Le spectre de la dépendance énergétique : retour vers le futur…

Par Adrien Fauve | 4 octobre 2008

Pour citer cet article : Adrien Fauve, “Le spectre de la dépendance énergétique : retour vers le futur…”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 4 octobre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/521, consulté le 16 novembre 2018

nabucco.gifarticle.pngAlors qu’un rapport de Claude Mandil établit des propositions pour la sécurité énergétique d’une  UE sous Présidence française, il paraît utile de s’attarder sur la manière dont on percevait, dix ans plus tôt, les enjeux de l’approvisionnement énergétique du continent. On y observe une inversion des rôles entre OPEP et OCDE, et l’émergence – est-ce étonnant ? – de l’incontournable voisin russe.

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article.pngAlors qu’un rapport de Claude Mandil établit des propositions pour la sécurité énergétique d’une UE sous Présidence française, il paraît utile de s’attarder sur la manière dont on percevait, dix ans plus tôt, les enjeux de l’approvisionnement énergétique du continent. On y observe une inversion des rôles entre OPEP et OCDE, et l’émergence – est-ce étonnant ? – de l’incontournable voisin russe.

 

Le choc pétrolier de 1973 : amorce d’un tournant stratégique

 

Allemagne, France et Italie ont diversifié leurs zones d’approvisionnement en pétrole entre 1973 et 1993. La part de l’ex-URSS passait alors de 4% à 17% dans l’intermède, ce qui s’explique en partie par la volonté de l’Allemagne (principal acheteur d’énergie soviétique en Europe) désirait ainsi procurer des devises convertibles à un important client en biens d’équipements germaniques. On compte alors parmi les membres de l’UE un certain nombre de producteurs de pétrole - aux volumes bien contrastés, il est vrai. Irlande, Danemark, Royaume Uni, Finlande et Suède produisent du pétrole destiné à leur propre consommation et de préférence aux pays membres de l’OCDE.

 

Il en va de même pour le gaz : l’ex-URSS, qui représentait en 1975 seulement 2,3% des approvisionnements européens, devient, vingt ans plus tard, un fournisseur non négligeable avec près de 19% des importations gazières de l’UE. Cette hausse s’explique notamment grâce au développement des infrastructures de transport entre Allemagne et Autriche d’un côté, et ex-URSS de l’autre. Mais, il convient de préciser que la France et l’Italie achètent aussi du gaz à l’Algérie, et sont à l’époque presque les seuls à le faire, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne étant eux-mêmes producteurs de gaz.

 

La structure de la dépendance énergétique des pays de l’UE connaît donc une évolution notoire dans la période qui s’étend du premier choc pétrolier (1973) jusqu’à la dislocation de l’Union soviétique, intervenant presque au même moment que le conflit irakien et l’intervention de la coalition au Koweït (1991).

 

Une interdépendance croissante, voulue et contrastée

 

On observe ainsi que la dépendance à l’égard de l’OPEP passe de 87% à 49%, alors que l’URSS, qui fournissait 3% du pétrole en 1973, intervient désormais à hauteur de 10%, sans compter l’interdépendance croissante orchestrée par les pays de l’OCDE, qui, soucieux de réagir à la crise, préférent être dépendants les uns des autres qu’envers le Moyen-Orient et l’OPEP, passant par une hausse significative allant de 2% à 32% (sic!).

 

Mais la structure des approvisionnements reste encore différenciée selon les pays et le contexte géopolitique. La Grande-Bretagne privilégie par exemple le pétrole norvégien puisé non loin de ses côtes, en mer du Nord.

 

Notons cependant que le Moyen-Orient apparaît encore, malgré le choc pétrolier du milieu de la décennie soixante-dix, comme le principal fournisseur d’une Union européenne tout juste élargie à trois pays : Royaume-Uni, Danemark et Irlande, tous trois engagé dans un effort d’interdépendance énergétique pour s’émanciper du monopole moyen-oriental.

