Le '6+5' : désaccord européen autour du ballon rond

Par Antoine Lanthony | 28 juillet 2008

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Le '6+5' : désaccord européen autour du ballon rond”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 28 juillet 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/494, consulté le 19 octobre 2018

joueurs.jpganalyse.pngAlors que vient de se conclure la phase finale du Championnat d’Europe des Nations 2008 (Euro 2008) de football en Suisse et en Autriche, plusieurs débats animent l'Europe du football, débats dans lesquels la plupart des pays d'Europe centrale et orientale sont concernés, parfois avec des problématiques similaires aux pays africains ou sud-américains. La Fédération Internationale de Football (FIFA), qui souhaite mettre un terme à ce qu’elle estime être des dérives, se trouve aujourd’hui en opposition avec les instances européennes.

joueurs.jpganalyse.pngAlors que vient de se conclure la phase finale du Championnat d’Europe des Nations 2008 (Euro 2008) de football en Suisse et en Autriche, plusieurs débats animent l'Europe du football, débats dans lesquels la plupart des pays d'Europe centrale et orientale sont concernés, parfois avec des problématiques similaires aux pays africains ou sud-américains. La Fédération Internationale de Football (FIFA), qui souhaite mettre un terme à ce qu’elle estime être des dérives, se trouve aujourd’hui en opposition avec les instances européennes.

Le championnat anglais, caricature du football-business

L’année 2008 a vu les clubs anglais de Manchester United et de Chelsea (Londres) s’affronter en finale de la Ligue des Champions. Ces deux mêmes clubs ont également terminé aux deux premières places du championnat anglais. Manchester United s’est adjugé les deux trophées. Outre le fait de pratiquer un jeu de très haut niveau, ces deux clubs présentent d’autres caractéristiques communes comme le fait d’être tous deux propriétés d’hommes d’affaires étrangers (l’Américain Malcolm Glazer pour Manchester, le Russe Roman Abramovitch pour Chelsea), et de compter dans leurs effectifs respectifs de nombreux joueurs étrangers. Ils ne sont néanmoins pas seuls dans ce cas. L’ensemble du championnat anglais suit en effet un mouvement d’internationalisation des équipes, dans lesquelles les joueurs anglais ont une place de plus en plus marginale (seulement 34 % des joueurs en 2007-2008), les propriétaires étrangers une place de plus en plus importante, et où les marques renomment les stades qu’elles financent. Ainsi, un club comme Arsenal (Londres) aligne parfois un onze de départ présentant onze nationalités différentes, sans un seul Anglais, sur la pelouse de l’Emirates Stadium (du nom de la compagnie aérienne basée à Dubaï) et compte parmi ses propriétaires l’homme d’affaires russe Alicher Ousmanov. Le mythique Liverpool FC est quant à lui passé sous pavillon américain en 2007, tandis que l’ancien Premier ministre thaïlandais Taksin Shinawatra a racheté le club de Manchester City.

Si cette énumération peut paraître fastidieuse et mondaine, elle est essentielle pour comprendre que le football anglais attire les capitaux, ce qui lui permet d’acheter une grande partie des meilleurs joueurs (donc les plus chers) et d’être l’acteur numéro un de l’inflation des budgets des clubs et des salaires des joueurs (ce qui a amené Michel Platini, président de l'UEFA, à qualifier les deux finalistes de la dernière Ligue des Champions de « tricheurs », de par leur endettement). La plupart des clubs anglais déboursent aujourd’hui des sommes que seules trois ou quatre équipes des autres grands championnats européens peuvent dépenser. La conséquence en est une très forte activité globale sur le marché des transferts, qu’il ne faut pas regarder à l’aune des seules stars, mais en termes de volumes.

L’afflux massif de joueurs étrangers en Angleterre a deux conséquences : la première est la relégation sur le banc de touche des joueurs locaux, qui ne s’expatrient quasiment jamais, avec pour conséquence un affaiblissement de l’équipe nationale, humiliée par la Croatie en phase éliminatoire et ne participant pas à la phase finale de l’Euro 2008. La seconde est un mouvement de pillage, dont les Anglais ne sont évidemment pas les seuls acteurs, mais qu’ils attisent.

