La Serbie dans l’équation européenne : intégration ou maintien du Kosovo ?

Par Béatrice Pipitone | 9 octobre 2008

Pour citer cet article : Béatrice Pipitone, “La Serbie dans l’équation européenne : intégration ou maintien du Kosovo ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 9 octobre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/523, consulté le 21 septembre 2019
article.pngdrapeaux_serbie_kosovo.pngA la suite de l’indépendance du Kosovo, le 17 février dernier, la Serbie se trouve partagée entre deux objectifs contradictoires, l’intégration dans l’Union européenne et le maintien du Kosovo au sein du territoire national. C’est du moins l’intérêt de la diplomatie européenne d’opposer ces deux objectifs pour convaincre la Serbie d’accepter l’indépendance du Kosovo et de ne pas assombrir davantage l’avenir du nouvel Etat. Mais la Serbie est-elle prête à accepter cette solution ?
drapeaux_serbie_kosovo.pngarticle.pngA la suite de l’indépendance du Kosovo, le 17 février dernier, la Serbie se trouve partagée entre deux objectifs contradictoires, l’intégration dans l’Union européenne et le maintien du Kosovo au sein du territoire national. C’est du moins l’intérêt de la diplomatie européenne d’opposer ces deux objectifs pour convaincre la Serbie d’accepter l’indépendance du Kosovo et de ne pas assombrir davantage l’avenir du nouvel Etat. Mais la Serbie est-elle prête à accepter cette solution ?

La Serbie, en bonne voie pour obtenir le statut de candidat officiel à l’entrée dans l’Union

Le 29 avril 2008 a été signé l’Accord de Stabilisation et d’Association (ASA) qui marque symboliquement l’avancée de la Serbie vers l’Union européenne au sein du processus de stabilisation et d’association mis en place à la fin des années 1990. Côté serbe, l’ASA a été ratifié le 5 septembre par le Parlement qui a affirmé par là la priorité accordée à l’intégration européenne. La signature et la ratification de l’ASA constituent une étape politique importante, dans la mesure où Belgrade hésitait entre une politique de réformes pro-européennes et une politique plus nationaliste et conservatrice depuis la victoire de la « coalition démocrate » en 2000. Le Parlement et le gouvernement issus des élections législatives anticipées du 11 mai 2008 ont donc montré leur détermination à faire rattraper son « retard » à la Serbie et à avancer rapidement sur la voie de l’intégration, déjà empruntée par la Croatie et la Macédoine qui sont officiellement candidates. Côté européen, la ratification de l’ASA et la reconnaissance officielle de la candidature de la Serbie à l’entrée dans l’Union européenne relèvent du Conseil Affaires générales. Celui qui se déroule depuis le 15 septembre à Bruxelles pourrait voir les Pays-Bas lever leur « veto » si des garanties suffisantes sont données concernant l’arrestation prochaine de Ratko Mladic. Par ailleurs, la Présidence française a indiqué au nom de l’Union que le « non irlandais » ne remettrait pas en cause le processus d’intégration dans le cas de la Croatie. Il est donc fort probable qu’il ne remette pas davantage en cause la ratification de l’ASA avec la Serbie. Après avoir passé l’étape de ratification de l’ASA, la Serbie pourrait donc se porter officiellement candidate à l’entrée dans l’Union d’ici 2009.

La voie a été ouverte par l’électorat serbe qui a manifesté à deux reprises cette année son souhait de voir la Serbie poursuivre l’intégration au sein de l’Union européenne. Le 3 février 2008, le Président sortant pro-européen Boris Tadic a été réélu à 50,31% des voix contre 47,97% pour Tomislav Nikolic, candidat du Parti Radical Serbe, le SRS nationaliste. En mai, les électeurs ont voté pour la coalition parlementaire « Pour une Serbie européenne », composée notamment du Parti Démocratique (DS) de Tadic et du G17 Plus qui a beaucoup contribué à la mise en œuvre des réformes économiques voulues par l’Union européenne. Alors que des observateurs occidentaux se demandaient encore à la veille des élections si la Serbie, en proie à un nationalisme exacerbé, n’allait pas devenir le « trou noir » des Balkans et se « détourner » de la voie européenne, la coalition pro-européenne a obtenu 38,4% des suffrages et 102 sièges pour 29,4% des suffrages et 78 sièges accordés au Parti radical serbe, le SRS d’obédience nationaliste. L’opinion publique en Serbie a montré par là son réalisme et son intérêt prioritaire pour les questions économiques et le relèvement du niveau de vie. Les résultats électoraux ont donné au principal parti européen, le DS du Président Tadic, une avance confortable qui le place actuellement au centre de l’échiquier politique. Tandis que le Parti socialiste de Serbie (SPS), l’ancien parti de S. Milosevic, dirigé actuellement par Ivica Dacic, se rapprochait des partis pro-européens en juillet, le principal parti de l’opposition, le SRS dirigé par Tomislav Nikolic depuis la comparution de son leader, Vojislav Seselj, devant le Tribunal international, se divisait. La rupture a été consommée le 2 septembre lorsque Tomislav Nikolic a été expulsé du parti après avoir négocié secrètement avec Tadic et indiqué qu’il considérait l’ASA comme souhaitable pour la Serbie. Cette recomposition de la scène politique, sur la double question de l’intégration européenne et de l’indépendance du Kosovo, assure au DS une place de choix sur l’échiquier politique et aux positions européennes, une large écoute en Serbie. 