 

L’essor de la prospective stratégique

 

Dans les années 1980, les analyses sur le risque politique et ce qui pourrait venir modifier, bouleversé la donne, se multiplient ; elles s’inscrivent dans un mouvement de systématisation de la prospective et de l’intelligence économique.  Les experts, économistes et géostratèges en tête, distinguent deux types de risques politiques, selon le niveau de menace qu’ils représentent pour les intérêts des pays concernés.

 

Le risque politique de niveau 1 correspond aux troubles politiques et sociaux pouvant affecter à moyent terme le pays considéré et susceptibles de menacer par son ampleur la production, le transport, l’exportation d’hydrocarbures. Il s’agit donc d’enjeux internes au pays producteur/exportateur.

 

La risque politique de niveau 2 se rapporte aux conflits et guerres avec les pays ou puissances voisines, dans le mesure où ils peuvent affecter l’industrie pétrolière et gazière ainsi que menacer les canaux d’exportation des énergies fossiles.

 

On remarquera à cet égard que le risque social ou économique (tensions syndicales, nationalisation etc.) ne semble par primer dans l’esprit des spécialistes s’interrogeant sur la sécurité des approvisionnements énergétiques et sur les questions de dépendances/interdépendance au sein de l’UE.

 

Des attentes quant au voisin russe

 

En 1997, on estimait par exemple que le risque d’une nouvelle confrontation diplomatique ou stratégique, voire d’un conflit ouvert avec la Russie était des plus faibles, compte tenu de la situation difficile que traversait à l’époque cette puissance déchue.

 

Dans cette même perspective, les experts de l’analyse et de la prévision géo-économique semblaient plaider pour l’installation d’un pouvoir fort à Moscou, apte à redresser l’économie et en particulier capable de reprendre en main le secteur crucial de l’énérgie.

 

Ils insistaient également sur un nécessaire rétablissement de l’ordre, corollaire d’une réduction de l’emprise des « mafias », et appelaient de leur voeux, à l’instar des acteurs de la transition vers la démocratie de marché,  l’instauration d’un État de droit qui mobiliserait la population.

 

On s’attendait dans ces milieux à un « sursaut venant d’une grande nation », recouvrant une meilleure organisation de l’Etat et des services publics, allant de pair avec la mise en place progressive et déjà entamée des lois du marché (libéralisation, privatisation, monétarisation).

 

Une nécessaire communauté de l’énergie

 

Alors que jusqu’à présent les politiques de l’UE ont connu somme toute peu d’avancées en matière de marché intérieur de l’énergie (mise en commun de l’approvisionnement et de la distribution), on semble encore considérer que ces questions revêtent une importance stratégique certes croissante, mais relevant des prérogatives nationales. On en confia la sécurisation aux grandes compagnie nationales (BP, Eni-Agip, Total, GDF, Shell, etc.) qui sont parties à l’assaut des ressources mondiales de l’après-1991 en situation de concurrence rivale.

 

Ce qui nous amène à un constat peu original mais au demeurant vivace : en l’absence de véritables politiques de défense et de sécurité communes, l’UE n’est pas à même de conduire une géostratégie à l’échelle planétaire face à des acteurs comme les Etats-Unis ou la Chine, qui fondent moins leurs initiatives – comme le dit Zaki Laïdi –  sur la norme que sur la force, fût-elle militaire ou financière.

 

 

Pour aller plus loin : 

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Claude MANDIL,  Sécurité énergétique et Union Européenne : propositions pour la présidence française, Rapport au Premier ministre, avril 2008.

   
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Jean-Pierre PAUWELS, Géopolitique de l’approvisionnement énergétique de l’Union Européenne au XXIe siècle, Bruxelles, Bruylant 1997 ; un ouvrage d'économie et de géostratégie prospective - dix ans d'âge !
Source image : BP Statistical review6/2006 
 
 
 
 
 

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