Le pillage des championnats de second rang

Arsenal, mais aussi le beaucoup moins renommé Energie Cottbus en Allemagne, le Lokomotiv Moscou ou encore l’Ajax Amsterdam illustrent à merveille ce phénomène. Ce dernier club est en réalité caractéristique des évolutions en cours depuis l’arrêt Bosman de 1995 (arrêt de la Cour européenne de justice établissant la libre-circulation des sportifs professionnels). En effet, l’Ajax, l’un des plus grands clubs de l’histoire du football européen, dont le succès a toujours été basé sur un centre de formation de premier plan, a été depuis son dernier titre en Ligue des Champions en 1995 continuellement pillé de ses meilleurs talents néerlandais car il ne pouvait s’aligner financièrement sur les salaires proposés dans d'autres pays européens. En réponse, sachant qu’il ne peut durablement compter sur ses meilleurs jeunes, il a lui aussi entrepris des achats massifs de joueurs danois, suédois, roumains, nigérians… tout en investissant dans la formation directement à la source (Ghana, Afrique du Sud, Serbie). Il convient de préciser que tout n'a pas changé avec l'arrêt Bosman. En effet, les meilleurs joueurs, quel que soit leur pays d'origine, étaient déjà souvent l'objet de transferts retentissants vers les plus grands clubs européens. Un quota limitait cependant leur participation, notamment à trois lors des compétitions européennes. L'arrêt Bosman a fait de ce qui était jusqu'alors l'exception (jouer à l'étranger) une quasi-règle, en tous les cas une possibilité ouverte à tous, au niveau mondial, comportant évidemment des risques.

En effet, chaque club, mais surtout chaque championnat, ayant toujours un championnat plus pauvre que lui, les championnats agissent les uns sur les autres comme des aspirateurs, les principales victimes étant les championnats les plus ponctionnés sans être assez attractifs eux-mêmes : Croatie, Serbie, Roumanie, Uruguay, la plupart des pays africains (l’Egypte étant la principale exception africaine). L’Argentine et le Brésil restent des cas à part, car massivement pourvoyeurs de talents au niveau mondial, ils parviennent néanmoins à conserver des championnats d’un niveau respectable, en recrutant d’autres joueurs sud-américains, même si les clubs mexicains, qui s’appuient sur les groupes de médias locaux, opèrent de manière similaire aux clubs anglais ou allemands. Globalement, comme le rappelle le président de la FIFA, le Suisse Sepp Blatter, « la confédération sud-américaine de football se plaint qu'on lui enlève tous ses bons joueurs. »

Au niveau européen, l'éclosion ou le renouveau des championnats ukrainien, russe et turc a placé leurs principales équipes dans une position similaire à celle des grands clubs d’Europe de l’Ouest. La conséquence en est un appauvrissement accru des compétitions nationales des pays d’Europe centrale, des Balkans et de Scandinavie. En effet, les joueurs de ces pays sont convoités à la fois par l’Est et par l’Ouest du continent européen, ce qui laisse peu de chance à l’IFK Göteborg, au Steaua Bucarest ou à l’Etoile Rouge de Belgrade de reconstituer un jour des équipes du niveau de celles, qui dans les années 1980 ou au début des années 1990, luttaient avec les meilleures, remportant plusieurs Coupes de l’UEFA et Coupes d’Europe des Clubs Champions (ancêtre de la Ligue des Champions).

La seconde conséquence de ces divers mouvements de joueurs est la création pour chacun des principaux pays sources des joueurs d’un noyau dur de footballeurs évoluant en permanence au plus haut niveau à l’étranger, et donc très compétitif. A l’affaiblissement des championnats nationaux répond donc, paradoxalement, un certain renforcement des sélections nationales de certains des pays dont les championnats sont pillés. La France en est le meilleur exemple. Alors que ses compétitions nationales gagnaient en qualité et que ses équipes (Olympique de Marseille et Paris Saint-Germain) s’étaient imposées sur la scène continentale au début des années 1990, les meilleurs joueurs ont massivement quitté le championnat de France pour l’Angleterre notamment entre 1996 et 1998, ce qui leur a permis de passer un cap à titre individuel. C’est là l’une des raisons de la qualité de l’équipe de France championne du monde en 1998 et globalement compétitive depuis malgré quelques faux-pas (Coupe du monde 2002, Euro 2008), au prix d’un championnat dévalorisé. L’équipe de Croatie, troisième de la Coupe du monde 1998, toujours présente lors des grandes compétitions, répond à ces mêmes considérations.

