Nadège Chambon : "la diversité agricole des PECO, terres de contrastes"

Par Virginie Lamotte | 5 novembre 2008

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Nadège Chambon : "la diversité agricole des PECO, terres de contrastes"”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 5 novembre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/540, consulté le 14 novembre 2018
opinion.pngnadge_chambon_3.jpgNadège Chambon est chargée d'études à Notre Europe, où elle est responsable du programme de recherche PAC 2013. En collaboration avec le CEFRES et l’UZEÏ, Notre Europe co-organisait le 29 octobre dernier un séminaire à Prague intitulé « Comment affronter à 27 les nouveaux défis de l’agriculture et du développement rural ? ». Elle revient pour Nouvelle Europe sur la transition agricole des années 1990, la mise en œuvre de la PAC en 2004 lors de l’élargissement, et la réforme de la politique agricole à venir dans l’UE à 27.

nadge_chambon_3.jpgopinion.pngNadège Chambon est chargée d'études à Notre Europe, laboratoire d'analyse et de proposition politique fondé par Jacques Delors qui se consacre à penser l'unité européenne, où elle est responsable du programme de recherche PAC 2013. En vue de la Présidence tchèque du Conseil de l’UE et des discussions sur l’avenir de la PAC, Notre Europe co-organisait le 29 octobre dernier un séminaire à Prague en collaboration avec le CEFRES et l’UZEÏ intitulé « Comment affronter à 27 les nouveaux défis de l’agriculture et du développement rural ? ». Elle revient pour Nouvelle Europe sur la transition agricole des années 1990, la mise en œuvre de la PAC en 2004 lors de l’élargissement, et la réforme de la politique agricole à venir dans l’UE à 27. 

L’agriculture tient une place importante pour les pays d’Europe centrale et orientale. Lors de leur entrée dans l’Union européenne, ces pays ont dû faire des réformes radicales dans ce secteur. Comment s’est passée la transition d’un modèle collectiviste soviétique au modèle européen actuel ?

La transition relève du bouleversement profond et complexe. Elle a commencé dans les années 1990 et n’est pas achevée. Le passage de l’économie planifiée à l’économie de marché impliquait tout d’abord de restaurer et d’instaurer la propriété privée de la terre et du capital (tracteurs, matériels agricoles, cheptels, etc.). Cette étape juridique a fondé une nouvelle économie agricole dans laquelle l’agriculteur-propriétaire met en œuvre des stratégies de rationalisation économique. L’agriculteur cherche à optimiser l’emploi de ses facteurs de production (terre, capital et travail) pour maximiser ses gains. Cela enclenche une dynamique où la quête de performance incite à améliorer constamment la productivité, à investir dans de nouvelles techniques.

Mises en concurrence sur un marché, les productions agricoles doivent également répondre aux attentes des consommateurs, qui ont le choix entre plusieurs productions, arbitrent en fonction des prix, de la qualité. Ce changement a profondément modifié les traits des sociétés agricoles, déjà caractérisées par la disparition des paysanneries. En peu de temps, il a fallu qu’une classe d’agriculteurs-entrepreneurs voie le jour et s’adapte aux nouvelles règles de concurrence, aux nouvelles normes de productions.

Ces changements n’ont pas eu lieu sans douleur. Les mémoires familiales ont été parfois traumatisées par les conséquences des réappropriations/appropriations, précisément décrits par les travaux du CEFRES (Voir en particulier « Anciens et nouveaux propriétaires », Cahiers du CEFRES n°11, Mars 1997). Du point de vue économique, l’ouverture à mis en concurrence les productions nationales avec des productions aux standards de qualité et aux niveaux de rentabilité bien différents. Il a fallu faire face aux demandes des consommateurs, à la création d’une nouvelle chaîne agro-alimentaire incluant l’industrie, les grandes surfaces, le marketing… L’entrée dans l’UE n’a été qu’une phase supplémentaire de cette transition et a permis de l’accompagner.

Mais ces traits communs aux Pays d’Europe centrale et orientale ne doivent pas cacher une réelle diversité agricole et rurale. Évoquer « l’agriculture des PECO » relève d’un raccourci de langage pratique mais abusif. En effet, ni la géographie et les climats, ni l’histoire et les trajectoires agraires de ces pays sont semblables. L’emploi du pluriel pour qualifier « les agricultures des PECO » permet, davantage que l’emploi du singulier, de penser la réalité complexe et hétérogène qui les caractérise.

Pouvez-vous nous décrire en quelques mots cette diversité ?