En outre, la politique menée par l’Union européenne en Serbie depuis la fin des années 1990 commence à porter ses fruits et le nouveau gouvernement serbe n’a pas manqué de donner des gages de sa bonne volonté avant même l’amorce de division du SRS. L’avancée des négociations en vue de la signature de l’ASA étaient freinées par les Pays-Bas. Ceux-ci s’inquiétaient du manque de coopération des autorités serbes avec le Tribunal international de La Haye (TPIY) qui indiquait le maintien des structures de pouvoir économique et politique mises en place sous le régime de S. Milosevic et l’absence de véritable travail de mémoire sur les crimes commis pendant la guerre en Serbie. Le 21 juillet dernier, la Serbie annonçait l’arrestation par les services de renseignements civils de Radovan Karadzic, ancien leader des Serbes de Bosnie, inculpé pour crimes de guerre devant le TPIY. Cette arrestation suivait de près la nomination d’un jeune fonctionnaire à la réputation d’intégrité, Sasa Vukadinovic, à la tête de l’Agence pour la sécurité et le renseignement (BIA), dirigée auparavant par un ancien partisan de Slobodan Milosevic, Rade Bulatovic. L’arrestation de Karadzic et la nomination de Vukadinovic sont le signe que le gouvernement veut mener à bien l’épuration des services de renseignements civils, l’un des derniers grands cercles de pouvoir hérités du régime précédents dans la mesure où la politique menée par l’Union européenne a conduit préalablement à une épuration de la police et de l’armée.

Serbie et Kosovo : les difficultés de la diplomatie européenne et de la politique de stabilisation

Alors, pour l’Union européenne, en Serbie tout va bien, merci ? Pas si sûr. Si la Serbie semble suivre désormais fermement la voie européenne, la question de la résolution du statut définitif du Kosovo pèse plus que jamais sur les relations avec l’Union. A l’heure actuelle, il semble que l’Union européenne ait gagné la bataille pour amener la Serbie sur la voie de l’intégration, reste à gagner celle de la reconnaissance du Kosovo. Lors des dernières élections législatives, le Président Tadic avait développé une rhétorique selon laquelle l’entrée dans l’Union serait favorable à la cause serbe dans la mesure où la Serbie, une fois intégrée, pourrait peser plus activement dans les négociations diplomatiques et refuser plus facilement l’entrée du Kosovo dans l’Union. Cette position électorale était confortée à ce moment-là par le manque de cohérence au sein de l’Union européenne sur la question de la reconnaissance du Kosovo. Mais elle est contradictoire avec la position défendue par la majorité des Etats membres (21 ont actuellement reconnu le Kosovo) et avec la diplomatie de l’Union européenne, dominée par la France et l’Allemagne qui sont favorables à l’indépendance du Kosovo. Côté européen, la bataille diplomatique se joue sur l’adoption par la société serbe et par la classe politique d’un paradigme simple : l’alternative entre préserver le Kosovo au sein du territoire national et intégrer l’Union européenne pour favoriser la croissance économique et le relèvement du pays. Le gouvernement serbe s’est donné, quant-à-lui, une double priorité : préserver le Kosovo et intégrer l’Union. En somme, aux yeux des européens, la Serbie veut « le beurre et l’argent du beurre ». 