L'équilibre existe cependant. Ainsi, lorsque les championnats recevant des étrangers de qualité continuent à laisser en parallèle une place importante à leurs joueurs nationaux de qualité (au contraire de l'Angleterre et à l'exemple de l'Italie), le bénéfice est en général partagé. Ainsi, les clubs russes et turcs, qui ont obtenu pour la première fois de leur histoire des titres européens (Galatasaray Istanbul en 2000, CSKA Moscou en 2005 et Zénit Saint-Pétersbourg en 2008) font profiter leurs équipes nationales de leur développement, en témoignent les récentes performances (demi-finalistes) de ces sélections à l'Euro 2008.

La troisième conséquence de ces mouvements ininterrompus de joueurs, couplés avec l’entrée dans l’ère du football-business, en est une visibilité, un nombre de (télé-)spectateurs et un impact financier sans cesse accrus, mais une ferveur et un enracinement local en baisse.

Spectacle, ferveur et identité

Globalement, jamais autant de personnes en Europe et dans le monde n’ont regardé, dans les stades, mais surtout par télévision interposée, des rencontres de football. De même, jamais les foules célébrant les grandes victoires des équipes nationales en Coupe du Monde ou Championnat d’Europe n’ont été aussi nombreuses. Pourtant, au même moment, la ferveur et l’identification entourant le football, qui se sont depuis plus d’un siècle bâties au jour le jour autour des clubs, ancrés localement, semblent hésiter, et de plus en plus souvent décliner.

L’Angleterre nous sert à nouveau d’exemple pour illustrer l’évolution du public et de la ferveur dans les stades. Les stades britanniques, qui ont été rénovés dans les années 1990 (suite notamment à la tragédie de Hillsborough en 1989) après parfois un siècle sans modification, accueillent aujourd’hui un public totalement différent de celui qui venait au stade jusqu’à la fin des années 1980. Pour le dire crûment, les classes moyennes et les carrés VIP, qui paient (cher) pour un spectacle, ont globalement remplacé les ouvriers, qui payaient (peu) pour soutenir leur équipe. Si les tribunes anglaises sont toujours pleines et si l’ambiance de Liverpool reste unique, les autres tribunes manifestant le plus de ferveur en Europe sont à chercher du côté de Glasgow, Istanbul, Athènes, Marseille, Naples, Valence, Dortmund, Rome ou Rotterdam, ces stades ayant pour principal point commun d’accueillir toujours un public presque intégralement populaire venant d’abord supporter son équipe, partie intégrante de l’identité de la ville, avec parfois de très fortes rivalités, en particulier entre les différents clubs de Rome, Athènes, Istanbul ou Glasgow.

De plus en plus, les clubs les plus riches et les plus internationalisés ne sont plus ceux où règne une très grande ferveur locale. Par contre, Manchester United, Chelsea, la Juventus de Turin ou le Real Madrid comptent de nombreux sympathisants (plutôt que des supporters) dans d’autres pays européens, mais aussi au Japon, en Chine, en Corée du Sud ou en Thaïlande, pays dans lesquels ils ne manquent pas d’aller jouer des tournois d’été aux importantes retombées financières. Ces clubs sont ceux qui incarnent le mieux la définition que donne Pascal Boniface du football : « le stade suprême de la mondialisation. » Mondialisation qui pousse la fédération anglaise, à envisager l'éventualité d'une 39ème journée de championnat jouée à l'étranger (dans des villes comme New-York ou Hong-Kong) dans un but uniquement financier, ce qui invite Michel Platini à s'interroger, notamment sur les dynamiques à l'oeuvre en Angleterre : « quand je vois un club de Premier League où le président, l'entraîneur et les joueurs ne sont pas anglais. Là, je suis sceptique. » Dans un autre entretien, il affirme que « c'est une course à l'argent perpétuelle et on arrive à cette proposition de 39e journée à l'étranger. »

Cependant, alors même que les instances du football (nationales, européennes et mondiales) ne se sont pas opposées à ces diverses évolutions ayant pris corps durant les deux dernières décennies et ont largement profité, notamment financièrement, de la mondialisation footballistique en cours, elles semblent maintenant vouloir mettre rapidement des freins à l’internationalisation et au poids financier pris par certains grands clubs. Il leur est à cet égard reproché, notamment à la FIFA, de vouloir a posteriori réguler ce qu’elles ont contribué à déréguler en prônant ou tout du moins en ne s’étant jamais opposées à la mondialisation du football et à sa mutation en sport-business.