La diversité agricole et rurale au sein des 12 se donne à lire en quelques chiffres : en 2004 près de la moitié de la population en Hongrie, Lituanie, Pologne, Slovénie et Roumanie vivait en zone rurale  (respectivement 43,3%, 57%, 40,3%, 55,5% et 46,3% ; zone rurale (<150 hab./km2), contre un tiers seulement en République tchèque et Slovaquie, en Lettonie et Estonie (respectivement 30% pour les deux premières, 34,3%, 32%). La part de l’emploi agricole dans ces pays illustre peut-être mieux encore la diversité des situations. Tandis que l’agriculture absorbait en 2005, une part encore notable de l’emploi total en Pologne et Lituanie (17,6% et 16,3%), elle se rapprochait de la moyenne communautaire en Hongrie et Slovaquie (5,3% et 5,1%) et se situait en dessous en République tchèque et dans les nouveaux Länder allemands (4,4% et 3,3% ; chiffres extraits de Agriculture et ruralité en Europe centrale, Marie-Claude Maurel et Guillaume Lacquement (sous la direction de), octobre 2007).

Poursuivons le panorama des contrastes (pour les typologies des structures et des espaces agricoles, des trajectoires de diversification voir les articles de Marie-Claude Maurel et Guillaume Lacquement in Agriculture et ruralité en Europe centrale, op.cit.). La terre exploitée se partage entre quatre types d’exploitations : les grandes exploitations sociétaires, qui fonctionnent selon une logique de profit et recourent largement à l’emploi salarié ; les SARL de taille moyenne tournées vers une logique de rentabilité ; les exploitations de semi-subsistance tournées vers le marché et les exploitations vivrières, dont le but principal est d’assurer nourriture et emploi à la famille. Ces exploitations types sont différemment réparties d’un pays à l’autre : en 2005 alors que les grandes exploitations sociétaires, de plus de 50 ha, occupaient 90% de la surface agricole en République tchèque, les exploitations de semi-subsistance de moins de 20 ha occupaient près de 57% de la SAU en Pologne.

Trois modèles se détachent, le premier est caractérisé par de grandes exploitations (République tchèque et Slovaquie), le second par les petites et moyennes exploitations de mois de 50 ha (Pologne et Lituanie), le troisième rassemble des exploitations de taille moyenne et grande de manière équilibrée (Hongrie). Ces différences structurelles prennent notamment leur origine dans les différences de trajectoires empruntées au début de la période post-collectiviste dans les années 1990.

En regardant à travers un prisme éclaté, les agricultures des PECO, cela permet de mieux comprendre l’adaptation à l’économie de marché, à l’ouverture puis l’adhésion à l’UE. Cette typologie explique en partie la diversité de points de vue de ces pays sur la PAC et la teneur des débats actuels sur la réforme.

L’adhésion à l’UE en 2004 a provoqué beaucoup de débats sur la question agricole.  Pouvez-vous nous expliquer les implications et les enjeux du compromis qui été adopté ?

L’entrée de 10 pays membres dans l’UE constituait en effet un défi immense pour l’Union. Il s’agissait d’un défi budgétaire dans la mesure où l’agriculture représentait une part notable de l’économie et de l’emploi dans ces pays ; mais surtout d’un défi économique et social qui consistait à accompagner la restructuration de leurs agricultures.

Dans les années 1990, la libéralisation des marchés agricoles a été très douloureuse pour ces agricultures, l’adaptation au marché unique et à la politique agricole pouvait à plusieurs égards constituer une épreuve supplémentaire. L’adhésion a été préparée avec le programme SAPARD (Programme spécial d'adhésion pour l'agriculture et le développement rural) qui entre 2000 et 2006 accompagnait les pays candidats dans la restructuration des exploitations et du secteur agro-alimentaire d’une part, dans la mise en œuvre de la PAC d’autre part. Ce programme apportait des aides à l’investissement, à la diversification et au développement rural.

Le choix a été fait d’octroyer progressivement, soit de 2004 à 2013, les paiements directs. Ce passage progressif a permis de ne pas stopper le processus de restructuration et de modernisation des exploitations alors en cours. Car en allouant des paiements uniques découplés de la production (le régime auquel sont soumis les « anciens »), le risque aurait été fort de décourager la modernisation et d’installer des rentes de situation. Au lieu de cela, un régime simplifié d’aides directes, payées en partie par le budget commun, permet à chaque Etat membre de verser des aides à la surface, sous réserve d’un entretien de la terre et de respects de critères environnementaux. Ce système ne brise pas la dynamique de restructuration et d’alignement sur les normes de l’UE. 

Les effets de l’adhésion ont été principalement positifs sur le plan agricole. Le revenu agricole s’est redressé et a permis aux agriculteurs de se rapprocher du revenu moyen national. La productivité du secteur s’est accélérée depuis 2004. Sur le plan qualitatif, le système de reconnaissance géographique a fait l’objet d’un très vif intérêt. La Hongrie par exemple a lancé dans les années 2000 des recherches pour recenser ses produits régionaux et les proposer à la labellisation.

