets qui sont déjà numérisés et créer un système organisé pour la suite de la numérisation du patrimoine européen pour éviter la duplication des efforts. La Commission doit créer le cadre qui permettra de ne pas dupliquer l'effort mais à « ajouter de la valeur » en numérisant des objets correspondants. « C'est ce que l'on veut voir dans le monde idéal. Mais je pense que cela va être beaucoup plus décousu que ça » remarque Monsieur Purday.

En guise de développement, Europeana prévoit des coopérations avec des réseaux sociaux pour enrichir la diversité de son activité et de son contenu. « Au stade actuel, nous allons créer des liens avec des réseaux sociaux comme Facebook ou Flickr au sein desquels il y aura l'espace Europeana, où les gens vont pouvoir communiquer. C'est quelque chose que nous voulons développer au cours des deux années qui viennent pour la version 1.0. Le site de la communauté européenne, c'est ce qui est au cœur d'Europeana » dit Monsieur Purday.

Au bureau d'Europeana, ils voient surtout un grand potentiel de la coopération avec Wikipedia, dans le sens qu'Europeana peut proposer ses collections visuelles validées par les institutions culturelles officielles en tant que complément illustratif pour le  contenu descriptif de Wikipedia et profiter ainsi de son infrastructure développée et complétée par les commentaires des utilisateurs.

Bien qu'Europeana puisse devenir le lieu d'échange culturel commun dont l'Europe rêve depuis longtemps, ses créateurs ne prétendent pas que cette bibliotheca digitalis  pourrait être la base d'un socle solide à l'identité européenne. Jonathan Pruday ne se fait pas d'illusions : « Je ne pourrai jamais dire qu'Europeana fait la promotion de l'identité européenne. Je ne pense pas qu'un site Web puisse le faire. Ce qu'il fait, c'est donner aux gens une vision complète de la culture européenne, son histoire, son héritage et sa religion. L'appréhension de cette histoire européenne joue un rôle important dans la création de l'identité européenne ».

Pour les petits pays de l'Union européenne, Europeana peut également apporter un moyen de distribution de son patrimoine culturel qui est souvent oublié et perdu à côté des membres plus musclés de l'Union. Monsieur Purday considère qu' « aujourd'hui quand il n'y a plus de division entre l'Europe de l'Est et de l'Ouest et qu'il y a un moyen de communication comme l'Internet, qui propose un terrain de jeu égal, où l'héritage culturel et intellectuel peut être découvert, cela peut apporter un nouveau sens de l'opportunité et d'inspiration pour ces pays de l'Est ». Ce n'est pas étonnant qu'un des pays les plus actifs dans la numérisation soit la Slovaquie qui a transformé un ancien centre militaire en installation de numérisation.

Avec Europeana nous pouvons espérer qu'un Portugais et un Letton, discutant autour d'une création esthétique du génie européen pourront enfin retrouver ce qu'ils partagent culturellement. Un beau voyage numérique dans la quête du commun.

 

Pour aller plus loin :

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Sur Internet
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Le site web d'Europeana   
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Europeana en details sur le site d'europa.eu 
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Réponses de la BNF aux questions clés de la bibliothèque numérique 
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L'initiative des bibliothèque numériques expliquée par la Société d'information et des Médias

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