Le ‘6+5’, une proposition de la FIFA à laquelle s’oppose l’UE

Beaucoup reprochent au sport-business, particulièrement le football, d’avoir gagné en spectacle ce qu’il a perdu en âme et en identité. Sont notamment reprochés à certaines équipes le fait de n’aligner aucun joueur national lors de certaines rencontres, de pratiquer du jeu stéréotypé destiné à ne pas perdre plutôt qu’à gagner (mais est-ce bien nouveau ?), mais surtout de s’accaparer, avec quelques homologues la majorité des joueurs de très haut niveau, formant ainsi, tant au niveau des championnats nationaux qu’au niveau des compétitions internationales de clubs, des sortes d’oligopoles.

Face à cela, et à de nombreuses voix s’élevant pour demander des ajustements (dans certains pays d’Europe comme l’Italie mais surtout en Afrique et en Amérique du Sud), la FIFA, par la voix de son président, a proposé la mise en place du ‘6+5’, une mesure, approuvée par les membres de la FIFA lors de leur dernier congrès (155 voix pour, 5 voix contre, 40 abstentions) visant à imposer qu’au coup d’envoi de toute rencontre entre deux clubs dans tout pays du monde, chaque équipe soit tenue d’aligner au moins six joueurs éligibles pour la sélection nationale de la fédération à laquelle le club est affilié. Sepp Blatter explique ce projet de la manière suivante : « il s'agit de poser à tous les supporters du monde les questions suivantes : voulez-vous une équipe nationale forte ? Voulez-vous que les joueurs de votre équipe nationale jouent pour les grands clubs de votre pays ? Souhaitez-vous que vos jeunes joueurs aient la possibilité d'être formés puis d'accéder à l'équipe première de leur club d'origine ? Voulez-vous que les joueurs formés dans un club signent leur premier contrat professionnel avec ce club ? Si vous répondez « oui » à toutes ces questions, vous êtes, comme moi, pour le ‘6+5’. » Il ajoute que « si nous n'intervenons pas, l'équité sportive sera encore plus en danger et l'identification aux équipes nationales va disparaître. Au final, tout ne sera plus qu'affaire d'argent, il n'y aura plus de compétitivité sportive ni d'attachement local ou régional. » Il couple également la mise en place de cette réglementation au niveau mondial avec une lutte contre les naturalisations abusives de joueurs, souvent d’origine sud-américaine, pour éviter « que 50 % des joueurs à la Coupe du Monde 2014 ne soient d'origine brésilienne. » En résumé, le ‘6+5’, couplé à une lutte contre les naturalisations abusives, doit permettre de conserver ce que le président de la FIFA appelle « un patriotisme sain » dont les illustrations les plus frappantes des deux dernières décennies ont été données par l’Allemagne, juste réunifiée et vainqueur de la Coupe du monde 1990, et « grand pays pacifique dont le patriotisme de nouveau affiché, n’est en rien agressif » en 2006, selon Pascal Boniface.

Cependant, le ‘6+5’ ne trouve pas grâce, loin s’en faut, aux yeux des instances politiques européennes. Le Parlement européen a rejeté le texte en mai 2008 tandis que la Commission européenne a averti la FIFA et l’UEFA, considérant que son application violerait le principe de libre-circulation des travailleurs et serait discriminatoire. Début juin, Hans-Gert Pöttering, président du Parlement européen, Michel Platini, président de l’UEFA, et Sepp Blatter, président de la FIFA, se sont rencontrés, sans parvenir à un accord et campant sur leurs positions. Le Parlement européen a demandé à la FIFA, par la voix du parlementaire Ivo Belet (PPE, Belgique), de retirer son projet, rappelant que « la discrimination sur la base de la nationalité n’est pas permise » et de mettre en place un autre projet (au départ présenté par l'UEFA), moins ambitieux, nommé « home-grown » (demandant dans un effectif de 25 joueurs à avoir un minimum de 4 joueurs formés dans le club et 4 autres dans d’autres clubs de la même ligue nationale), ce que celle-ci ne semble pas disposée à faire, puisque le « home-grown » ne prend en compte ni la nationalité ni l'âge des joueurs, ce que rappelle encore une fois Sepp Blatter : « l'arrêt Bosman a vidé les ligues en dehors de l'Europe au profit des clubs européens. Le projet de l'UEFA ne règle pas ce problème, au contraire, les joueurs seraient transférés de plus en plus en jeunes. » Jan Figel, commissaire européen chargé des sports, estime quant à lui que « cette approche, qui vise à favoriser l'éclosion de talents locaux, paraît beaucoup plus légitime et compatible avec les principes de l'UE. Des discriminations indirectes peuvent être tolérées si l'objectif poursuivi est légitime. Cela pourrait être le cas avec la protection de la formation. Le but étant de promouvoir le développement durable des équipes et du sport à tous les niveaux de compétition, pas de permettre l'exploitation des jeunes joueurs africains ou sud-américains. »