Vous animez à Notre Europe un programme de recherches « PAC 2013 » visant faire le bilan de cette politique encore centrale pour l’Union européenne et ses citoyens et à envisager son avenir. Est-il possible de réformer la PAC à 27 aujourd'hui, alors que les États membres ont parfois des attentes très diverses en la matière ?

Les convergences sont nombreuses bien que l’hétérogénéité des agricultures européennes ait été accrue par les adhésions de 2004 et 2007. Quel que soit l’Etat concerné, l’agriculture reste une activité économique spécifique : elle répond à des besoins fondamentaux (nourrir les hommes) et assure la production de biens publics (entretien des paysages, de la biodiversité, aménagement des espaces naturels, dynamisation des territoires ruraux, etc.). Elle participe en cela à l’équilibre de nos sociétés, même si les Européens sont majoritairement urbains. Le marché ne peut apporter des réponses à toutes ces questions, les politiques agricoles arbitrent, permettent de trouver les équilibres entre les différentes fonctions de l’agriculture et régulent les marchés agricoles (qui par nature, ont besoin de mécanismes d’ajustements externes). Au sein d’un marché agricole commun, la politique agricole commune permet de donner des règles identiques.   

Les pays membres de l’UE ont des défis à relever en matière agricole et rurale qui les invitent à trouver des solutions communes : en 2050, nous serons 9 milliards et à connaissances techniques et scientifiques constantes, la mobilisation de toute la surface agricole utile mondiale ne suffira pas à produire suffisamment pour nourrir la planète. A moyen terme, nous devrons produire beaucoup plus, avec moins d’intrants (eau, terre, engrais) et davantage de contraintes (changement climatique). De même, dans un contexte commercial global, quelles solutions faire valoir auprès de nos partenaires si nous souhaitons défendre nos produits labellisés, si nous refusons d’accepter les bœufs aux hormones ou les poulets chlorés ?

Ces quelques exemples montrent que la politique agricole commune peut renforcer nos choix. L’analyse des défis majeurs a fait l’objet d’une discussion au sein du Conseil européen des ministres de l’agriculture d’Annecy en septembre dernier sous la présidence du Ministre français Michel Barnier. Les membres du Conseil et les Ministres ont exprimés leur souhait de continuer les discussions pour adopter des stratégies communes. Ces réflexions ont pour cadre la réforme de la PAC après 2013. Le Ministre tchèque de l’agriculture Petr Gandalovič, s’est engagé à prolonger le débat sous présidence tchèque.

Les Européens sont donc d’accord sur les défis et sur la méthode pour les relever, reste à déterminer la boîte à outils et le budget nécessaires. Or, sur ces points, les positions, pour le moment se désaccordent.

 

Le programme de recherche PAC 2013 étudie les conditions dans lesquelles l'agriculture européenne pourrait s'insérer dans l'économie mondiale au cours des vingt cinq prochaines années. L'étude examine les facteurs qui influenceront l'activité agricole en Europe et avance des propositions pour une nouvelle politique agricole. 

Le CEFRES est un institut de recherche dépendant de la sous-direction de la Coopération scientifique universitaire et de la Recherche du ministère des Affaires étrangères et européennes français (Direction générale de la Coopération internationale et du Développement, DGCID). Il a pour mission principale le développement des réseaux scientifiques en République tchèque et en Europe centrale et joue un rôle de médiateur entre les milieux universitaires et de recherche français et centre-européens dans le domaine des sciences humaines et sociales (anthropologie, droit, économie, géographie, science politique, sociologie). Actuellement dirigé par Marie-Claude Maurel (EHESS), il consacre l’un de ses principaux projets de recherche aux « Recompositions en Europe centrale et orientale : héritages et enjeux mémoriels, circulation et frontières, reconfigurations des territoires et nouveaux modes de gouvernance » (projet de l’USR, CNRS).

 

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
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La Politique agricole commune, moteur de l’identité européenne ?
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Mutations des campagnes d'Europe centrale et orientale
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L’agriculteur Roumain, entre sa propre cour et le marché
   
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Sur Internet
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Programme de recherche "PAC 2013" de Notre Europe
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Site du CEFRES
   
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A lire
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« Anciens et nouveaux propriétaires », Cahiers du CEFRES n°11, Mars 1997
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Agriculture et ruralité en Europe centrale, Marie-Claude Maurel (CEFRES) et Guillaume Lacquement (sous la direction de), octobre 2007
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Enlargement, two years after: an economic evaluation”, Bureau of European Policy Advisers and Directorate-General for Economic and Financial Affairs, Occasional papers, European Commission, Directorate-General for Economic and Financial affairs.
Source photo : Notre Europe / Nadège Chambon

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