François Mitterrand et 1989 : la compréhension incomplète d'une Europe en bouleversements

Par Pauline Joris | 7 juin 2008

Pour citer cet article : Pauline Joris, “François Mitterrand et 1989 : la compréhension incomplète d'une Europe en bouleversements”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 7 juin 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/485, consulté le 18 novembre 2019
beaune_3.jpganalyse.png1989 bouleverse l'Europe de l'Est ; François Mitterrand y répond en proposant un approfondissement des institutions communautaires, sur fonds de débat sur la réunification allemande.

beaune_3.jpganalyse.pngFrançois Mitterrand a laissé de lui l'image d'un Européen convaincu : favorable en 1954 à la Communauté européenne de Défense, soutien à Robert Schuman en 1958, amitié franco-allemande... Son second mandat à la présidence de la République, entre 1988 et 1995 a, entre autres, été marqué par la place importante que F. Mitterrand a accordé à la politique étrangère et en particulier européenne de la France.

 

L'hiver 1989-1990 voit à la fois l'expression d'une diplomatie présidentielle qui peine à anticiper certaines des évolutions qu'impliquent l'ouverture du Mur de Berlin le 9 novembre et qui pourtant d'une part exprime l'émotion et la puissance du moment, et d'autre part propose une réflexion quant à l'avenir du continent européen.

 

En 1989, la France fête avec faste le bicentenaire de la Révolution française et exerce, au second semestre de 1989, la présidence tournante du Conseil des ministres de la Communauté européenne - il n'y a pas, et pour cause, encore d'Union européenne, née avec le traité de Maastricht en 1992.

 

C'est donc également en tant que président du Conseil des ministres que François Mitterrand fera plusieurs discours devant le Parlement européen entre septembre et décembre 1989, réagissant « comme Français et Européen » comme il le dit, aux événements, aux révolutions plus ou moins "de velours" que vivent l'Europe de l'Est et l'URSS.

Mitterrand et les deux Allemagnes

« J'aime tellement l'Allemagne, que je préfère qu'il y a en ait deux ». Cette phrase, attribuée à François Mauriac, illustre sous la forme du bon mot, le malaise qu'une partie des autorités et de la diplomatie française ressentait quant à la réunification allemande.

 

Et en effet, à l'issu du 54e sommet franco-allemand, qui a lieu à Bonn les 3 et 4 novembre 1989, de nombreuses questions des journalistes portent sur la position française - et les éventuelles réticences françaises – quant à la réunification de l'Allemagne et les relations de la France avec la République démocratique allemande (RDA) et les autres démocraties populaires.

 

Face aux appréhensions françaises présumées, les réponses de François Mitterrand sont claires :

 

« La réunification ne doit pas se situer sur le plan des craintes ou de l'approbation. Ce qui compte avant tout, c'est la volonté et la détermination du peuple. […] Je n'ai pas peur de la réunification. Je ne me pose pas ce genre de question [la peur de la réunification] à mesure que l'histoire avance. L'histoire est là. Je la prends comme elle est. Je pense que le souci de réunification est légitime pour les Allemands. S'ils le veulent et s'ils le peuvent ».

Le Président français définit un cadre général des négociations de réunification en mettant en avant trois éléments : la sécurité du continent, le respect de la démocratie et l'association des Alliés de 1945. Après avoir rappelé que c'est « la volonté des citoyens allemands » qui déterminera l'avenir des deux Allemagnes, il précise : « Bien entendu, cela ne se produira pas n'importe comment, dans n'importe quelles circonstances. On a coutume de dire – ce sont des mots qui peuvent paraître convenus mais j'insiste quand même – il ne faut pas mettre la paix en jeu. Donc cela doit être une démarche pacifique. D'autre part, cela doit être démocratique, ce qui est présupposé puisque nous avons parlé de la détermination du peuple lui-même. Cela regarde aussi les autres pays, spécialement les pays d'Europe. Vous savez qu'il existe des accords et des garanties particulières qui sont définies par les accords de l'après-guerre mondiale, mais aussi par le fait que nous vivons en communauté ».

 

Le maintien de la visite d'Etat de François Mitterrand en RDA, après la chute du Mur de Berlin, est cependant pour beaucoup, en Allemagne et en France, apparu comme le signe que la diplomatie française et le Président de la République n'avaient non seulement pas perçu la force du mouvement engagé en Europe de l'Est et exprimait ainsi leurs réticences de voir une Allemagne réunifiée. Cette visite a lieu le 22 décembre 1989, alors que même le nouveau dirigeant est-allemand, M. Modrow a présenté le 17 novembre d'établir une "Communauté contractuelle" entre RDA et RFA.

 

L'ancien diplomate Jacques Jessel exprime dans un entretien très argumenté et documenté sur le site diploweb en novembre 2000 ce qu'il appelle "des erreurs d'analyse lourdes" de la part de la diplomatie française.

Lors de la même conférence de presse du 3 novembre à Bonn, F. Mitterrand s'explique sur cette visite : « Il y a déjà un certain nombre d'année que j'ai entrepris d'organiser des visites d'Etat dans la plupart des pays dits de l'Est. […] J'ai l'intention de continuer. J'avais prévu d'inscrire dans ce calendrier une visite d'Etat en RDA, du temps où M. Honecker assurait la responsabilité des affaires. Il n'y a pas de raison de modifier mon programme. Je ne fais pas de visite à telle ou telle personne, je visite un peuple et son Etat. […] Dans tous les pays où je vais, je défends, en respectant les règles de la politesses, les idées qui me sont chères. Je ne cache jamais ma préférence pour un système démocratique ».

François Mitterrand et la relance européenne en 1989 : approfondissement puis élargissement ?