Dans l’optique des futures négociations, il est possible que Michel Platini, très attaché aux questions d’équité, d’ancrage local et de protection de la jeunesse, joue une sorte de rôle d’intermédiaire entre l’UE et la FIFA, même s’il a été pour le moment relativement discret à ce sujet, constatant l’inapplicabilité du ‘6+5’ en l’état des choses. Ses points de vue sont néanmoins tranchés. Ainsi, il « souhaite que l'on reconnaisse la spécificité du football », sport ne devant pas « relever strictement du droit de la concurrence. » Concédant que pour le moment, la situation est bloquée et que l'UE rejette les propositions, il estime que c'est « à nous [dirigeants des instances du football] de convaincre pour faire valoir des règles particulières sur le transfert des jeunes, la protection des mineurs, le contenu des premiers contrats en club pro, la naturalisation des joueurs... Ou encore la composition des équipes pour que figurent davantage de nationaux et de joueurs formés au club dans les effectifs. » Déplorant que « l'Europe, aujourd'hui, interdit tout ça au nom de la libre circulation des travailleurs », il ne s'avoue pas vaincu sur ce sujet et jouit, de par la cohérence de ses positions et son aura d'ancien joueur, d'une légitimité relativement importante.

Selon Sepp Blatter, « le '6+5', contrairement à ce qui a pu être dit, ne va pas contre la loi européenne sur la liberté de mouvement des travailleurs. Les clubs pourront toujours contracter autant de joueurs étrangers qu'ils le souhaitent. Mais au coup d'envoi des matches, ils devront avoir six joueurs éligibles à l'équipe nationale du pays concerné sur le terrain. Mieux encore, le '6+5' va dans le sens d'une autre loi européenne, pour la concurrence la plus large et plus équitable possible, contre la concentration financière et contre les monopoles économiques. Car c'est bien ce vers quoi le football tend. Actuellement, dans les cinq grands championnats européens, 4/5es des équipes luttent pour ne pas être reléguées dans la division inférieure. Ce n'est pas un signe de bonne santé du football, c'est la preuve qu'une minorité de clubs détient tout : argent, joueurs, moyens. »

Projet d’envergure mondiale, le ‘6+5’ est avant tout soutenu par les « petits » : confédération africaine de football, fédérations sud-américaines, clubs de petite et moyenne envergure en Europe. Il suscite en revanche l’opposition des clubs les plus puissants, pour lesquels cela signifierait une remise en cause de leur modèle économique de développement et le renchérissement (c’est là l’un des objectifs) de la valeur moyenne de tous les joueurs nationaux dans leurs propres championnats.

Ivo Belet rappelle dans le communiqué de son groupe parlementaire européen que la mise en place de ce projet serait « un retour en arrière, avant l’arrêt Bosman. » En effet, même s’ils ne le disent jamais ouvertement, il semble effectivement que ce soit (partiellement) le souhait de certains dirigeants des instances du football, et plus généralement de la plupart des sports. Ainsi, en Italie, la prochaine saison verra la mise en place ou l’intensification des restrictions permettant d’aligner des joueurs étrangers en water-polo, en rugby et en hockey sur glace.

Néanmoins, c’est évidemment le football qui constitue le dossier le plus important de cette volonté de retour à plus de national dans les championnats. Dans cette optique, il semble difficile de voir ce projet se mettre en place sans un accord de l’UE, même si les 27 pays de l’UE ne représentent que 30 associations nationales (le Royaume-Uni en compte 4) sur les 208 affiliées à la FIFA.

Comme il apparaît impossible qu’une règle s’appliquant à la Turquie ou à la Russie ne s’applique pas à la France ou à l’Allemagne, de par leur participation commune aux compétitions européennes de clubs, tous les protagonistes s’accordent à dire qu’ils vont continuer de discuter. Cependant, la détermination des tenants de ce retour à plus d’identification locale et nationale et à un rééquilibrage des forces en termes sportifs apparaît grande. Ainsi, Sepp Blatter, rappelant le faible poids numériques des fédérations sportives des pays de l’UE pose cette question, dont la réponse ne fait pour lui évidemment aucun doute : « de quel droit peuvent-ils imposer leur point de vue au reste du monde ? »