En fait, le gouvernement à Belgrade envoie des signes contradictoires qui ne permettent pas de savoir si son intention est de « lâcher » le Kosovo à terme ou de lutter pour son maintien au sein du territoire national. Juste après les élections, il était difficile pour le nouveau gouvernement en position fragile de s’affirmer ouvertement pour l’indépendance du Kosovo, et sans doute n’était-ce pas entièrement sa position. En tout cas, la ratification de l’ASA par le Parlement s’est accompagnée du rejet de l’amendement proposé par le parti nationaliste SRS obligeant l’Union européenne à reconnaître l’appartenance du Kosovo à la Serbie comme préalable à toute négociation sur l’ASA. Le Parlement a donc validé l’alternative implicite donnée par l’Union européenne en découplant la question de l’intégration et la question du Kosovo. Mais, dans le même temps, il a validé la vente de 51% des parts de l’entreprise publique NIS au géant russe Gazprom. Il souhaite s’assurer par là du soutien de la Russie dans sa position à l’égard du Kosovo, quelles que soient les répercussions de la guerre en Géorgie. Le 16 septembre, la Serbie va également porter devant la 63e session de l’Assemblée générale de l’ONU une résolution demandant aux Etats membres de réclamer le jugement de la Cour internationale de Justice sur la légalité de l’indépendance du Kosovo. Si la décision rendue par la Cour était conforme au souhait de la Serbie, elle n’aurait aucun impact sur le terrain mais elle aurait un impact symbolique et confirmerait sa position diplomatique. Que comprendre ? Le gouvernement cherche-t-il à préserver à la fois sa position sur la scène internationale et ses résultats électoraux en Serbie en se laissant la possibilité soit de maintenir une position diplomatique ferme sur la question du Kosovo si la Cour rend un verdict en sa faveur soit d’accepter dignement sa défaite en admettant l’indépendance du Kosovo sous couvert de pressions internationales ? La première option contiendrait les germes de tensions futures avec le Kosovo et la seconde risquerait d’envenimer un sentiment diffus de « Diktat » extérieur au sein de l’opinion publique serbe. En outre, la Serbie envisage des options de « compromis », telle que la partition du Kosovo, inacceptables pour la partie adverse.

La clé de la résolution du statut du Kosovo pourrait donc résider en définitive dans l’opinion publique et dans son souhait de préserver ou non le Kosovo au sein du territoire national en plus de voir la Serbie entrer dans l’Union européenne. Or, la question de la réception de la politique européenne à l’égard du Kosovo dans l’électorat serbe est à replacer dans une problématique plus vaste : celle de la réception de l’ensemble des politiques mises en place en Serbie depuis 2000 sous l’impulsion de l’Union européenne. Il n’est pas certain par exemple que la coopération avec le Tribunal international (condition imposée par l’Union) soit perçue comme un moyen d’apaiser les mémoires, mais bien plus comme un « Diktat » imposé de l’extérieur et conduisant à l’arrestation de personnalités politiques importantes. En outre, la politique économique menée par l’Union européenne ne parvient pas à l’heure actuelle à résorber le taux de chômage, très élevé parmi les jeunes générations en particulier. Ainsi, les pans de la politique européenne qui concernent la coopération avec le Tribunal international et la résolution du statut définitif du Kosovo ne peuvent être aisément justifiés aux yeux de l’opinion publique serbe ni compensés par les résultats économiques et sociaux et l’Union ne parvient pas emporter l’adhésion de la population serbe sur ces questions.

Dans ces conditions, l’Union européenne parviendra-t-elle à imposer son paradigme de résolution de l’un des éléments clés de la déstabilisation des Balkans : le contentieux territorial entre les Kosovars albanais et la Serbie ? Si l’alternative que souhaitent imposer les Européens n’aboutit pas, et que la population serbe continue de souhaiter à la fois le maintien du Kosovo au sein du territoire national et l’intégration dans l’Union comme elle l’a fait en votant pour Tadic en mai dernier, il est à craindre que la question du statut définitif du Kosovo ne soit pas facilement résolue et que les rancœurs persistent, risquant de raviver les tensions entre les deux principales communautés présentes sur le territoire. En définitive, une question reste en suspens : l’équation européenne « l’intégration, un meilleur niveau de vie pour tous et l’indépendance du Kosovo » suffira-t-elle à résoudre la question de la stabilisation des Balkans occidentaux ?    

Pour aller plus loin :

 
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Sur Nouvelle Europe
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Les Serbes, la Serbie, les Balkans occidentaux et le discours des grandes puissances
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Indépendance du Kosovo : entre euphorie des uns et crainte des autres
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Kosovo : après l'euphorie...
   
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Ailleurs sur Internet
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Partage du Kosovo : pour la Serbie, « toutes les options sont possibles », Le Courrier des Balkans (28 septembre 2008)
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Kosovo et intégration européenne : la Serbie relance l’offensive diplomatique, Le Courrier des Balkans (16 juillet 2008)
   

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