Damien Tresallet : "L'innovation ou comment concilier environnement et compétitivité"

Par Sara Pini | 30 novembre 2008

Pour citer cet article : Sara Pini, “Damien Tresallet : "L'innovation ou comment concilier environnement et compétitivité"”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 30 novembre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/557, consulté le 14 août 2020
damien-tresallet_01.jpgopinion.pngChargé de recherche à la Fondation pour l'innovation politique, Damien Tresallet a dirigé, en collaboration avec Elvire Fabry, l'étude "Environnement et compétitivité : une stratégie globale pour l'Europe". L'étude s'attache à proposer les grandes lignes d'une stratégie communautaire qui permette d'allier environnement et compétitivité. À l'occasion de la parution du dossier sur le développement durable et les nouvelles technologies, il nous livre sa vision sur la place centrale de l'innovation pour une stratégie environnementale européenne réellement efficace.

damien-tresallet_01.jpgopinion.pngChargé de recherche à la Fondation pour l'innovation politique, Damien Tresallet a dirigé, en collaboration avec Elvire Fabry, directeur du pole Europe-International de la Fondation, l'étude "Environnement et compétitivité : une stratégie globale pour l'Europe", publiée le 25 novembre 2008. Regroupant les contributions de nombreux chercheurs internationaux et passant au crible les positions européenne, américaine, indienne et chinoise en matière de développement durable, l'étude s'attache à proposer les grandes lignes d'une stratégie communautaire qui permette d'allier environnement et compétitivité. À l'occasion de la parution du dossier sur le développement durable et les nouvelles technologies, il nous livre sa vision sur la place centrale de l'innovation pour une stratégie environnementale européenne réellement efficace.

 
 

La notion de développement durable est au cœur des débats actuels sur l’avenir de notre modèle de production. Comment agit l’Union européenne pour favoriser le développement durable ?

 
 

Tout d’abord, l’Union européenne s’est dotée dès 2001 d’une stratégie pour le développement durable (SDD), qui devait compléter la stratégie de Lisbonne. Elle comprenait sept priorités, dont le changement climatique, la santé publique ou encore la pauvreté dans le monde. Trop large dans ses ambitions, sans force de contrainte et sans moyens à sa disposition, elle n’a pas permis une véritable prise en compte du développement durable par les acteurs européens. Les autorités européennes ont d’ailleurs continué à mettre l’accent sur l’importance de la compétitivité économique comme présupposé à l’action environnementale, et non comme un élément complémentaire.

 

Si l’on évoque uniquement le versant environnemental (qui est une des trois facettes de la notion de développement durable), la protection de l’environnement est régie au niveau européen par les plans d’action environnementaux. Le sixième plan d’action (PAE) a fait l’objet d’une évaluation de la Commission européenne, à mi-course, en 2006. Celle-ci révèle que la politique européenne de l’environnement est une réussite pour les citoyens, mais aussi pour l’industrie européenne. Pour autant, cette politique communautaire laisse une grande liberté aux États membres en matière environnementale pour appliquer la législation européenne et pour financer des initiatives dans ce domaine.

 
 

Plusieurs études récentes, dont celle que vous avez récemment dirigée à la Fondation pour l’Innovation politique, pointent le rôle fondamental que l’innovation et la R&D peuvent jouer en matière de développement durable. Est-ce que l’UE est pleinement consciente de ces opportunités et que fait-elle pour les saisir ?

 

En ce qui concerne l’innovation environnementale, peu d’actions sont menées au niveau européen, une conséquence du niveau relativement faible du budget communautaire. Le financement européen des éco-innovations dépend uniquement des montants alloués pour l’environnement au sein du 7e PCRD (2007-2013) et des prêts bonifiés accordés par la Banque européenne d’investissements (BEI). C’est donc prioritairement aux acteurs nationaux d’engager les dépenses en faveur des éco-innovations. Par exemple, la Commission a proposé une initiative européenne de cinq milliards en faveur du développement de voitures « propres », mais cela ne se fera que grâce à un partenariat entre la BEI, l’industrie et surtout les États membres. Or, les structures de financement divergent selon le pays considéré. La France dispose par exemple d’OSEO, une agence performante en la matière, alors que d’autres pays en sont dépourvus.

 
 

Quelle est la place des pays européens sur les marchés des éco-innovations ?

 
 

Les pays européens ont nettement développé leur chiffre d’affaires dans ce secteur ces dernières années. Il était estimé à environ 227 milliards d’euros dans l’UE à vingt-cinq en 2006, et plus de 2,2 millions de personnes travaillaient dans le secteur des éco-innovations à cette date. Les entreprises européennes ont acquis une position de leader sur certains marchés, comme l’énergie éolienne ou bien encore le traitement de l’eau, ou des déchets. Toutefois, il serait faux de considérer que les pays européens sont les seuls à réaliser de gros efforts dans les éco-technologies.