 

Le Président français prononce deux discours devant le Parlement européen, en tant que président du Conseil des ministres, les 25 octobre et 22 novembre 1989, dans lesquels il fait preuve d'éloquence et d'enthousiasme en soutien aux bouleversements politiques d'Europe de l'Est mais est également concret en proposant la mise en place rapide d'une « banque pour l'Europe » et le renforcement des institutions communautaires.

Le 25 octobre, il dit notamment : " Nous avons vécu pendant près d'un demi-siècle dans le cadre d'un ordre qui se défait sous nos yeux. C'était l'Europe de Yalta, expression consacrée, même si elle n'est pas historiquement exacte, l'Europe coupée en deux ou en trois, l'Europe des blocs et des systèmes. Nous n'en n'avons pas fini avec elle, l'histoire n'est pas un fleuve tranquille. […] Aux questions qui seront posées, il n'y aura pas de réponse unique. Bref, Mesdames et Messieurs, ce sera plus compliqué. Mais quel élan et quel espoir ! […] Voilà la grande nouvelle. De nouveau, les peuples bougent et quand ils bougent, ils décident. […] Les Allemands de l'Est ont un pouvoir d'achat supérieur à quelques pays membres de la Communauté. Ce n'est donc pas la misère qui les pousse à la révolte. C'est quelque chose d'autre qu'on a déjà nommé: l'espérance de la liberté. […] "

 

François Mitterrand développe ensuite des éléments qu'il développera dans son discours du 22 novembre : de l'argent et un système de formation des cadres des Etats d'Europe de l'Est. " Elaborons un projet pour la formation des cadres de tous ces pays, de même que nous avons décidé l'ouverture aux pays de l'Est des programmes déjà existants de la Communauté pour tout ce qui touche à l'éducation et à la formation. Alors on pourrait voir un jour, j'imagine, j'improvise, une étudiant hongrois profiter du programme Erasmus, pour faire un doctorat à Oxford, un étudiant de Leipzig faire, grâce au programme Comett, un stage dans une entreprise néerlandaise ou italienne, pourquoi pas française ".

 

Il présente également ce qui deviendra la BERD : "Cette banque pour l'Europe de l'Est doit vraiment s'attaquer au développement, coopérer à la formation de forces nouvelles, ce qui permettra de les sauver dès le point de départ de l'abîme devant lequel elles se trouvent. Et de ce point de vue, il y a une extrême urgence".

Des bouleversements de 1989 dans ce qu'on appelait encore l'Europe de l'Est, l'Europe de Yalta, François Mitterrand tire le constat suivant : "Je suis convaincu, je vous l'ai déjà dit, que l'existence d'une Communauté forte et structurée est un facteur de stabilité et de réussite pour l'ensemble de l'Europe. Nous devons donc affirmer notre identité à nous, Communauté, confirmer notre détermination, renforcer nos institutions, sceller notre union. C'est ça la première leçon que je retiens, moi, car il ne me paraît pas qu'il y ait une autre alternative entre l'ouverture à l'Est et l'achèvement de l'édifice communautaire. Les deux démarches vont de pair. […]

 

En même temps qu'avancent et que se déroulent les événements à l'Est […] il convient que l'Europe de la Communauté se renforce plus encore qu'elle ne l'a jusque là décidé, qu'elle se hâte d'être elle-même dans ses structures. Et ces structures dépendront strictement de la volonté politique qu'elle aura démontrée, pour que l'unité, c'est-à-dire l'unité politique préside finalement à l'ensemble des démarches engagées depuis que les fondateurs ont conçu l'Europe".

C'est cet élan là qui, en partie – et en partie seulement étant donné les enjeux d'une discussion à douze et en particulier les négociations au sein du couple franco-allemand (aboutissant à la convocation de deux CIG, une sur l'Union économique et monétaire, l'autre politique) – est à l'origine du traité de Maastricht, puis des autres traités institutionnels européens des quinze années qui suivent, chargés de préparer les adhésions de nouveaux Etats membres (et même le doublement du nombre de ses membres), la réunification du continent européen.

 
 

Mais en 1989, François Mitterrand n'envisage pas explicitement une adhésion des anciens Etats socialistes et communistes dans l'Europe des Douze. Cette perspective paraît trop lointaine, inaccessible dans le système d'alors. Dans ses vœux aux Français du 31 décembre, la perspective envisagée par le Président français est la mise en place d'une vaste confédération européenne :

 

« Ou bien la tendance à l'éclatement, à l'émiettement s'accroîtra et nous retrouverons l'Europe de 1919 - on connaît la suite - ou bien l'Europe se construira. Elle peut le faire en deux étapes, d'abord grâce à notre Communauté des Douze qui doit absolument renforcer ses structures. […] La deuxième étape reste à inventer : à partir des accords d'Helsinki, je compte voir naître dans les années 90 une confédération européenne au vrai sans du terme, qui associera tous les Etats de notre continent dans une organisation commune et permanente d'échanges, de paix et de sécurité ».

 

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
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France – Allemagne : 50 ans de vie de couple au sein de l’Union européenne
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opinion.pngGuillaume Lacquement : Que reste-t-il de la RDA dans les campagnes des nouveaux Länder ?
   
site20x20.png Sur Internet
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La réunification allemande et les relations franco-allemandes, par Jacques Jessel .

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Discours de François Mitterrand du 25 octobre 1989 devant le Parlement européen, disponible sur le site d'ENA.
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Discours de François Mitterrand du 22 novembre 1989 devant le Parlement européen, disponible sur le site d'ENA.
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Allocation de François Mitterrand à l'occasion de la présentation de ses voeux, le 31 décembre 1989 .
Source photo : le chancelier allemand Helmut Kohl et le président français François Mitterrand, juin 1993, du site de l'OFAJ

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