S’ils ont perdu la première bataille, les tenants du ‘6+5’ ne semblent pas disposés à perdre la guerre, en témoigne cette dernière parole de Sepp Blatter dans son entretien au journal Le Monde du 22 mai 2008 : « Si l'Europe politique refuse le dialogue, alors il y aura une confrontation. Mais la discussion aboutira, j'en suis convaincu ». Il a en cours de route engrangé le soutien (implicite) de Gordon Brown, qui en tant qu’Ecossais a saisi l’opportunité que cela représenterait pour les clubs écossais, et compte sur la présidence française de l’UE et sur Bernard Laporte, secrétaire d’Etat français au sport, favorable selon Sepp Blatter à une règle similaire pour le rugby (règle du ’10+5’ dans le cas du rugby), mais aussi des joueurs, premiers concernés, par l’intermédiaire de la Fédération Internationale des Footballeurs Professionnels (FIFPro) qui a signé avec la FIFA un protocole de coopération dont l’un des points est « la protection des équipes nationales avec l’introduction par la FIFA, sur plusieurs saisons, du système ‘6+5’ quant à l’éligibilité aux équipes nationales. »

Enfin, les piètres résultats internationaux de trois des équipes nationales de pays hébergeant le plus de joueurs étrangers (Angleterre non qualifiée, France et Italie éliminées sans briller à l’Euro 2008) et les bons résultats de la Turquie et de la Russie, qui, s’ils comptent des étrangers dans leurs championnats, ont des clubs s’appuyant sur des ossatures turques et russes, sont également des points plaidant pour la revendication du ‘6+5’, qui, si elle peut apparaître au premier coup d’œil anecdotique à ceux ne prêtant guère attention aux joutes sportives, aborde néanmoins les questions identitaires (locale, nationale) celle d’une meilleure équité entre clubs, mais aussi (surtout) entre championnats riches et championnats pauvres, bien au-delà de l’UE.

Les questions que cette règle pose et les questions auxquelles elle entend répondre (sans pour autant tout régler) sont cependant assez largement éloignées des préoccupations du Parlement européen, qui, au vu du rapport 2007 consacré à l’avenir du football en Europe (avec Ivo Belet pour rapporteur), continue, malgré la prise en compte de la dimension sociale et de la situation actuelle du football (voir pages 1 à 6 du rapport), de considérer ce sport selon des critères majoritairement économiques et juridiques (voir pages 6 à 14 du rapport), en ayant tendance à considérer que l’UE évolue en circuit fermé, alors qu’elle n’est qu’un élément (le plus puissant) parmi d’autres et que son comportement influence les tissus sportifs de pays et villes africaines et sud-américaines. Il semble y avoir en réalité un décalage entre une prise de conscience réelle, symbolisée par les propos de Jan Figel, estimant que « la spécificité sportive pourrait donc autoriser certaines exceptions au droit à la concurrence », et les actes, beaucoup plus faibles, telle la reconnaissance tardive de la spécificité du sport dans le traité de Lisbonne et la portée pour le moment limitée des recommandations du Parlement européen sur cette question. Pour leur part, les principaux acteurs du football (240 millions de joueurs affiliés à des fédérations de par le monde, beaucoup plus en réalité ; 1,5 millions de clubs ; des centaines de millions de supporters) continuent de le voir avant tout comme un jeu et comme une passion ancrée localement, qu’ils soient Napolitains, Stambouliotes ou Paulistes.

 

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe

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L'ouverture sportive à l'Est, sa signification et ses impacts
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Dynamo ou CSKA ? Un voyage sportif à l'Est du continent
   
site20x20.png Ailleurs sur Internet

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Rapport du Parlement européen sur l’avenir du football professionnel en Europe

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« L’Union européenne et le football », article sur Toute l’Europe

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Texte complet de l'arrêt Bosman

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Entretien avec Michel Platini sur le site du Point

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Entretien avec Michel Platini sur le site de La Provence

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Lettre envoyée par Michel Platini à l'ensemble des chefs d'Etats et de gouvernements de l'UE, sur le site de Libération

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Entretien avec Sepp Blatter sur le site de la FIFA

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Entretien avec Jan Figel, commissaire européen chargé des sports, sur le site du Figaro

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« Football à perpétuité », article du Monde Diplomatique

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Protocole d’accord entre la FIFA et la FIFPro (Fédération Internationale des Footballeurs professionnels)
   

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A lire

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Boniface, Pascal, Football et mondialisation, Armand Collin, Paris, 2006

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Boniface, Pascal, « La vraie victoire allemande », L’Equipe, 8 juillet 2006

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Entretien avec Sepp Blatter, Le Monde, 22 mai 2008

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