Les États-Unis et le Japon sont en position de leaders sur certains segments, comme pour la gestion des sols pour le premier ou le recyclage des déchets pour le second. Cela s’explique majoritairement par les conditions de vie sur leurs territoires. L’agriculture intensive sur le territoire américain soumet le sol à rude épreuve, ce qui explique l’avance de ce pays dans ce segment des éco-innovations. De même, la taille réduite de l’espace japonais et la densité de population dans certaines zones fortement urbanisées implique le déploiement de technologies pour améliorer la qualité de vie. Ces deux exemples montrent que le développement des éco-innovations dans un pays comporte une forte dimension territoriale, c’est-à-dire liée aux caractéristiques des territoires (problèmes rencontrées, solutions proposées par l’environnement immédiat).

 
 
 

Comment peut-on faire pour développer les éco-innovations en Europe ?

 
 

Le développement des éco-innovations est indispensable à l’économie européenne. En effet, les gains commerciaux dans ce secteur durant les années à venir seront vraisemblablement très importants. Mais il faut, pour en bénéficier, réussir à réconcilier environnement et compétitivité des entreprises.

 

Les efforts en matière de protection des ressources naturelles sont encore vécus par la plupart des entreprises comme un fardeau pour leur compétitivité. Elles préfèrent considérer que les forces du marché permettront le moment venu d’intégrer la valeur de l’environnement dans l’échange économique. Or, ceci témoigne d’une vision erronée et exclusivement « court-termiste » de l’interaction entre environnement et économie. D’une part, les rapports des scientifiques convergent pour dire que le réchauffement climatique sera beaucoup plus coûteux s’il n’est pas anticipé que si des mesures sont prises dès maintenant. D’autre part, les seules forces du marché ne peuvent garantir une prise en compte du coût environnemental de l’activité économique, si aucun signal extérieur ne leur est envoyé. Or, le phénomène climatique est fondé sur une dissociation cognitive, ce qui signifie que nous n’avons pas conscience des conséquences futures de nos actions actuelles, puisque le changement du climat est un processus long, qui ne peut apparaître du jour au lendemain. Dans cette logique, lorsque les forces du marché auront intégré le coût de l’environnement dans les échanges économiques, il sera vraisemblablement trop tard. Ce coût correspondra alors aux dépenses qui devront être réalisées pour s’adapter aux conséquences du changement climatique. Or, comme je l’ai dit, les scientifiques montrent que ce coût sera bien supérieur à ce qu’il serait aujourd’hui.

 
 

Il revient donc à l’Union européenne d’inciter fortement ses partenaires commerciaux à intégrer la valeur de l’environnement dans les échanges de biens et de services. Elle pourrait le faire grâce à une politique commerciale active, qui combinerait barrières douanières souples et normes techniques obligatoires sur les éco-innovations. Elle enverrait alors un signal à ses partenaires commerciaux, mais aussi aux entreprises européennes. Ce signal est indispensable pour que les entreprises puissent continuer à investir dans ce domaine, et espérer réaliser des économies d’échelle en dehors du marché européen.

 

 

L'étude "Environnement et compétitivité : une stratégie globale pour l'Europe", dirigée par Elvire Fabry et Damien Tresallet, est le fruit d'une année de travail de la part des chercheurs de la Fondation pour l'Innovation politique, mais elle contient de nombreuses contributions d'experts extérieurs : Benoît Vermander, directeur académique de l'Institut Ricci de Taipei, Daniel Kelemen, professeur à l'Université de Stanford, Paul Harris, directeur du programme d'études environnementales de l'Université Lingnan de Hongkong, Asa Persson, chercheur auprès du Policy&Institutions Programme au Stockholm Environment Institute, Lavanya Rajamani, maître de conférence au Centre for Policy Research de New Delhi et Sylvie Faucheux, présidente de l'Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. C'est à cette dernière que l'on doit le chapitre "Les éco-innovations, un levier pour la compétitivité des entreprises".

 

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
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Le dossier "Développement durable et nouvelles technologies" (décembre 2008) : Eurofiction : 2108, les Eüürosets partent en vacances
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Environnement et compétitivité : la difficile équation
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Les coûts du duo Lisbonne-Göteborg
   
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Sur Internet
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L'étude "Environnement et compétitivité : une stratégie globale pour l'Europe"
   
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A lire
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Boullet, D., « Entreprises et environnement en France : aux origines d’une prise de conscience », Histoire, Économie et Société, vol. 16, n° 3, 1997, p. 471-482.

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Ernst & Young, « Eco-industry, Its size, Employment, Perspectives and Barriers to Growth in an Enlarged EU », rapport final pour la Commission européenne, 2006.

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GHK, Cambridge Econometrics et IEEP, « Links between the Environment, Economy and Jobs », étude pour la DG Environnement, 2007.

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Faucheux, S. et Nicolaï, I.,« Environnement et croissance économique : risques et opportunités», Cahiers français, n° 337, mars-avril 2007.

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Jolly, C., Lallement, R. et Wisnia Weill, V., « Favoriser les innovations environnementales : un problème de financement ? », travaux préparatoires du Grenelle de l’environnement, MEDADD, juin 2007.

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RAND Corporation, « Sustainable development. Stimulating industrial innovation for sustainability : an international analysis », country reports RE-2000.16 Transition paths to a New Era of Green Industry : Technological and Policy Implications P-8067, 2000 (2000a).

Source photo : Fondation pour l'innovation politique/ Damien Tresallet

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